‹ Le fondement de la moraleChapitre 15 sur 81 · Droit du premier occupant. (TR · texte numérisé non relu

Droit du premier occupant. (TR

qui preadrait pareille décision, se coatredirait elle-même, car i peut s'offrir telles occasions, où elie-iuême aura besoin de Vaff^tioD et de la compassion d'autrui, et alors en établissant ellemême une semblable loi de la nature, elle se sera enlevé tout espoir d'obtenir cette aide, qu'elle souhaite, » — De même dans i; Critique de la Raison pratique, l""» partie, 1" vol., chap. ii, p. iî^ R. 192 : < Supposons un ordre des choses où chacun verrait u souffrance d'autrui avec indifférence, et mettons que ta en fasse^ partie : te trouverais-tu alors bien d'accord avec ta propre volonté ? > — < Quam temere in nosmet legem sancimus imquam 1 > (1) répondrais-je. Ces passages suiliseut à nous éclairer soi le sens ou il laut prendre le < je peux vouloir » dans la l'ormul: kantienne du principe de la morale. Mais nulle part cet aspect^ qui est le vrai, du principe de la morale selon Kaiit, n'a été mieni mis en lumière que dans les Eléments métaphysiques de la doctrm de la vertu, jj 30 : « £n effet, chacun désire qu'on lui vienne n aide. Or si un homme laissait voir que sa maxime est, de ne pûi vouloir aider les autres, alors chacun serait autorisé, à lui refuser tout secours. Ainsi la maxime de l'égoïste combat contre ellemême. » Autorisé, dit-il, autorisé t Ainsi, voilà exprimée, aussi clairement qu'elle ait jamais pu l'être, la thèse, que Tobligatiou morale repose pureaient et simplement sur une réciprocité supposée, qu'ainsi elle est tout égoïste, qu'elle reçoit de i'égoisme son commentaire : car c'est lui qui sagement, et sous la réserve d'un traitement réciproque, s'accorde à un compromis. S'il s'agissait d'établir le principe de la société, ce peu pourrait suffire : mais pour le principe de la morale, non pas. Quand donc nous lisons dans le Fondement de la Métaphysique des mœurs, p. 81, R. 67 < Ce principe : agis toujours selon une maxime que tu puisses au même moment consentir à voir érigée en loi universelle, — esl le seul sous lequel une volonté ne peut jamais se trouver en oppo-

1» « Que nous sommes prompts à faire des lois injustes, qui se retourneront contre nous ! > (TR.)

DU PRINCII'E PftEMlSR LE LA MORALE DE KANT. 5d

sition avec elle-même ; > entendons par ce mot d'opposition, que si une volonté édictait la maxime de l'injustice et de l'insensibilité, plus tard, lorsqu'à l'occasion elle aurait le rôle passif, elle révoquerait son édit, et ainsi se contredirait eWe-m^me,

Après ces explications, une chose est bien claire : c'est que la règle première selon Kant n'est pas, comme il ne cesse de le répéter, un impératif catégorique, mais bien en réalité un impératif hypothétique: car il est au fond toujours subordonné à une condition sous-entendue : la loi qu'il s'agit de m'imposer comme agent, devient, puisque je l'élève au rang de la loi universelle, valable aussi pour moi comme patient, et c'est sous cette condition, comme patient éventuel, que je ne puis consentir absolument à l'injustice et à l'insensibilité. Mais que cette condition cesse d'être remplie, que je vienne, par confiance, je suppose, en ma supériorité physique et morale, à me persuader que je serai toujours agent, jamais patient ; qu'ensuite j'aie à faire choix d'une maxime universellement applicable ; eh bien ! s'il était admis qu'il n'y a pas d'autre fondement de la morale, et que celui de Kant fût le seul, je pourrais fort bien alors consentir à faire de l'injustice et de l'insensibilité une maxime générale, et ainsi à régler la marche du moÀde.

upoD Ihe simple plan, That tbey sbould take, wbo bave ibc power, Ând tbey sbould keep, wbo can. (I).

Wordsworlb.

Ainsi, second défaut du principe premier de la morale selon Kant, à joindre à celui dont j'ai parlé dans le paragraphe précédent : outre qu'il manque de base, il est au fond, dans son essence, en vain Kant affirme le contraire, hypothétique ; en effet, il s'appuie sur le pur égoisme ; l'indication qu'il nous fournit, Tégoïsme seul en donne le commentaire. De plus, considérons- le

!• .... D'après celle loi simple :

Prenne, qui a la force !

Et garde, qui pourra !

comme formule : il n'est qu'une périphrase^ une expresions déguisée, figurée, poar signifier la règle bien connue : < Qaod tibi ûeri non \is, alteri ne feceris : > il suffit de répéter deux fois cette règle, la seconde en supprimant les négations, d'en corriger ainsi le vice, qui est de comprendre les devoirs de justice et non ceux de charité. Car évidemment c'est là la maxime, la seule que je puisse vouloir (cela bien entendu en considération des cas possibles où je serais le patient, ei par égo'isme) voir obéie de toas. Or, cette règle, < quud tibi fieri, etc, » n'est elle-même aprè§ tout qu'une forme détournée, ou si l'on veut, elle constitue les prémisses, d'une autre proposition, de celle dans laquelle j'ai montre l'expression la plus simple et la plus pure de la conduile morale, telle que tous les systèmes s'accordent à nous la prescrire: < ^eminem l»de, imo omnes. quantum potes, juva. * Celle-ci est et demeure le véritable fond de toute morale. Mais sur quoi repose, t-elle? d'où tire-t-elle sa force? Voilà toujours le vieux, le difficile problème, celui qui aujourd'hui encore vient s'offrir à nous. Car de l'autre côte se tient l'égoïsme qui d'une voix forte nous crie : «Neminem juva, imo omnes, si forte conducit, laede (i).* Et même la méchanceté y ajoue cette variante : • Imo omnes, quantum potes, laede (2). > A cet égoisme, et à sa compagne la méchanceté, il s'agit d'opposer un champion vigoureux, et qui soit leur maître : voilà le problème que se pose toute morale. — Heic Rhodus, heic saita î (3)

