EXAMEN SCEPTIQUE
cola aux antres notions, tire peu de constance de son objet Inimême ; combien elle a varié avec les esprits ; combien, cbez les écrivains, elle apparaît chancelante et mal assurée ? on le verra en un tableau abrégé, chez Staûdiin, Histoire des Théories de la Conscience. Tout cela n'est guèro fait pour nous donner confiance en la réalité de cette notion, et c'est ainsi qu'est née la question, s'il y a vraiment une faculté à part, innée, telle qne la conscience ? Déjà^ sm § iO, en exposant la théorie de la liberté, j'ai été amené à dire brièvement l'idée que je me fais de la conscience, et plus loin, j'y reviendrai encore.
Toutes ces difficultés, tous ces doutes ne nous autorisent pourtant pas à nier que la véritable moralité se rencontre : ils doivent seulement nous apprendre à ne pas compter outre mesure sur les instincts moraux de l'homme, ni par conséquent, sur la base qne l'éthique peut trouver dans la nature : dans ce qu'on rapporte à cet instinct, il y a une part si grande, si incontestable, k faire à d'autres motifs ! et le spectacle de la corruption morale du monde nous montre si bien, que les instincts bons ne peuvent guère avoir do force, puisque (c'est là la raison principale) ils n'agissent souvent pas dans les occasions où les motifs opposés sont sans grande énergie 1 A vrai dire, les traits particuliers qui distinguent les divers caractères, ont bien ici leur importance. Mais une chose vient ajouter encore du poids à cet aveu de la corruption des mœurs : c'est que cette corruption ne peut se manifester sans obstacles ni voiles, h cause des lois, à cause de la nécessité où est chacun de rester honorable, et môme par l'effet de la simple politesse. Ajoutez enfin ceci : ceux qui élèvent les enfants se figurent qu'ils leur inculqueront la moralité, on leur dépeignant l'honnêteté et la vertu comqie les règles mêmes que suit tout le monde : plus tard, quand l'expérience leur apprend, et souvent à leurs dépens, une tout autre leçon, alors ils découvrent que les maîtres de leurs jeunes ans ont été les premiers à les tromper, et cette découverte peut faire plus (Je fort en e^x à la moralité, que n'eût pu en faire la franchise et
iOl LE FONOIlIBlfT Dl LA MORALE.
la loyauté dont on leur eût donné nn premier exemple, en leur disant : < Le monde est plein de mal ; les hommes ne Sont point ce qu'ils devraient être : mais que cela ne t'induise pas en erreur; toi, sois meilleur. » — Tout cela donc aggrave l'idée qu'il nous faut faire de l'immoralité réelle où vit respèee hu* mains. L'État, ce chef-d'œuvre de l'égolsme hien entendu, rai. sonnable, de l'égolsme totalisé de tous, a remis le soin de protéger les droits de chacun aux mains d'une puissance qui dépassa infiniment la puissance d'un individu quelconque, et qui le contraint à respecter les droits d'autrui. C'est ainsi que Tégoïsme sans homes qui est chez presque tous, la méchanceté, qui existe chez beaucoup, la scélératesse qui se rencontre en plusieurs, ne peuvent percer : toutes ces forces sont enchaînées. De là une apparence qui nous trompe prodigieusement : aussi quand, la puissance protectrice de l'État étant réduite à l'impuissance ou éludée, comme il arrive .parfois, nous voyons se révéler les appétits insatiables, l'avarice sordide, la fausseté profondément dissimulée, la méchanceté perfide des hommes, souvent nous reculons, nous poussons les hauts cris, nous croyons voir surgir un monstre encore inconnu aux regards humains : et pourtant, sans la contrainte des lois, le besoin qu'on a de l'estime publique, toutes ces passions seraient à Tordre du jour. Il faut lire les histoires de crimes , ou les récits des époques anarchiques, pour savoir ce qu'est au fond l'homme, en fait de moralité. Cea milliers d'6tres qui sont là sous nos yeux, et qui se contraignent les uns les autres à respecter la paix dans leurs relations mutuelles, il y faut voir autant de tigres et de loups, mais dont les mâchoires sont maintenues par une forte muselière. Aussi, concevez la force publique anéantie une bonne fois, c'est-ànlire, la muselière enlevée, et avec le moindre eflbrt d'intelligence, vous reculerez d'horreur devant le spectacle qui devra s'offrir alors ; c'est assez avouer que dans vous-mêmes, vous faites peu de fonds sur la religion, la conscience, sur la base naturelle de la morale, quelle qu'elle puisse être. Et pourtant c'est à ce moment-là que l'on
LE FONDIMBNT Dl LA MORALE. 103
. vemâi en £ice de ces forces ennemies de la morale, désormais libres, les instincts moraux, eux aussi, déployer leur puissance en plein jour, et révéler le mieux ce qu'ils peuvent ; alors également se manifesterait sans voile la variété incroyable des caractères moraux, et, on le verrait, elle ne le cède en rien à celle des intelligences : ce qui n'est pas dire peu.
