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LA THÉORIE DE LA CONSCIENCE DANS KANT

§ IX. — La théorie de la conscience dans Kant,

La prétendae Raison pratique, avec son impératif catégorique ;st évidemment une très-proche parente de la conscience, en dépit de cette première et essentielle différence qui est entre elles, qae Fimpératif catégorique, étant un commandement, se prononce nécessairement avant l'acte, et la conscience, dans la rigueur, prononce seulement après. Si elle peut parler avant, c'est tout aa plus d'une façon indirecte : cela grâce à la réflexion qui lui présente le souvenir de cas antérieurs, où des actes semblables à celui dont il s'agit ont excité la désapprobation de la conscience. Ainsi s'explique, à mon sens, l'étymologie du mot conscience : il n'y a de con«ci^t que le fait authentique (1). Ainsi, chez tout homme, même le meilleur, s'élèvent des sentiments, qu'excitent des causes extérieures, ou bien, à l'occasion d'un trouble intérieur, des pensées et des désirs impurs, bas, mauvais :' mais en bonne morale, il n'en est pas responsable, et sa conscience n'en est pas chargée. Tout cela montre de quoi est capable Yhomme en général, mais non pas lui. Chez lui, il y a des motifs différents qui s'opposent à ceux-là ; sans doute ils ne se sont pas présentés en ce même instant ; mais les autres n'en sont pas moins incapables de se manifester par des actes : ils sont comme une minorité impuissante dans une assemblée délibérante. C'est par nos actes seulement et par expérience que nous apprenons à nous connaître, nous et les autres ; et les actes seuls pèsent sur notre conscience. Seuls ils ne sont pas problématiques, comme les pensées, mais au contraire certains {gewiss), ils sont là, désormais impossibles à changer, ils ne sont pas simplement objets de pensée, mais bien de conscience (Gewissen), De même en latin, le mot conscientia : c'est le < conscire sibi, pallescere culpa (2) » dont parle Horace. Telle encore la

1. En allemand, Gewisiten (conscience), et gewiss (certain). (TR.)

2. (( Etre en face de sa conscience, pftlir devant son crime. » (TR.)

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ffuvfiWe;. (1) C'est la science que l'homme a de ce qu'il a fait. En second lieu^ la conscience emprunte toute sa matidre à Texpérience : ce qui est impossible au prétendu impératif catégorique, car il eat purement a priori. Néanmoins, j'ose croire que la théorie de la <}onscience selon Kant jettera encore quelque lumière sur cet impératif de son invention. Cette théorie, il Texpose surtout aa g 13 des Ëiéments métaphysiques de la doctrine de layertu ; dans Texaman qui va suivre, je supposerai que le lecteur a sous les Ueux ces quelques pages.

Celte interprétation de la conscience par Kant est vraiment imposante : le lecteur, frappé de respect et de crainte, reste rouet, et n'oserait guère élever la voix ; d'autant qu'il a à redouter, s'il fait quelque objection d'ordre théorique, de la voir recne comme une attaque dirigée sur le terrain de la pratique ; si bien qu'à réouser Texactitude de la théorie de Kant, on risque de passer pour un homme sans conscience. Mais pour si peu je n'oublierai pas qu'il s'agit ici de théorie, non de pratique, qu'on a mis hors de cause la prédication morale, et que ma tâche, c'est d'examiner scrupuleusement les bases dernières de l'éthique.

En premier lien Kant ne cesse d'employer des mots latins, deâ ternes de droit; et pourtant il n'en est guère, ce semble, de moins convenables pour rendre les mouvements les plus secrets du oœur humain. Il reste toutefois fidèle à ce langage et à ces façons de parler juridiques, d'un bout à l'autre : on croirait qne o^est là la forme essentielle au sujet. C'est ainsi qu'il instaHe dans '' notre for intérieur un tribunal, avec procès, juge, accusateur, avoeat et arrêt. Si ces choses se passaient en nous, comme le donne à penser Kant, il n'y aurait point d'homme, je ne dis pas assez méchant, mais assez stupide,* pour braver la conscience. Tout cet appareil surnaturel, étrange, déployé, dans notre conscience intime, cette Sainte«Vehme masquée, siégeant dans les

i . Ce mot grec signifie en effet à la fois eerlimde et eanscience. TR.)