Kant s'imagine, p. 57, R. 60, justifier le principe qu'il propose pour la morale, par ce procède : il prend la division des devoirs, si antique et qui assurément a sa raison d'être dans l'essence de la moralité, en devoirs de justice (qu'on nomme aussi devoirs parfaits, absolus, étroits), et devoirs de pure vertu (autrement

1. « N'aide perflonite : au Coii t rai rey fats tort il tout 16 monde' quuud tu y trouves ion intérâi. > (TiiO

2. « tiieo plus, fais turia t >ui le lU^oie, selon ton pouvoir. » (TR.} 3 « G est ici RuodeSyu'esi ici qu'il t'uui faire le saul »— Le ir. n a pa

découvrir Torigine de ce proverbe qui est d'un emploi a«»ez ordinaire en Allemagne. (TR.)

DU PRINCIPE PREMIER DB^LA MORALE DE KANT. 6i

dits devoirs imparfaits» larges, méritoires, et mieux encore^ devoirs de ctiarité) ; et il eutrepreud de la déduire de son principe. Mais la tentative tourne nécessairement, et visiblement, si mal, qu'elle devient un argument puissant contre le principe proposé. Suivant lui^ les devoirs de justice devraient résulter d'une ma&inie dont le contraire^ érigé en loi universelle de la nature, ne saurait même être conçu sans contradiction ; les devoirs de charité, au contraire, d'une maxime dont on peut bien concevoir la coutradictoire^ même érigée en loi de la nature, mais sans qu'on puisse couloir une telle loi. — Maintenant, je prie le lecteur d'y songer, la maxime de l'injustice, le règne de la force substitué à celui du droit, bien loin qu'on ne puisse même la concevoir, se trouve être en fait, en réalité, la loi même qui gouverne la nature, et cela non pas dans le seul règne animal, mais aussi parmi les hommes : chez les peuples civilises, on a essayé, par l'organisation de la société, d'en arrêter les conséquences fâcheuses ; mais ù la première occasion^ en quelque lieu, en quelque temps qu'elle se présente, des que l'obstacle est supprimé ou tourne, la loi de nature reprend ses droits. Au reste, elle continue à régner sur les relations de peuple à peuple : et quant au jargon, tout plein du mot de juotioti, qui est d'usage enire eux, cest là, chacun lésait, pure ahaire de chancellerie, de style diplomatique : ce qui décide de tout, c es>t la force dans sa rudesse, bans doutiC aussi, une justice toute spontanée se fait jour, et à coup sdr, à l'aide de ces lois : mats pareil fait n'est jamais qu'une exception. En outre, Kant, voulant nous donner d'abord, avant cette division des devoirs, des exemples, cite en première ligue (p. 53, ii. 48) parmi les devoirs de justice, le prétendu devoir de l'agent envers luimême, de ne pas mettre hn à sa vie volontairement pour cette raison que les maux l'emportent , en ce qui le touche, sui' les biens. Donc, celte maxime, on ne pourra même concevoir qu'elle fût érigée en loi générale de la nature. Or, comme la force publique ici ne peut intervenir, je dis que cette maxime, ne rencontrant pas d'obstacle^ se révèle en fait comme la loi même de la scuopENHAUER, Morale. 4

6i LE FOXOSMEXT de la :iORJLLfi.

nature. Car c'est bien certainement là une loi générale : Thomme, en fait, recourt an snicide, dès qne chez lai l'instinct inné, et si merveilleusement fort, de la conservation, est décidément vaincs par la grandenr des maux : c'est lace qu'on observe tons les jours. Mais y a-t-il nne seule pensée capable de le retenir, de faire ce que cette peur de la mort, si naturelle, si puissante chez tout être vivant, n'a pu faire 7 une pensée plus forte que cette pear ? ce serait se hasarder beaucoup que de le supposer : d'antant qu'oa

le voit assez, les moralistes ne savent encore pas nous la faire connaître nettement. En tout cas, les arguments de l'espèce de ceai qu'à cette occasion Kant propose contre le suicide, p. 53, R. 48, et aussi p. 67, R. 57, n'ont pas délivré, fût-ce nn instant, an seul de ceux que la mort tente, du dégoût de la vie. C'est aiasi qu'en l'honneur de la division des devoirs telle qu'elle se déduit du principe de la morale selon Kant, une loi indiscutable, réelle, et dont les manifestations sont journalières, se trouve transformée en une chose qu'an ne saurait même concevoir sans contradiction 1 — Je l'avoue, ce n'est pas sans satisfaction qu'ici je jette en avant un regard vers la partie suivante de mon écrit, où j'exposerai comment je fonde la morale, comment de là, sans aucune difficulté, je tire la division des devoirs en devoirs de respect et devoirs d'affection (ou mieux, de justice et d'humanité), grâce à un principe de classification puisé dans la nature des choses, et qui nous fournit une ligne de séparation toute tracée : en somme, c'est ma façon d'établir la morale qui se trouve justifiée par les raisons mêmes auxquelles Kant s'adresse, avec des prétentions mal fondées, pour justifier la sienne.

§ 8. — Les formes dérivées du principe premier de la morale

selon Kant.

Kant a, comme on sait, donné une seconde formule du principe premier de sa morale : cette fois, ce n'est plus, comme tout à

Page 1