‹ Le fondement de la moraleChapitre 10 sur 81 · DU FONDEMBNT DE LA. MORALE DANS KANT · texte numérisé non relu

DU FONDEMBNT DE LA. MORALE DANS KANT

Toccdgion, pour donner le premier branle, une force morale différente, agissant d'ane façon positive; qni, étant réelle, se présenterait d'elle-^mème, et sans qn'on l'appelât, exercerait, imposerait son inflnenoe. Mais rien ne serait plus contraire à la pensée de Kant : saivant lui, o'est l'opération intellectuelle ci-dessus qui seule doit être la source de toutes les notions morales, le puncium saliens (1) de la moralité. Or tant que la condition ici posée ne sera point réalisée, et elle ne l'est pas puisque, par l'hypothèse, il n'existe pat de ressort moral, hormis la susdite opération intellectuelle ; tout aussi longtemps^ l'unique règle de conduite des hommes sera l'égoïsme, lui-même dirigé par les lois du déterminisme intérieur ; ce sont, pour mieux dire, les motifs tels que l'oceasion les produit, avec leur caractère empirique, égoïste, qui détermineront de moment en moment la conduite de l'homme, eux seuls, sans rivaux. Car dans l'hypothèse on ne voit aucune raison, aucune cause, qui puisse éveiller dans l'esprit de l'homme cette idée, de se demander s'il est une loi, propre à limiter sa volonté, et à exiger sa soumission ; bien moins encore, de chercher et rechercher cette loi : or ce serait la première condition, pour qu'il pût s'engager dans cette voie si détournée, et faire toutes les réflexions qu'on a dites. Et 11 n'importe ici, quel degré de clarté on attribuera à cette suite de méditations conçues par Kant ; en vain on en amortira la clarté. Jusqu'à en faire une délibération accompagnée seulement d'une obscure conscience. Il n'y a pas d'accommodement ici, qui puisse détruire ces vérités : que de rien, il n0 résulte rien, et qu'un effet veut une cause. Le ressort moral doit être, nécessairement, comme tout motif qui détermine la volonté, une force qui se révèle d'elle-même, qui dès lors agit réellement, donc qui est réelle. Or pour l'homme, cela seul est réel, qui est objet d'expérience, ou qui pourrait, à ce qu'on suppose, le devenir à l'occasion. Par suite, le ressort de la moralité doit en fait être un objet éPexpétienee ; en cette qualité, il doit se présenter

i. Potet saillant. (TH.)

sans qu'on l'appelle, s'offrir à nous, puis ensuite, ne pas attendre nos questions, nous imposer d'abord son action, et une action assez puissante pour triompher, du du moins pour être à même de triompher, des motifs qui lui feront obstacle, de cette force prodigieuse, Tégolsme. Car la morale a affaire avec la conduite réelle de l'homme ; que lui font tous ces châteaux de cartes a priori ? que produit-on par là ? rien qui vaille, au milien des travaux sérieux et des difficultés de la vie, un moment d'attention : aussi compter là-dessus contre le tourbillon des passions, c'est se servir d une seringue contre un incendie. Je l'ai déjà dit en passant, Kant regardait comme un des grands mérites de sa loi morale, qu'elle reposât tonte sur des concepts abstraits, purs, a priori^ c'est-à-dire sur la Raison pure : par là, elle n'est pas valable pour les hommes seuls, mais pour tout être raisonnable. Nous en sommes aux regrets, mais des concepts purs, abstraits, a priori, sans contenu réel, qui ne s'appuient en rien sur l'expérience, ne sauraient mettre en mouvement le moins du monde les hommes : quant aux autres êtres raisonnables, je ne puis soutenir la conversation. Voilà donc le second vice de la base attribuée par Kant à la moralité : elle manque de toute substance réelle. C'est ce qu'on n'a pas encore remarqué ; et en voici sans doute la raison : c'est que vraisemblablement le fondement propre de la morale Kantienne, tel que jel'ai mis en lumière tout à l'heure, n'a été bien connu que de fort peu de gens, entre tous ceux qui l'ont célébré et mis en crédit. Ainsi, tel est bien ce second vice : un manque absolu de réalité, et par suite, d'efficacité. Cette basé reste suspendue en l'air : c'est une vraie toile d'araignée, tissue des concepts les plus subtils, les moins substantiels, qui ne porte sur rien, où l'on ne peut bâtir rien, qui ne peut mettre rien en mouvement. Mais Kant ne lui en a pas moins imposé un fardeau d'une pesanteur immense : l'hypothèse de la liberté de notre vouloir. Il l'avait pourtant bien souvent répété, c'était sa conviction, que la liberté ne saurait avoir nulle place dans les actions de l'homme, qu'en philosophie théorique, on ne peut mOP)e déterminer si elle

