‹ Le fondement de la moraleChapitre 14 sur 81 · TR · texte numérisé non relu

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naissance des sens, et enseigne qu'il n'y a pas impossibilité à ce que la matière pense. Enfin Kant, dont on sait la critique de la psychologie rationnelle, telle qu'elle se trouvait dans la première édition. En face se trouvent Leibniz et Wolff, avocats delà partie accusée : et c'est à quoi Leibniz a dû cet honneur immérité, d'être comparé à celui dqnt il diffère tant, au grand Platon. Mais ce n'est pas le lieu d'expliquer ces choses. Or, selon cette psychologie rationnelle, l'âme était originairement et par essence un être capable de connaître, pais et par suite, doué de volonté. Dans l'exercice de ces deux pouvoirs, selon qu'elle agissait purement pour elle-même et sans rapport avec le corps, ou en vertu de sa liaison avec ce dernier, elle manifestait sa faculté de connaître et celle de vouloir sous une forme supérieure ou sous une inférieure. Sous la première, l'âme immatérielle agissait pour elle-même et sans la coopération du corps : elle était < Intel lectus purus », et ne considérait qae des notions en rapport avec elle-même, nullement sensibles, toutes spirituelles, et des actes de volonté de même sorte ; en tout cela rien qui vint des sens, rien qui eût son origine dans Iç corps (1), Aiors^ elle ne connaissait que de pures abstractions, desuniversaux, des idées innées, des • aetern» veritates» , etc Et pareillement sa volonté n'obéissait alors qu'à des notions du mêm^ ordre et toutes spirituelles. Au contraire, la forme inférieure de la connaissance et de la volonté était l'acte de l'âme agissant avec le concours du corps et de ses organes, et dans une étroite union avec eux, comme si son activité purement spirituelle était envahie, accaparée. D'où il résultait que toute connaissance perceptive devait être obscure et embrouillée : c'était l'abstrait, le produit des concepts abstrus, que l'on trouvait clair ! Quant h la volonté lorsqu'elle était déterminée par cette connaissance subordonnée aux sens, c'était la volonté inférieure, qui d'ordi-

1. « Intellocl'O pura est intellectio, qnas circa nullas imagines corporeas versa tu r. » Descartes, Médit, p, 188. — «L'inleliection pur** est celle qui n*a rapporta aucune image corporelle, »

naire était mauvaise : car dans ses décisions elle était poussée -par raigaillon des sens ; Tantre était an contraire, une volonté pins noble, gaidée par la pare raison, et qui dépendait nniqaement de Fàme immatérielle. Personne n'a exposé avec plus de clarté cette théorie, qne le cartésien de la Forge, dans son Tractatus de mente humana, cap. xxiii : < Non nisi eadem volnntas est, qu» appellatnr appetitus sensitivns, qnando excitatur perjndicia, qnae formantnr conseqnenter ad perceptiones sensunm ; et qnae appetitus rationalis nominatur, quum mens judicia format de propriis suis ideis, independenter a cogitationibus sensuniù confusis , quae inclinationum ejus sunt causae.... Id, quod occcasionem dédit, ut dus istae diversaB vuluntatis propensiones pro dnobus diversis appetitibus sumerentur. est , quod saepissime unus alteri opponatur, quia propositum, quod mens superaedificat propriis suis perceptionibus, non semper consentit cum cogitationibus, quae menti a corporis dispositione suggeruntur, per quam saepe obligatur ad aliquid volendum, dum ratio ejus eam aliud optare facit (i). > C'est enfin en vertu d'une réminiscence de ces idées, dont Kant n'eut pas une conscience claire, que reparut chez lui la théorie de V Autonomie de la volonté : c'était chez lui le commandement de la Raison pure et pratique, commandement qui fait loi pour tous les êtres raisonnables, en tant que tels, et pour lequel il n'y a de motifs déterminants que de l'ordre /b»'meL' à ceux-là

1. « C'est la même volonté qui, d'une part, prend le nom d'appétit sensitif, quand elle a pour excitant des jugements Tormés en nous en coni«équencc des perceptions des sens; et qui de Tautre s'appelle appétit rationnel, quand l'esprit forme des jugements touchant ses propres idées, et indépendamment des pensées confuses des sens, qui sont causes de ses inclinations.... Ce qui a donné occasion paribis, de voir dans ces d^ux tendances diverses de la volonté deux appétits différents, c'est que très-souvent elles s'opposent l'une à l'autre : car tel dessin, que l'esprit construit sur le fondement de ses perceptions propres, ne s'accorde pas toujours avec les pensées que lui suggère l'état du corps, et ainsi cet état l'oblige à vouloir une chose, au moment ott \^ raison lu| en fait souhaiter une

autre, » ^ (Ta )