Peut^tre m'objectera-t-on que la morale n'a pas à s'occuper de la conduite que les hommes tiennent; que cette science a & déterminer comment les hommes doivent se conduire. Mais c'est là justement le principe que je nie: j'ai assez fait voir, dans la partie critique de cet essai, que la notion du devoir, la forme impérative prise par la morale, n'appartiennent qu'à la morale théologique, et hors de là, perdent tous sens et toute valeur. Pour moi, tout an contraire, je propose à la morale ce but, d'exposer les diverses façons dont les hommes se conduisent, entre lesquelles, au point de vue du moraliste, les différences sont si grandes, de les expliquer, de les ramener à leurs principes derniers. Dès lors, pour découvrir le fondement de l'éthique, il n'y a qu'une route, celle de l'expérience : il s'agira de rechercher si absolument parlant, il se rencontre des actes, auxquels il faut reconnaître une valeur mùrak véritable, tels que seraient des actes d'équité spontanée, de charité pure, des actes inspirés par une réelle noblesse de sentiments. Il faudra ensuite les traiter comme des phénomènes donnés, qu'il s'agira d'expliquer correctement, c'est-à-dire, de ramener à leurs causes vraies ; donc nous aurons à découvrir les motifs propres qui décident les hommes à des actes de la sorte, si différents en espèce de toas les autres. Ces motifs, et la faculté d'en éprouver les effets, voilà quel sera le principe dernier de la moralité ; la connaissance de ce principe nous donnera le fondement de l'éthique. Telle est la roule modeste que j'indique à la morale. Ceux qui, ne trouvant là ni construction a priori, ni législation absolue imposée à tous les êtres raisonnables in ahstracto, rien de majestueux, rien de monumental, ni d'académique» n'en seront pas satisfaits, peuvent retourner aux impératifs caté-
104 LES MOTIFS ANTIMORAUX.
goriqnes^ an schiboleth de la < dignité de Thomme » ; aux creuses formules, aux tissus d'abstractions, aux bulles de savon des écoles; aux principes que Texpérience à chaque pas vient bafouer, dont personne, en dehors des salles de cours, n'a entendu parler, dont nul n'a la moindre expérience. Mais celai qui suivant ma voie, ira à la recherche du fondement de la morale^ celui-là an contraire aura h ses côtés l'expérience, qui chaque jour, à chaque heure, témoignera en sa faveur.
§ XIV. — Les Motifs {{) aniimoraiix.
Chez l'homme comme chez la bête, entre tous les motifs, le plus capital et le plus profond, c'est VÉgoïsme, c'est-à-dire le désir d'être et de bien être. Le mot allemand Selbstsucht (amour-propre) éveille mal à propos une idée de maladie. Eigennutz (intérêt) indique bien l'égoïsme, mais l'égoïsme guidé parla raison, et devenu ainsi, avec l'aide de la réflexion, capable de se faire un plan pour arriver à ses fins : aussi peut-on appeler les bêtes égoïstes, mais non pas intéressées. Pour exprimer l'idée dans tonte sa généralité, je continuerai donc à user du mot égoïsme. — L'égoïsme, chez la bête comme chez l'homme, est enraciné bien fortement dans le centre même de l'être, dans son essence : disons mieux, il est cette essence même. Par suite, règle générale, tous les actes d'un être ont leur principe dans l'égoïsme, c'est à l'égoïsme toujours qu'il faut s'adresser pour trouver l'explication d'un acte
1. Je prends la liberté de composer ainsi ce mot, contrairemeDt aux règles, parce que le mot « aniiéthique » manquerait de précision. Il y a bien les mots maintenant à la mode, de SitUieh et unsiltlich^ mais c'est là un mauvais synonyme pour moraliseh et unmoraUseh : en effet, d'abord l'idée de moralité est une idée scientifique, et pour de telles idées, c'est du grec ou du latin qu*il convient de tirer nos termes : J'en ai exposé les raisons dans mon ouvrage capital, vol. II, cbap. XII, p. 134 ss. ; ensuite « siiUich » est plus faible, moins sévère ; à peine se dislingue-t-il de « sill^am » (déconi). ce qui dans le langage du peuple signifie « mijaurée ». Pus de c-onccsaion ai| phauvinisme germain !
