‹ Le Fond du sac, par le chevalier de ChatelainChapitre 350 sur 396 · FABLE XIX · texte numérisé non relu

FABLE XIX

Le Bonhomme Raison et l’Imagination.

L'Imagination dans le vol incessant Du désir fugitif au plaisir ravissant,

Quoique fraîche toujours, et toujours fort gentille, S’avisa de penser que l'heure du berger Avait sonné pour elle, et que pour se ranger,

Elle devrait cesser enfin de rester fille ;

Faire sa volonté toujours, toujours, toujours Ça l’ennuyait, c’était de même tous les jours ;

Elle s'en fut donc à sa chambre Pour s’attifer et se parfumer d’ambre.

Elle plaça d’abord sur ses cheveux De diamants une rivière,

Et puis une couronne altière,

Qui reflétait l’azur des deux ;

Puis elle mit à ses oreilles De bijoux précieux les plus rares merveilles.

Ses sourcils trop arqués d'un éclat sans pareil,

Certes beaucoup plus vif que le brillant soleil,

Et sa charmante et trop brûlante joue Faisant rêver les plaisirs de Capoue,

Elle les voila tous à l’œil du spectateur

Sous le manteau de la pudeur ;

Cette gentille mappemonde Où s’égare à plaisir partout le demi monde,

Un gros morceau de pinchina L’emprisonna ;

Puis elle jeta sur scs ailes Un parfum de fleurs éternelles.

Puis ensuite elle mit encor Une charmante écharpe d’or En bandoulière,

Sur laquelle on lisait ces mots : “ Moi, dans ma sphère Du monde à chaque instant je change le décor ! "

En sa main droite était une baguette De la magie espagnolette,

Car en en levant le châssis,

On acquérait soudain le pouvoir des houris.

Sa main gauche tenait une admirable carte

LE BONIÏOMME RAISON ET I,’lM AGINATtON. 411

De tous ces pays inconnus Que malgré son savoir ne put rêver Descarte,

Bien qu’il ne fut pas un intrus Dans cerf pays divers où danse le fluide,

Et se promène en son brouillard le vide.

Les Sylphes, Messieurs les Zépliirs,

Les Sylphides et les Plaisirs,

De la nuit Mesdames les Fées Dans leurs accoutrements les plus beaux attitrées,

Et lus Grâces sans lard, les Muses, les Latins,

Nombre d’ Amours, gentils bambins, Mêmement encor la Fortune,

Le blanc esprit de Madame la Lune,

Lui font un cortège sans fin,

Et de fleurs sèment son chemin.

La Fortune étant sous sa main, L'Imagination lui dit : “ Ma chère belle !

Au Bonhomme liaison va porter la nouvelle Que vers lui j’arrive soudain."

D'un chêne vert sous l'ombre tutélaire Du Bonhomme liaison se trouvait la chaumière,

Sur le devant coulait un fleuve très profond,

Sur le derrière était rocailleux un grand mont.

Le Bonhomme Raison très propret dans sa mise,

En ce moment tourné vers l’orient,

Lisait d'un œil édifiant De la sagesse un livre écrit par feu Moïse,

Quand il était de Dieu le prêtre officiant.

L'Esprit de la tournante roue Au Bonhomme Raison faisant gentille moue,

D’un accent à la fois et caressant et doux En ces mots essaya de lui tâter le pouls.

“ La Déesse qui règne et trône souveraine Sur les ouvrages de l’Esprit,

L'Imagination, de l'Univers la Reine,

Et dont le front touche au zénith,

Est en chemin pour votre humble chaumière,

Et vient vous appeler à destin plus prospère ;

Moi, la Fortune je promets Et richesse et pouvoir et beaux colifichets Pour dot; ainsi je veux semer l'or et la joie Sur votre voie I ”

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