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mystërieuaes ténèbres do notro for intérieur^ tout cela imprimerait à chacun une terreur» une religieuse épouvante, et suffirait & nous détourner d'avantages peu durables, passagers^ qu'il nous faudrait goûter malgré la défense» et sous les menaces de cette puissance surnaturelle, si voisine de nous, si clairement manifestée, si redoutable. ~ Or, la réalité, la voici : en général la conscience n'a qu'un pouvoir bien faible, tellement que tous les peuples ont songé à lui donner pour aide, et parfois même pour remplaçante, la religion. Et d'ailleurs si la conscience était ce qu'on dlt^ jamais il ne serait venu à Tesprit de la Société Royale, de proposer la précédente question.

Mais considérons de plus près Fex position de Kant: cette majesté imposante , il y arrive en représentant l'acte de l'homme qui le juge^ sous une forme qu*il nous donne pour propre et essentielle à cet acte, et qui ne Test nullement : on peut, il est vrai, se le représenter ainsi» mais on en peut faire autant pour toute autre méditation, même étrangère à Vidée morale, touchant ce que nous avons fait et que nous aurions pu faire autrement. Sans parler de la conscience évidemment faussée, artificielle, que produisent en nous les superstitions, et par exemple de celle de l'Hindou, qui lui reproche d'avoir été l'occasion de la mort d'une vache» ou de celle du Juif, qui lui rappelle telle pipe, fumée à la maison en un jour de Sabbath, et qui parfois peut s'exprimer ainsi, par accusation, plaidoirie, arrêt ; — bien souvent, quand on s'examine, sans aucune préoccupation morale, ou même avec une préoccupation plutôt immorale, l'examen peut aisément prendre cette forme -là. Ainsi^ j'ai, par bon cœur^ mais sans réflexion, répondu pour un ami ; le soir seulement, je mesure tout le poids de la responsabilité à laquelle je me suis exposé, et à combien peu il tient que je ne me trouve ainsi mis dans le plus grand embarras ; j'entends la voix prophétique de la sagesse antique : fy-jrôa, 7r4^a 3*iT« (1) ! alors au-dedans de moi se pré-

I. « Pour qai répond, A té (le malheur) n'est pas loin. » (TR.)

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seale 1 accusateur, puis en face l'avocat^ qui essaie d'excuser ma précipitation, sur la force des circonstances, des obligations, sur ce que la chose est toute simple, et même sur ma bonté, dont il fait l'éloge ; enfin c'est le tour du juge, qui impitoyablement prononce son arrêt : * Coup de tête de sot 1 > et je baisse la tête.

Il en est du reste de la description de Kant, pour la plus grande partie, comme de cet appareil judiciaire qui lui plait tant. Ainsi ce qu'il dit, au début même du paragraphe, sur la conscience, et qui d'après lui s'applique à elle seule, est vrai du scrupule en général, fût-il d'une autre sorte. On peut, mot pour mot, l'entendre des réflexions secrètes de la conscience d'un rentier, quand il voit ses dépenses dépasser grandement ses revenus, et son fonds menacé, prêt à se fondre peu à peu : < cette pensée le suit comme son ombre, alors qu'il croit y échapper : il peut bien, à force de plaisirs et de dissipations, s'étourdir ou s'endormir, mais non pas empêcher que de temps à autre elle ne revienne, ni s'empêcher de s'éveiller dès qu'il entend cette voix formidable » , etc. — Ayant ainsi décrit ces formes judiciaires, comme si elles tenaient au fond des choses, et les ayant à ce titre observées d'un baut à l'autre, il les utilise ensuite pour la construction d'un sophisme fort subtil. « D'imaginer que l'agent à qui sa conscience fait des reproches puisse ne faire avec le juge qu'une seule et même personne, c'est là, dit-il, une façon étrange de se figurer un tribunal : jamais l'accusé ne perdrait son procès. * Là-dessus , pour s'expliquer , il ajoute une note fort embrouillée et peu claire (1). Il en conclut que, pour éviter de nous

1. Voici une Iraduction de la note dont parle Schopenbauer, avec quelques éclaircissements.

« L*boainae qui, dans sa conscienc(*, s'accuse et se juge, se fait nécessairement à lui-naême Teffet d'être une personne double. Toutefois il faut bien s'entendre sur la nature de ce mol double, qui d'une part s'oblige à comparaître tout tremblant à la barre du tribu, nal, et qui de l'autre se confie la fonction de juge, et l'exerce avec une autorité qui lui est innée : faute de celte explication, la Raison

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