LES MOTIFS ÀXTIMORAUX. 105
donne ; et à lui encore, pour découvrir tons les moyens qui servent à mener les hommes vers le but qu'on s'est proposé, L'égolsme, de sa nature, ne souffre pas de bornes : c'est d'une façon absolae que l'homme veut conserver son existence, rester exempt de toute souffrance, et parmi les souffrances il compte tout ce qui est manque et privation ; il veut la plus grande somme possible de bien-être ; il veut posséder toutes les jouissances dont il est capable, et même il fait son possible pour s'ouvrir à des jouissances nouvelles. Tout ce qui s'oppose aux efforts de son égolsme, excite son mécontentement, sa colère, sa haine : il y voit nn ennemi à anéantir. Il veut, autant qu'il se peut, jouir de tout, posséder tout ; et n'y pouvant arriver, du moins il veut disposer de tout en maître : « Tout pour moi, rien pour les antres, > voilà sa devise. L'égoïsme est gigantesque: il déborde l'universr Donnez à un individu le choix d'être anéanti, on de voir anéantir le reste du monde : je n'ai pas besoifi de dire de qnel côté, le plus souvent, la balance pencherait. Chacun fait ainsi de lui-même le centre de l' univers ; il rapporte tout à soi; les événements qui s'accomplissent devant lui, par exemple les grands revirements qui se font dans la destinée des peuples, il les juge d'abord d'après son intérêt dans l'affaire ; si petit, si éloigné que soit cet intérêt, c'est par là d'abord qu'il les comprend. Il n'est pas au monde de plus extrême contraste : d'une part cette attention profonde, exclusive, avec laquelle chacun contemple son moi, et de l'autre l'air d'indifférence dont le reste des hommes considère ce même moi ; le tout à charge de revanche. Le spectacle a son côté comique ; de voir cette foule innombrable d'individus, dont chacun regarde sa seule personne, au moins en pratique, comme existant réellement, et le reste en somme comme de purs fantômes. La cause de ceci est, en dernière analyse^ en ce que chacun de nous se connaît immédiatemeiit, et les autres indirectement, grâce à l'idée qu'il forme d'eux dans sa tête : or la connaissance immédiate maintient son droit. De ce point de vue tout subjoct'f. rt où roste nécessairement placée
108 LE poNDimiiT m lat mohale.
notra eoDicie&ee, ohaeOQ est à liii*mème TiiaiTWS entm : toat e» qui est objet n'oxiita pour lui qu'iadirectement» ea qualité di rtprëseatfttioa du sajet ; si biea que riea a'existe, ftii^oa ea um qu'il est daai la conscience. Le seul univers que ehioon da aoas connaisse réellement, il le porte en lui-même, comme une représentation qui est à lui ; c'est pourquoi il en est le centre. Par suite encore, chacun à ses yeux est le tout de tout : il ee voit li possesseur de toute réalité ; rien ne peut lui être plus impcnrUot que lui-même. Tandis que vu de son point de vue intérieur, son moi s'offre à lui avec ces dimensions colossales, vu du d^ors^ il se ratatine, devient quasi à rien : c'est à peu près i billioniêffle de rbamanité contemporaine. En outre il sait, de aeience certaine, ceci : ce moi, qui à ses yeux vaut tout le reste et plus, œ microcosme, ou le macrocosme ne surgit qu'à titre de modification, d'accident, ce microcosme qui est pour lui Tuaivera entiefi doit disparaître par la mort, et ainsi la mort à ses yeux équivaut & la disparition de l'univers. Tels sont les éléments dont l'éfoisme, cette plante née de la volonté de vivre, se nourrit ; ainsi se creuse, entre chaque homme et son voisin, un large fossé. Si parfois, en fait, un de nous vient à le sauter pour aller a^^wooars du voisin, c'est un cri : au miracle ! c'est un étonnement 1 des éloges 1 Déjà au § 8, en expliquant le principe de la morale seioo Kant, j'ai eu Toecasion de montrer par quels signes l'égoïsme se révèle dans les actes quotidiens, comment en dépit de la politesse^ sa feuille de vigne à lui, toujours il ressort par quelque coin. Ls politesse en effet, c'est une négation conventionnelle, systématique^ de l'égoïsme, dans les petits détails du commerce ordi* naires; c'est une hypocrisie reconnue, mais qui n'en est pas moins imposée^ louée : car ce qu'elle cache, l'égoïsme, est uns chose si repoussante, qu'on ne veut pas le voir, même qnaad on sait bien qu'il est là-dessous; de même pour les objets déshonnêies, on veut au moins savoir qu'ils sont recouverts d'un voile, ^ L'égoïsme, quand il ne trouve la voie barrée ni par uns force extérieure, et sous ce nom il faut comprendre aussi toute crainte
Ll§ MOTn'g AKfntOBAItX. i07
