LES FORMES DÉBIVÉES DE LA MORALE SELON KANT
intérêt) : elles veulent une seule chose : à savoir que tontes les volontés suivent une même maxime (celle de Tautonomie), « Difficile est, satiram non scribere(l). >
Mais, k part cet inoffensif petit royaume des fins, qu'on peut laisser en paix, à cause de sa parfaite innocence, il est d'autres conséquences, et plus graves, que Kant tire de son autonomie de la volonté, à savoir le concept de la dignité de Vhomme, Sa dignité repose en effet entièrement sur son autonomie, elle consiste en ce que la loi qu'il doit suivre, il se Test donnée lui^môme, il est avec elle dans le même rapport que dans un état constitutionnel les citoyens avec la leur.
On peut voir dans cette théorie un pur ornement du système moral de Kant. Seulement cette expression, « la dignité de l'homme » , une fois employée par Kant, a servi ensuite de schiboleth à tous les faiseurs de morale sans idée ni but ; ils ont dissimulé à l'aide de ce mot imposant : < la dignité de l'homme > , leur impuissance à fournir un fondement réel, ou du moins plausible, pour la morale^ comptant sagement que leur lecteur se voyant attribuer à lui aussi cette dignité, se contenterait à ce prix (2). Pourtant, ce concept, examinons^le de plus près, et éprouvons-le en le rapportant à la réalité. --^ Kant (p. 79, R. 66) définit la dignité « une valeur absolue et incomparable » . Cette façon de s'expliquer a si grand air, qu'elle en impose : on n'ose guère s'approcher pour considérer de près la proposition ; alors pourtant, on verrait qu'il y a là une hyperbole creuse, sans plus ; au dedans se cache comme un ver rongeur, la contradictio in ad^ jeeto. Toute valeur résulte de l'appréciation d'une chose par comparaison avec une autre ; elle comporte donc une comparaison.
1. < Il est difficile de ne pas écrire de satire. > Juvénal, I, 30.
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2. Le premier qui ait en termes exprès et exclusifs, fait de la « dignité de l'homme > la pierre d*angle de Tétbique, fui, je crois» 3r. W. Block, dans son < Nouveau fondement de la philosophie des nœurs, » 1802.
une relation, et ce caractère d'être relative fait l'essence même de toute valeur. Déjà les Stoïciens (selon Diog. Laert: YII, 106) (1) disaient fort bien: TJ]v Si ff^cav civac, à^ot^h* SoxcftaaroO, rié âvô luircc^ç râv irpa'^fiàrtèvrdtj^ip ' ôftocov ccTCccy, â^ccjScfrOac iru/90Ù; X/m; ràç 9w i^ftcôvM xoiOà;. (La valeur, selon eux, c'était le prix d'un objet digne d'estime, tel que le fixerait un homme compéteat ; ainsi quand on échange du froment contre de l'orge plus m mulet). Une valeur œmparahle, inconditionnée, absoltie, comme doit être la dignité, est donc, ainsi que mainte chose en philosophie, un assemblage de mots, dont il s'agirait de faire une pensée, mais qu'on ne peut nullement penser, non plus que ie nombre le plus grand, ni l'espace le plus vaste.
« Doch eben wo Begriffe fehlen,
Da steilt ein Wort za recbter Zeil sich ein. » (2)
C'est ce qui est arrivé pour la « dignité de l'homme > , un mot qui s'est offert bien à point ; grâce à lui, toutes ces morales, qui touchent à toutes les sortes de devoirs et à toutes les questions de la casuistique, ont trouvé sur quoi s'établir ; maintenant, de là, elles prêcheront à leur aise.
