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Le fondateur de la Présentation (Ogdensburg)

Parmi tant d’ecclésiastiques qui, sous la domination française au Canada, surent allier hun grand zèle pour la gloire de Dieu et les travaux de leur ministère un dévouement sans bornes pour le bien de la patrie, je n’en connais pas qui aient montré plus d’attachement au service du roi et de la France que le digne sulpicien dont le nom est en tête de cette notice, L'abbé Picquet était vraiment de la race des Fénelon, des Vignal, des d’Urfé, des Dollier de Casson, des Belmont. Sa devise, durant toute sa carrière, semble avoir été : Tout pour Dieu et la patrie ! “Il aurait souhaité, disait-il dans une de ses lettres, pouvoir étendre lempire de Jésus-Christ et du roi, ses bons maîtres, jusqu'aux extrémités du monde.” ! “Je serai trop heureux, écrivait-il encore, si mes petits travaux peuvent contribuer en quelque chose au bien de la religion et du service du roi. Ce sont là toutes mes vues et mes désirs, et les sentiments dans lesquels je veux vivre et mourir.?”

Tous les gouverneurs qui se succédèrent de son temps au Canada rendirent hommage À son dévouement et à son mérite. % Cet ecclésiastique est parfaitement désintéressé, écrivait un jour M. de la Galissonière au ministre ; et il emploie une partie de sou revenu pour l'exécution de son projet (la fondation de la Présentation). * Et M. Duquesne : “Il a servi la religion et l'Etat, disait-il, avec un succès incroyable, pendant près de trente années ; et il s’est acquis une grande réputation par les beaux établissements qu’il a formés pour le roi, au Canada.” MM. de la Jonquière et Vaudreuil faisaient de la même manière l'éloge de cet homme de bien.

La grande œuvre, l'œuvre par excellence de M. Picquet, ce fut d'assurer à la France le concours des nations sauvages, dans la lutte de notre ancienne mère patrie contre l’Angleterre pour la possession de l'Amérique du Nord, le concours, surtout, où du moins la neutralité des Iroquois, qui, malherreusement, s'étaient toujours montrés si hostiles au Canada. On comprend l'importance de cette œuvre pour la France, dans les vingt-cinq dernières années surtout qui précédèrent le dénouement fatal, sur les plaines d'Abraham, de ce grand drame où tant d'intérêts majeurs étaient en jeu. M. Picquet réussit au delà de

toute espérance.

! Lettre du 2 février 1752, citée par M. Parkman, dans Montcalm and Wolfe, tome 11, page 417. ? Lettre inédite à M. de la Galissonnière, 4 août 1749, Archives de l’archevêché de Québec.

# Lettre inédite à M. Rouillé, 18 octobre 1747, Archives de l’archevêché de Québec,

4 Lettres édifiantes, 1783, tome xxvi, page 55.

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Il avait un talent incroyable pour attirer les sauvages, pour les mettre sous sa main, pour les dominer, pour les civiliser. A part les Agniers, dont il avait fait son deuil, et qui, suivant son expression, “n'étaient plus regardés que comme des Anglais,” il gagna toutes les nations iroquoises à la cause de la France, sans compter les autres peuples sauvages, dont il sut conserver et maintenir l'amitié, La victoire de la Monongahéla, qui a rendu immortel le nom de M. de Beaujeu, fut due en grande partie au concours des sauvages, Au siège du fort William-Henry, M. de Montcalm avait sous ses ordres près de mille sauvages, appartenant à quarante et une tribus différentes.

Cet illustre général appelait M. Picquet “le patriarche des Cinq-Nations.” L’'intendant Hocquart lui avait donné le titre d’“ apôtre des Iroquois” M. Duquesne, parlant de l'abbé Picquet, disait “qu’à lui seul il valait plus que dix régiments ” ? pour la cause de la France. Les Anglais eux-mêmes, qui le prenaient pour un jésuite, reconnaissaient et redoutaient sa force et sa puissance d’action sur les sauvages : “ Le jésuite de l’ouest, disaient-ils, a détaché de nous toutes les Nations, et les a mises dans les intérêts des Français.” ?

C’est surtout par la fondation de la mission et du fort de la Présentation que M. Picquet réussit à détacher les Iroquois de la cause de l'Angleterre, et à les attacher à la France. La Présentation était destinée À neutraliser autant que possible les effets désastreux causés au commerce des Français avec les sauvages par l'établissement du fort Oswégo sur les bords du lac Erié: Oswégo, ce point noir, présage de la tempête qui allait éclater, et balayer les Français non seulement de la région des grands lacs, mais des vallées du Saint-Laurent, de POhio et du Mississipi.

Avant de parler du fort de la Présentation, disons un mot de l’origine de M. Picquet, et de ses premiers travaux au Canada.