inspirée pai" «lie puissanoe de la terre on de plas hant^ ni par des idées yraiment morales, poursuit ses fins sans avoir égard à rien : dès lors, parmi œtte multitude innombrable d'égoïstes, ce qu'on yerrait à l'ordre du jour^ ce serait : < bellum omnium contra omnes (I), * et tous en pâtiraient. Aussi, après un peu de réflexion, la Raisofi imagine-t-elle bientôt d'instituer l'État : l'État, né de la erainte mutuelle que les hommes s'inspirent par leurs forces vespeetires, prévient les effets désastreux de l'égoTsme général, Autant du moins que peut le faire un pouvoir tout Umitatif, Mais que les deux agents à lui opposés perdent leur efficacité, aussitôt fégoisme se montre, dans sa redoutable grandeur : et le phéno;mène n'est pas beau à voir ! En cherchaiit à exprimer briève-» ment la force de cet agent ennemi de la moralité, j'avais songé à dépendre d'un trait Tégolsme dans toute sa grandeur, et je tâchais de trouver à cet effet quelque hyperbole assez énergique ; je finis par prendre celle-ci : plus d'un individu serait homme à tuei* son semblable, simplement pour oindre ses bottes avec la graissé du mort. Maïs un scrupule m'est resté : est-ce bien là une hy-*p^rbole ? — VÈgoîamê, voilà donc le premier et le pf incipal, mais non toutefois le seul ennemi, qu'ait à combattre lé motif m»mh On voit déjà assea que pour lutter contre un.paifeil adversaire, il Haut quelque chose de réel, non pas une formule eurieu* sement subtile, ni quelque bulle de savon d priori. — A la guerre^ ayant tout, ce qu'il faut, c'est de connaître l'ennemi. Or^ le combat actuel, l'égoTsme, qui à lui seul vaut plus que tous ses alliés, s'opposera surtout à cette vertu, la justice, la pt^ mière, à mon sens, des vertus cai^nales, et digne parexeellenôé de ce nom.
Quant à la vertu de la Charité, l'adversaire qu'elle rencontrera le plus souvent, c'est la malvéillaneê ou la kaim. Considérons donc d'abord l'origine et les degrés de la première. La maUM^ lanoê dans l'état encore faible, est très-fréquente^ presque ordi^
i* « La guerre de tous contre tous, * formule de Hobbes. (TR.)
108 LE PONDBIIENT DK LA MORALE.
naire ; et elle s'élève aisément anx degrés supérieurs, (joethe i . bien raison de le dire : dans ce monde, Findifférence et Taversion sont comme chez elles (Les affinités électives, P^ partie, chap. m). Il est bien heureux pour nous, que la prudence et la politesse jettent leur manteau là-dessus, et nous empêchent de voir combien générale et réciproque est la malveillance, et combien le « bellum omnium contra omnes » est en vigueur, du moins entre les esprits. D'ailleurs parfois le fond se découvre : par exemple, aux heures, si fréquentes, où la médisance se donne cours, impitoyablement, en l'absence des victimes. Mais où il se voit le plus à plein, c'est dans les éclats de la colère : parfois ils sont hors de toute proportion avec la cause occasionnelle ; et d'où tireraient-ils tant de force, si, pareille à la poudre dans le fusil, la colère n'avait été comprimée, à l'état de haine longtemps couvée dans le secret ? — Une des grandes causes de la malveillance, ce sont les conflits qui, à chaque pas, inévitablement, éclatent entre les égoïsmes. Elle trouve aussi dans les objets, des excitants : c'est le spectacle des fautes, des erreurs, des faiblesses, des folies, des défauts et des imperfections de toute sorte, que chacun de nous expose, en nombre plus grand ou moindre, du moins en quelques occasions, aux yeux des autres. Spectacle tel, qu'à plus d'un homme, aux heures de mélancolie, d'hypocondrie, ile monde apparaît, du point de vue esthétique, comme un musée • : de caricatures ; du point de v-ue intellectuel, comme une maison \ de fous ; et du point de vue moral, comme une auberge de chenapans. Quand cette humeur persiste, elle s'appelle misanthropie. — Enfin une source, des plus puissantes, de la malveillance, c'est l'envie; pour dire mieux, elle est la malveillance môme, excitée par le bonheur, les biens et autres avantages que nous voyons chez autrui. Nul n'en est exempt, et déjà Hérodote l'a dit (III, 80) : . «Sovoç kpxjffyt* ifi^ucrac «vO/Bci7r»v. » ( « Depuis l'origine, l'envie est innée chez les hommes. » ) Mais elle souffre bien des degrés. Jamais elle n'est plus impardonnable, ni plus vrrâmeuse, que lorsqu'elle s'en prend aux qualités de la personne
LES MOTIFS ANTIUORAUX. i09
même : car alors il ne reste plus d'espoir à l'envieux ; jamais elle n'est plus avilissante : car elle nous fait haïr ce que nous devrions aimer et honorer. Mais c'est ainsi que vont les choses :
« Di lor par più, che d*aUri, invidia s'abbia, Che per stessi son Icvali a volo, Uscendo fuor délia commune gabbia, » (t).