A la fin de son exposition (p. 124, R. 97) Kant disait: * Gomment maintenant la Raison pure, sans aucun des principes d'action qu'on pourrait emprunter d'ailleurs, peut-elle par ellemême être pratique ? en d'autres termes, comment ce simple principe, l'aptitude de toutes les maximes de cette raison d être érigées en lois universelles, sans intervention d'aucun objet de la volonté capable de nous inspirer d'abord un intérêt quelconque, peutil à lui seul constituer un principe d'action, et inspirer un intérêt digne d'être nommé purement moral? autrement dit, comment une pure Raison peut-elle être pratique? — D'expliquer c«
1. t05 dans l'édition Tauchnilz. (TR.) 9t tt Quand les idées manquent,
C'est alor» qu'un mot vient à propos tenir la pUce. «
LBS FORMES DÉRIVÉES DE LA MORALE SELON KANT. 7i
mystère, c*esl ce qui dépasse la Raison humaine ; le tenter, c'est perdre son tt^mps et sa peine. » — Maintenant, quand on nous affirme l'existence d'une chose, et que cette chose est de celles dont on ne peut concevoir comment elles sont possibles, nous (levons nous attendre à ce qu'on nous en démontre par des faits la réalité. Mais l'impératif catégorique de la Raison pratique, on nous le dit expressément, ne doit pat être pris comme un fait de conscience, ni être établi en aucune autre manière sur l'expérience. Tout au contraire on nous avertit, et assez souvent, qu'il ne faut point le chercher par la voie de l'anthropologie çmpirique (ainsi, préface p. vi, R. 5; et p. 59-60, R. 52). En outre, on nous donne à plusieurs reprises (ainsi p. 48, R. 44) cette assurance, < qu'on ne peut s'en remettre à un exemple, ni par suite à l'expérience, pour savoir s'il existe un tel impératif. > Et celle-ci, p. 49, R. 45 : « que la réalité de l'impératif catégorique n'est pas une donnée fournie par l'expérience. » — fluand on rapproche ces passages, on se prend à soupçonner que peut-être Kant a mystifié ses lecteurs. Toutefois, de telles façons sans doute^ avec le public qui aujourd'hui en Allemagne s'occupe de philosophie, seraient très-permises et tout à fait en situation ; mais du temps de Kant, ce public ne s'était pas fait connaître comme depuis : d'ailleurs l'éthique était bien le dernier sujet auquel on eût pensé pour en faire une matière à plaisanterie. Il faut donc nous en tenir à cette conviction : qu'une chose dont on ne peut ni concevoir la possibilité, ni démontrer la réalité, n'a rien pour nous faire croire à son existence. — Maintenant nous pouvons bien, par un jeu d'imagination, construire, nous représenter un homme dont l'âme serait possédée de ce démon, le devoir absolu, lequel ne parlerait que par impératifs catégoriques, et prétendrait gouverner tous ses actes, en dépit de ses penchants et de ses désirs. Mais rien n'est plus éloigné de ressembler à la véritable nature humaine et à ce qui se passe au dedans de nous : nous ne voyons là qu'une machine pour remplacer la morale des théologiens, et qui la remplace à peu près comme une jambe de bois remplace une vraie jambe.
Telle est donc notre conclusion : la morale de Kant, comm<i celles qui l'ont précédée, n'a aucune base sûre. Elle n'est, je l'ai l'ait voir dès le début, en en cri tiquant la formeimpérative, elle n'est an fond que la morale des ibéologiens, mais pri^e à rebours, et déguisée sous des formules abstraites ei en apparence découvertes apriori. Ce qui devait rendre le deguisejnenl plus réussi et donner encore davantage le change, c'est qu'en tout cela, Kant, on n'en peut douter, se taisait illusion à lui-même: il se figurait vraiment que ces idées de coiniaandement et de loi, dont tout le sens évidemment se tire de la morale des théologiens, il pouvait les établir eu dehors de toute théologie, et les fonder sur la pore connaissance a prtoiH : quand au contraire, je l'ai assez prouve, ces idées-là chez lui manquent de tout appui réel et flottent en l'air. Entre ses mains même, à la lin, ou voit tomber le masque de la morale théologique, quand apparaissent la théorie du souveraw bien, les poHuiats de la Haison pralique, et en dernier lieu, la théologie nwrale. Mais tant de signes n'ont pu l'éclairer, ni lui, ni le public, sur le vrai rapport des choses : au contraire, tons se réjouissaient de voir rétablis grâce à la morale (daus un sens toui idéal et pour un but tout pratique, n'importe) tous ces articles de foi. kliUL, en toute sincérité, prenaient la conséquence pour le principe et le prmcipe pour la conséquence, sans vou que daus cette morale, ces prétendues conséquences étaient au fond admlse^ d'avance, à titre de principes, bien que secrets et dissimules.
Qu'on me permette de terminer cette étude sévère et pénible même pour le lecteur, par une comparaison plus gaie, t'nvoie même ; cela nous déridera : Kant, avec son talent de se mystilier lui-même, me fait songer à un homme qui va dans un bal travesti, qui y passe sa soirée à faire la cour à une beauté masquée, et qui pense faire une conquête : elle à la fin se dcmasquoi se fait reconnaître : c'est sa femme*