lest possible (Critique de la Raison pratique, p. 168, R. 223) ; que, pour qui connaîtrait exactement le caractère d'un homme €t tous les motifs dont il subit l'action, il serait possible de calculer la conduite de cet homme aussi sûrement, aussi précisément, iqu'une éclipse de lune (ihid, p. 177, R. 230) ! Mais maintenant, sans s*appuyer sur rien, que sur ce fondement de la morale, qui flotte en Tair, il admet la liberté, en un sens, il est vrai, idéal' et comme postulat, par le raisonnement fameux : < Tu peux : car tu dois. » Mais quand il a été reconnu clairement, qu'une chose ;n*est pas, ni ne peut pas être, que peuvent à cela tous les postulats du monde ? Ce serait bien plutôt l'affirmation, où le postulat a son point d'appui, qui devrait être rejetée, comme une hypothèse inadmissible : cela par la règle a non possead non esse, valet consequentia (1), et à l'aide d'une réduction à l'absurde, qui détruirait par la base du môme coup l'impératif catégorique. Mais au coniraire, ce qu'on nous donne, c'est une théorie faussô bâtie sur une autre de même valeur.

Telle est l'insuffisance pour la morale d'un pareil fondement : une paire de concepts abstraits et vides, que lui-môme Kant a dil tout bas s'en rendre compte. En effet, dans la Critique de la Raison pratique, alors que, comme je l'ai déjà dit, il mettait déjà moins de précision et de méthode dans ses opérations, et que d'ailleurs il était enhardi par sa gloire enfin naissante, on voit la base de l'éthique changer peu à peu de caractère, oublier quasi qu'elle est un simple tissu de concepts abstraits combinés ensemble, et montrer des velléités de prendre plus de corps. Ainsi p. 81, R. 163, « la loi morale est en quelque sorte un fait de la Raison pure, » Que dire de cette étrange façon de parler ? Tout ce qui est fait s'oppose, partout ailleurs dans Kant, à ce qui peut être connu par la Raison pure. — De môme, dans le même ouvrage, p. 83, R. 164, il est question d'une Raison qui détermine la volonté sans intermédiaire, » etc. — Or, qu'on s'en souvienne,

1. « De cette proposition, qu'une chose est impossible, à celle-ci qu'elle n'egi pap, la pocséqpence fl?l y*Iub}e. p (TR.)

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tout ce qui établirait la morale sur l'anthropologie, tout ce qni rédairail l'impératif calégorique à nn fait de conscience, Kant, dans le Fondement, l'écarle e:^presséraent et plus d'à ne fois : car cela serait empirique. — Et pourtant, ce sont ces expressions échappés à Kant, qui ont enhardi ses disciples, et les ont engagés bien loin dans cette voie. Fichte (La Doctrine des Moeurs réduite en sgstème, p, 49) nous en avertit nettement : « II ne fant pas ^e lais3er séduire à cette pensée, de vouloir expliquer miem la conscience de nos devoirs, la déduire des principes différents d'elle-même: ce serait faire tort à la dignité, au caractère absoln, de la loi.» L'excuse est belle î —Et plus loin, p.66 « Le principe de la moralité est une pensée, qui s'appuie sur Viniluition intellectuelle que nous avons, de l'activité en soi de l'intelligence: elle est par elle-même le concept immédiat de l'intelligence pure. » les charmantes fleurs, pour cacher d'un fanfaron l'embarras l — Veut-on se convaincre de l'état d'oubli, d'ignorance où peu à peu sont tombés les Kantiens, à l'égard du procédé primitif de Kant pour fonder, pour déduire la loi moralp? on n'^ qu'à revoir un écrit fort digne d'être lu, qui est de Heinhold, dam ses contributions, etQ. ^'^ livraison, 1801. Ibid, p 105 et 106, od trouve cette affirmation : < Dans la philosophie de Kant^ l'autonomie (qui ne fait qu'un avec l'impératif catégorique) est un fait de conscience ; il ne faut pas vouloir la réduire à rien d'autre, car elle est connue directement par la conscience. > - Mais alors elle est fondée sur l'anthropologie, sur l'expérience l ce qui con tredirait les explications expresses et réitérées de Kant. — On ne lit pas moins ceci à la p. 108 du même livre : Dans la philosophie Critique, comme aussi dans toute philosophie Transcendante, épurée ou supérieure, l'autonomie est ce qui se sert à soimême de base, ce qui n'est pas capable d'en avoir une autre ei qui n'en a pas besoin, le vrai primitif, la chose vraie et certaist par soi, la vérité première, le prius xar' iiô^nv, (1) le principe

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