s'écrie déjà Pétrarque. Si l'on veut voir l'envie étudiée plus longuement, on pourra prendre les Parerga, T vol., § 114. — A certains égacds la joie maligne est le pendant de l'envie. Toutefois^ ressentir de l'envie, cela est d'un homme ; jouir d'une joie méchante, cela est d'un démon (2). Pas d'indice plus infaillible d'un cœur décidément mauvais, d'une profonde corruption morale, que le fait d'avoir une seule fois savouré paisiblement, de toute son âme, une telle joie. De celui qui y a été pris, il faut à jamais se méfier : < Hic niger est ; hune tu. Romane, caveto (3). > — £n soi, l'envie et la joie maligne sont des dispositions toutes théoriques : dans la pratique, elles deviennent la méchanceté et la cruauté. L'égoïsme, lui, peut nous conduire à des fautes et des méfaits de toute sorte : mais le mal et la souffrance que par là nous infligeons aux autres sont pour l'égoïsme un pur moyen, non un hut : il ne les cause donc que par accident. La méchanceté et la cruauté, au rebours, font des souffrances et des douleurs d'autrui leur but propre : atteindre ce but, voilà leur joie. Aussi faut-il y voir un degré plus profond dans la perversité morale. La maxime de l'égoïsme extrême est : « Neminem juva ; imo onnes, si forte conducit (il y a «toujours une condition), laede. > La maxime de la méchanceté est : < Omnes, quantum potes,
i> L'envie, à plus qu'à nuls autres, s'attaque à ceux Qui de leurs propres aiies se sont envolés.
Et fuient loin de la cage commune.
2. Allusion à la formule située au moyen âge contre les béré** liques : « Ërrare humanum est ; perseverare aulem diabolicum. * ^ Be tromper est d'un homme ; s'opiniâtrer, d'un démon. » (TR.)
3. i Celui-là est aoïr, celui-là, Romain, garde-toi de lui. » (TR.)
8CH0PENHÂUBR. — MORALE. 7
liO LE l>X)NDBMBNT D^ LA MORALE.
lœde. > -* Si là joie maligne n'est qQ*une disposition théorique à la cruauté, la cruauté n'est que cette disposition mise en pn* tique: l'une et l'autre se manifesteront à la première occasion.
De poursuivre dans le détail les vices qui naissent de ces deai facteurs premiers, c'est une recherche qui serait à sa place dans une éthique complète, non ici. Il faudrait alors déduire de YégdUm la gourmandise, l'ivrognerie, la luxure, le souci de nos intérêts, l'avidité, Tavarice, Tiniquité, la dureté de coeur, l'orgueil, la vanité, etc. '^ et de Vesprit de haine, la jalouaie, l'envie, li malveillance, la méchanceté, la disposition à se réjouir da mal, la curiosité indiscrète, la médisance, l'insolence, la violence, In haine, la colère, la traîtrise, la rancune, l'esprit de vengeance, la çruauté,etc.— Le premier principe est plutôt bestial ; le second, plutôt diabolique. C'est toujours l'un de ces deux qui remporte, ou bien l'autre, excepté là où dominent les principes morm dont on parlera plus loin : de là les grandes lignes d'une classification morale des caractères. D'ailleurs, il n'est aucun homme qui ne rentre dans l'un de ces trois genres.