s'opposent les motifs de Tordre matériel, qui déterminent uniquement les appétits inférieurs, ennemis de la volonté supérieure. D'ailleurs, toute cette doctrine, exposée pour la première fois dans un ordre systématique parfait chez Descartes, on la trouve déjà dans Aristote, où elle estassez clairement exprimée : de Anima I, i. Même avant, Platon l'avait élaborée et esquissée dans le Phédon (Ed. des Deux Ponts, p. 188-9). — Une fois mise en système et fortifiée par Descartes, elle nous apparaît, cent ans après, enhardie, montée au pinacle, mais aussi bien plus exposée par là à la lumière, qui dissipe Tillusion. Ainsi on la trouve chez Muratori, qui ne fit que résumer l'opinion courante de son temps, Délia forza delta fantasia, cap. i-iv et xiii. La fantaisie dont il s'agit là, a pour fonction de construire, avec les données des sens, rimage complète du monde extérieur : elle n'est qu'un organe tout matériel, une partie du corps, du cerveau (c'est l'intellect inférieur) ; ce qui reste à l'Ame immatérielle, c'est seulement la pensée, la réfiexion et le raisonnement. — Mais proposée de la sorte, la chose excite le doute, et l'on devait en avoir le sentiment. Si la matière en effet est capable de construire une intuition du monde, œuvre fort compliquée, on ne conçoit pas pourquoi elle ne serait pas propre à tirer de cette intuition des abstractions, et par suite à faire tout le reste. Qu'est-ce que l'abstraction ? évidemment un abandon de toute détermination qvï n'est pas nécessaire pour le but qu'on a en vue, autrement dit, des différences individuelles et spécifiques: ainsi quand, prenant le mouton, le bœuf, le cerf, le chameau, je laisse de côté ce qui est propre à chacun d'eux, et j'arrive à l'idée du ruminant; dans cette opération, les idées perdent leur caractère intuitif, elles deviennent des notions tout abstraites, insaisissables à l'intuition, des concepts, qui pour se fixer dans l'esprit, pour devenir maniables, ont besoin d'un nom. — Mais en dépit de tout, nous voyons Kant subir encore l'action, l'influence tardive de cette vieille théorie, au moment où il établit sa raison prati(|UQ avec 89S impératifs.

56 Ll rOMDKHSNT OB LA MORAUS.

S 7. «-- t)ii Principe prrmin' de lu morale de KanX,

Dans le précédent paragraphe, j'ai mis à l'épreave les fondemints particuliers de la morale de Kant : maintenant j'arrive à c^ qni repose sur ce fondement, et qui y est relié étroitement, comm^ le sont deux tiges jumelles, an principe premier de cette morale. Il s'exprimait, on s'en souvient^ en ces termes : « Agis uniqnemept d'après une maxime telle, qne tu puisus vouloir, an même moment, la Toir érigée en loi universelle, valable pour tout être raisonnable. » -^ D'abord, le procédé est étrange, quand une personne vous demande (c'est là Thypothèse) une loi indiquant ce qu'elle doit faire et ne pas faire, de lui donner ponr réponse qu'elle ait à en chercher d'abord une qui fixe à tout être ce qu'il doit faire et ne pas (aire : mais laissons cela. Tenons-nous en à un simple fait : cette règle première, posée par Kant, n'est évidemment pas encore le principe suprême de la morale : c'est purement une règle pour le trou\er, une indication du lieu où il faut le chercher ; ce n'est pas encore de l'argent comptant, mais c'est un mandat solide. 6t maintenant, qui est l'individu chargé de nous le réaliser ? c'est, pour dire du premier coup la vérité, an caissier à qui on ne s'attendait guère ; — tont simplement YÉgolsme ; cela, je vais le prouver clairement, et sans retard.

Mettons que la maxime, à propos de laquelle je peux vouloir que tou9 la suivent daps leurs actes, mettons qu'elle soit ellemême le vrai principe de la morale. Ce que je peux vouloir, voilà la formule à suivre pour négocier mon mandat, Mais proprement, quelles choses puii-i« vouloir, et quelles non ? Visiblement, pour détermioer ce que je peux vouloir, au sens dont il s'agit^ j'ai besoin d'une règle pouvelle :quand je l'aurai, je tiendrai la clé de la précédente, mais pas avant : c'est comme l'ordre de payer dont on revêt un mandat déjà signé Or où trouver cette règle-là ? — Nulle part ailleurs que dans mon égoïsme, dans cette règle^ h plus facile à voir, qui s'offre toujours à nous, cette règle pri-

bu Principe pi«£Mi£R db la MokALÉ de kant. 57

mitive et comme vivante de tous nos actes de volonté, et qui a sur tous les principes de morale au moins un avantage^ le jui primi oceupantis (i). — Et en effet, voyeà la règle suprême de Kant» celle qui nous guide dans la recherche du principe moral proprement dit : elle suppose perpétuellement, elle sous-entend que, pour vouloir une chose, il faut que cette chose soit ce qui m'arrange le mieux* Quand je pose une maxime que tous, en général, doivent suivre, nécessairement je ne peux pas me regarder couime toujours actif ^ mais je prévois que je serai à l'occasion et parfois, pamf : c'est eu prenant les choses de ce hiais, que mon égoistm se décide en faveur de la justice et de la charité. ^o\\ pas qu'il ait du plaisir à exercer ces vertus; mais il en a à éprouver leurs effets ; avec l'avare, qui sort d'un sermon sur la bienfaisance, il s écrie :

Que de profondeur 1 que de beauté 1 J'ai bleu euviu de luti taire mendiant I

Ainsi, pour se servir de la formule où Kant enferme le principe suprême de la morale, il faut encore et de toute nécessité cette cle : lui-même ne peut s'empêcher de l'y joindre. > Seulement, il ne la donne pas sur-le-chauip après avoir proposé la règle, de peur de nous Choquer: c'est seulement à une distance décente de là, et en l'euveluppaiit mieux dans ie texte, afin qu'elle ne saute pas aux yeux. Alors en depit de tant d apprêts maguihques, c'est proprement l'egolsuie qui a priori s'assied sur ie siège du juge, et mène la balance; alors aussi, quand, considérant le rôle j7ajjj;t/'oti le sujet peut se trouver réduit éventuellement, il a rendu son arrêt, la lui se trouve valoir également pour le cas contraire» Amsi p. 19, R. 24 : « je ne pmuB vouhir que, de mentir, ce soit une lui universelle : car alors on ne me croirait piusi ou bien on me paierait en môme monnaie. • Voici oe qu'ii dit p^ ôd, H. 60 à propos de la maxime de ïimensibiliU : « Une volonté»

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