François Picquet ! naquit à Bourg en Bresse, province de Bourgogne, diocèse de Lyon, le 6 décembre 1708, l’année même que mourut à Québec M“ de Laval, le premier évêque du Canada. Il était le compatriote et l’ami du célèbre astronome Lalande,” avec lequel, de retour de ses missions, il aimait à s’entretenir de ce qu'il avait fait pour le service de la France, de l’autre côté des mers, de l'espoir qu’il avait longtemps gardé de voir les Français se maintenir en Amérique, et de la perte irréparable qu'avait faite la France en perdant le Janada.°

Il reçut dès l'enfance une éducation soignée, et fit de fortes études. Les lettres et les mémoires qu’il a laissés témoignent de la culture de son esprit et de ses connaissances pratiques.

Naturellement gai, aimant le plaisir, il était aussi doué d’une grande piété, et manifesta de bonne heure sa vocation à l’état ecclésiastique. On assure qu’à 17 ans il prèchait déjà

1 Montcalm and W'olfe, tome 1, page 485.

? The Conspiracy of Pontiac, tome 1, page 56.

3% Lettres édifiantes, page 60.

‘ il signait Picquet, et non pas Piquet, comme écrit M. Parkman. Voir le Registre de la Présentation, conservé aux archives paroissiales d'Oka.

# On montre à Bourg en Bresse, à l’église de Brou, un cadran solaire fait par Lalande, souvenir du grand astronome à sa ville natale.

# C’est d’après ses conversations avec l'abbé Picquot et ses souvenirs personnels, que Lalande écrivit plus tard la notice biographique de son ami, insérée dans les Lettres édifiantes et curieuses, et citée souvent dans cette étude.

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dans les églises de sa ville natale. A 20 ans, il obtint de l'autorité ecclésiastique la permission de prêcher dans toutes les paroisses de la Bresse et de la Franche-Comté.’

Il fit sa théologie À Paris, et entra dans la société de Saint-Sulpice. Ses supérieurs, connaissant ses dispositions heureuses et précoces pour la vie de missionnaire, lui proposèrent

de l'envoyer au Canada ; il accepta avec joie. Il fut ordonné le 10 avril 1734, et partit.

presque aussitôt pour l'Amérique. Il arriva au Canada le 6 juillet, et fut accueilli avec bienveillance par ses confrères de Saint-Sulpice à Montréal. Il avait 25 ans.

Montréal, à cette époque, n’était pas encore, tant s’en faut, cette immense et magnifique

ville commerciale que nous admirons. C’était un long et étroit assemblage de maisons en bois ou en pierre, à un seul ou deux étages ; au-dessus de ces maisons s’élevaient les tours du séminaire, les clochers de trois églises, les murs de quatre couvents, avec les arbres de leurs vastes jardins. On apercevait de loin, à l'extrémité est de la ville, un haut rempart en terre, couronné par une redoute sur laquelle étaient montés quelques canons. Toute la ville était entourée d’un fossé profond, et d’un mur en pierre avec bastions, capable de la protéger contre les attaques des sauvages, mais nullement de résister à la mitraille. . “ Cette ville, dit un écrivain de l’époque, n’a proprement que deux grandes rues longues. La maison des sulpiciens et celle des jésuites occupent chacune un très grand terrain. Il y à aussi le couvent des récollets, celui des hospitalières, et celui des sœurs de la Congrégation.”” ?

La population de Montréal était de 4,210 âmes, en 1739, et de 8,312 en 1760.5

Voiei te que Knox écrivait dans son journal, sur le compte des habitants de Montréal :

‘Ils sont vifs et enjoués, dit-il, et beaucoup plus recherchés dans leur toilette et leurs parures, que ceux de Québec ; il semble exister une certaine émulation À ce sujet entre les habitants des deux villes. A voir le grand nombre de robes de soie, d’habits brodés, de têtes poudrées de tout Âge et des deux sexes, que l’on rencontre dans la rue, du matin au soir, un étranger serait porté à croire que Montréal n’est habité que par des gens de grandes et indépendantes fortunes.”

Quant aux mœurs du Canada, en général, à cette époque, voici ce qu’écrivait en 1730 la sœur Duplessis ; on sait que cette religieuse n’était nullement portée à l’exagération ; il suffit d’ailleurs de parcourir les documents de l’époque, les documents épiscopaux, en particulier, pour s'assurer de Pexactitude de sa description :

“ Nous sommes, dit-elle, dans un pays qui devient plus dur que jamais ; nous n’y voyons rien qui puisse plaire ; on n’y parle que de misère, de mauvaise foi, de calomnies, de procès, de divisions. Tout le monde se plaint, et personne ne remédie à rien. Je crois que Dieu châtie cette colonie pour les crimes qui s’y commettent, et les bons souffrent avec les méchants, les uns pour s’épurer, les autres pour faire pénitence.”

Elle ajoutait, en 1733 :

-“ Nous sommes dans un siècle où je crains tout, car la corruption est à son comble ; nous

1 Lettres édifiantes, p. 3.

? Mémoires sur les affaires du Canada de 1749 à 1760,

# Note de M. l'abbé P. Rousseau, du séminaire de Saint-Sulpica, à l’auteur. 4 Knoz’s Historical Journal, t. ii, p. 465.

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