J*en ai fini avec cette effroyable revue des puissances antimorales, qui rappelle celle des princes des ténèbres dans lePandémonium deMilton. Mais mon plan l'exigeait: je devais considérer ces côtés sombres de la nature humaine. En cela ma voie s'écarte peut-être de celle de tous les autres moralistes: elle ressemble à celle de Dante, qui d'abord conduit aux enfers.
Quand on a ainsi embrassé d'un coup d'oeil les tendances contraires à la moralité, on voit combien c'est un problème diflficile, de découvrir un motif capable de résister à ces instincts si fort enracinés dans l'homme, capable de nous conduire dans une voie toute opposée ; ou bien, si l'expérience nous offre des exemples d'hommes engagés dans celte voie, quelle difficulté c^est, de rendre raison de ces faits, d'une façon satisfaisante et natarelle. Si malaisé est le problème, que pour le résoudre au profit de rhumanité prise en masse, toujours on a dû s'aider de machines empruntées à un autre monde : Toujours on t'est adressé à
LES MOTIFS ANtlMORACX. lU
dieux, dont les commandements et les défenses déterminaient tonte la conduite à tenir, et qui d'ailleurs pour appuyer ces ordres» disposaient de peines et de récompenses, dans un autre monde où la mort nous transportait. Admettons qu'on puisse rendre générale une croyance de la sorte, comme il est en effet possible si on rimprime dans les esprits encore très-tendres; admettons encore cette thèse, qui n'est pas aisée à établir, et que les faits ne justifient guère, qu*une telle discipline produise les résultats attendus ; tout ce qu'on obtiendrait, ce serait de rendre les actions des hommes conformes à la légalité, cela même en dehors des limites où se renferment la police et la justice; mais il n'y aurait là, chacun le sent bien, rien de semblable à ce que nous appelons proprement la moralitédesintentions. Évidemment tout acte inspiré par des motifs de ce genre aurait sa racine dans le purégoïsme. Comment serait-il question de dé8intëressement,quand je suis pris entre une promesse de récompense qui me séduit, et une menace de châtiment qui me pousse ? Si je crois fermement à une récompense dans un autre monde, il ne peut plus s'agir que de traites à tirer à plus longue échéance, mais avec une garantie meilleure. Les pauvres qu'on satisfait ne manquent pas de vous promettre- pour l'autre monde une récompense qui vous paiera mille fois : un harpagon même pourrait là-dessus distribuer force aumônes, bien persuadé qu'en ce faisant il s'assure un bon placement, et qu'en Taatre monde il ressuscitera dans la peau d'un Crésus. — Pour la masse du peuple, des exhortations de ce genre peuvent suffire : et c'est pourquoi les diverses religions, ces métaphysiques à I () l'usage du peuple, les lui répètent. Encore faufiT remàrqder'^ici, ' que nous nous trompons parfois- aussi bien sur les motifs de nos ' propres actes, que sur ceux d'autrui : aussi, plus d'un qui, pour se rendre raison de ses plus nobles actions, ne sait qu'invoquer des motifs de l'ordre dont il s'agit, en réalité se décide par des causes bien plus nobles et plus pures, mais dont il est bien plus nialaisé aussi de se rendre compte, et fait par amour du prochain tels actes qu'il ne peut s'expliquer sinon par sa soumission envers
112 LE FONDBMENT KE LA MOHALB.
Dieu. Mais la Philosophie, ici, comme parloat, cherche la vraie, la dernière solution, la solation qui se trouve dans la natare
même de Thamme, une solution indépendante de toute forme mythique, de tout dogme religieux, de toute hypostase transcendante : elle prétend la découvrir dans Texpérience, soit extérieure, soit intérieure. Or la présente question est d'ordre philosophique ; il nous faut donc rejeter absolument toute solution subordonnée à une foi religieuse : et si j'ai rappelé de pareilles solutions, c'est uniquement pour mettre en lumière toute la difiOiculté du problème.
§ i5. — Le Critérium des (iciions revêtues d'une valeur morale,
La première question serait celle-ci, qui relève de l'expérience: s'il se rencontre en fait des actions inspirées d'un sentiment de justice spontanée et de charité désintéressée, capable d'aller jusqu'à la noblesse, jusqu'à la grandeur. Malheureusement l'expérience ne suffit pas pour en décider : ce que Texpérience saisit, c'est Vacte seulement; les motifs échappent au regard : il reste donc.toujours possible que dans un acte de justice ou de bonté, un motif d'égoïsme ait eu sa part. Je ne me permettrai pas de recourir à un procédé qui n'est pas loyal, d'aller, dans une étude de ' théorie, m'adresser à la conscience du lecteur et la charger de tout. Mais à ce que je crois, il y a bien peu d'hommes pour douter du fait, pour n'avoir pas éprouvé par eux-mêmes, au point de s'en convaincre, que souvent on est juste à cette seule et unique fin, de ne pas faire tort à autrui ; qu'il y a des gens en qui c'est comme un principe inné, de faire à chacun son droite qui par suite ne touchent jamais à ce qui revient à autrui ; qui ne songent pas à leur intérêt sans plus, mais ont en même temps égard aux droits des autres; qui acceptant la réciprocité des obligations, ne veillent pas seulement à ce que chacun ^'acquitte de son dû, mais à ce que chacun reçoive aussi son dû, ; cela parce qu'en hommes justes, ils ne veulent pas que personne perde avec eux. Ge sont
LE CRITÉRIUM DES ACTIONS MORALES. il3
les véritables hommeê d* honneur , les rares JEqui (justes) dispersés dans la foule innombrable des Iniqui (injustes). Cependant il se rencontre de ces hommes. On m'accordera également, je pense, que plus d'un sait aider, donner, prêter, renoncer à une créance, sans que dans son cœur on puisse. trouver une autre pensée sinon de venir en aide à tel individu dont il voit la détresse. Arnold von Winkelried, alors qu'il s'écrie: « En avant! mes bons confédérés, ayez soin de ma femme et de mes enfants (1), » en attirant à lui tout ce qu'il peut saisir dans ses deux bras de piques ennemies, Winkelried eut-il alors une pensée d'intérêt ? Le croie qui pourra. Pour moi, je ne saurais. — Quant à des exemples d'équité spontanée, qu'on ne saurait récuser sans esprit de chicane et sans obstination, déjà j'en ai signalé au § 13. — - Mais si toutefois quelqu'un persistait à me nier la réalité d'actes pareils, dès lors à ses yeux, la morale serait une science sans objet réel, pareille à l'Astrologie et à l'Alchimie ; et ce serait perdre son temps que de plus disputer sur les principes de cette science. J'aurais donc à rompre ici avec lui. Je m'adresse maintenant à ceux qui admettent la réalité de ces faits.
Il n'y a donc que les actes du genre dont j'ai parlé, auxquels on reconnaisse proprement une valeur morale. Le propre, la caractéristique de ces actes, c'est, croyons-nous, qu'ils excluent cet ordre de motifs, dont s'inspirent tous les actes des hommes, les motifs d'intérêt, au sens large du mot. Ainsi il suffit d'un motif intéressé qu'on découvre derrière un acte, s'il a agi seul, pour enlever à l'acte toute sa valeur morale, et s'il n'a été que secondaire, pour le ravaler. Donc l'absence de tout motif égoïste, voilà le critérium de l'acte qui a une valeur morale. On pourrait bien objecter, que les actes de pure méchanceté, de pure cruauté, sont eux aussi désintéressés: mais il est clair qu'il ne peut s'agir de ces actes ici, puisqu'ils sont l'opposé même des actes en question. Si
1. Schopenhauer cite le lexte même des paroles attribuées à Winkelried, en haut-allemand : a Truwen. lieben Eidgenossen, wulli's minem Wip und Kinde gedenken. » (TB.)
114 LK FONDBMEKT DK LA MORALfi.
cependant on tient à nne définition rigonrense, on n'a qu'à excep* ter expressément ces actions, k l'aide de ce caractère, qui leur est essentiel, d'avoir pour bnt la souffrance d'autrui. — Un antre caractère tout intime, dès lors moins évident, des actes reyêtns d'une valeur morale, c'est de laisser après eux en nous un contentement qu'on nomme l'approbation de la conscience ; tandis qu'aux actescontraires d'injustice et d'insensibilité, et plus encore à ceux de méchanceté et de cruauté, répond un jugement tout contraire, prononcé en nous et sur nous. Enfin un caractère secondaire et aceidenteh c'est encore que les actions du premier genre provoquent l'approbation et le respect des spectateurs désintéressés ; les autres, les sentiments opposés.
Ces actions moralement bonnes étant ainsi définies, et noas étant accordées pour réelles, maintenant il nous faut les traiter comme un phénomène à nous proposé^ et qu'il s'agit d'expliquer; donc il faut chercher ce qui peut pousser les hommes à des actes de la sorte ; si nous venons à bout de cette recherche, nous aurons nécessairement mis au jour les véritables motifs moraux, et comme c'est sur ces motifs que doit s'appuyer tout éthique, notre problème sera résolu.
§ 16. — Détermination et démonstration du seul motif moral
t)éritahle.
Tout ce qui précède n'était qu'une préparation nécessaire : maintenant j'arrive à démontrer le vrai motif qui se trouve au fond de toute action moralement bonne : ce motif, on va le voir, sera tel, si sérieux, si indubitablement réel, qu'il laissera bien loin derrière lui toutes les subtilités, les curiosités^ les sophismes, les affirmations en l'air, les bulles de savon a priori, d'où les systèmes connus jusqu'ici avaient voulu faire naître les actions morales, et surgir les fondements de l'éthique. Ce motif moral, je ne veux pas le proposer, Vaffirmer arbitrairement, je veux prouver qu'il est le seul possible ; or cette démonstration exige on
LE SISITL MOTIF MORAL VltlIlTABLE. il5
long enchaînement de raisons: je pose donc ici par avanoe quelques prémisses qnî serviront de point de départ à tonte l'argnmentation ; on pent les prendre comme des axiomes^ hormis les denx dernières, qui se fondent sur les analyses préoédentes.
1. — NuUe action ne peut se produire sans an motif snflBsantj non plus qn'une pierre ne peut se mouvoir, sans un choc ou une attraction suffisante.
2. — De môme^ une action, dès qu'il existe un motif suffisant, eu égard au caractère de l'agent, pour la provoquer, ne peut manquer de se produire, à moins qu'un motif contraire et plus fort n'en rende l'omission nécessaire.
3. — Ce qui met la volonté en mouvement, ne peut être que le bien ou le mal en général, le hien ou le mal pris au sens le plus large de ces mots^ comme aussi déterminé « par rapport à une volonté, à laquelle l'un est conforme, Tautre contraire. > Donc tout motif doit avoir quelque rapport au bien et au mal.
4. -<- En conséquence, toute action se rapporte, comme à sa fin dernière, à quelque être susceptible d'éprouver le bien ou le mal.
8. — Cet être est ou bien l'agent lui-même, ou bien un autre ; dans ce dernier cas, cet autre est soumis à l'action, en qualité de patimt, et en ce que l'action tourne à son détriment, ou à son profit et avantage.
6. •— Toute action, dont la fin dernière est le bien et le mal de l'agent, s'appelle égoiste,
7. — Tout ce qui est dit ici des actions, s'applique également aux omissions, dans les cas où viennent s'offrir des motilfs pour et contre.
8. — En conséquence de l'analyse exposée dans les paragraphes précédents, Végohme et valeur morale, en fait d'actions, sont termes qui s'excluent. Un acte a-t-il pour motif un but égoïste ? il ne peut avoir aucune valeur morale. Veut-on qu'un acte ait une valeur morale? qu'il n'ait pour motif, direct ou indirect, prochain 0^ éloigné, aucune fin égoïste.
d' — En conséquence du § 5, où sont éliminés les prétendus
devoirs enters nous-mêmes, l'importance morale d'une action dp peut dépendre que de Teffet produit sur autrui : c'est sealemenl par rapport à autrui qu'elle peut avoir une valeur morale ou mériter des reproches, être un acte de justice et de charité, ou bieo le contraire.
Par ces prémisses ce qui suit est évident : Le bien et le mal dont la pensée doit (voir la prémisse 3) se retrouver an fond de toute action ou omission, car ils en sont la fin dernière, touchent ou bien l'agent lui-même, ou bien un autre, celui qui est intéressé dans l'acte à titre de patient. Dans le premier cas, nécessairement l'acte est égoïste : il a pour principe un motif d'intérêt. Tel est le cas, non-seulement qaand on agit en vue de son propre intérêt et profit, comme il arrive le plas souvent, mais aussi bien quand de l'acte qu'on accomplit, on attend quelque effet éloigné, soit dans ce monde, soit dans l'autre, mais qui concerne l'agent ; quand on a en vue de l'honneur pour soi, une bonne renommée à acquérir, le respect d'un homme à gagner, la sympathie da spectateur, etc.; et de même absolument, quand, par tel acte, on se propose de maintenir une certaine maxime, et que, de l'établissement de cette maxime parmi les hommes, on a liea d'espérer quelque bien pour soi-même, en de certaines occurences: ainsi la maxime de la justice, celle qu'il se faut entr'aider, etc.; — lachose'est pareille, quand, en face d'un commandement absolu, émané d'une puissance à vrai dire inconnue, mais évidemment supérieure, nous jugeons sage d'obéir: car alors ce qui nous pousse c'est purement la crainte des conséquences fâcheuses de la désobéissance, et il n'importe que ces conséquences s'offrent à nous seulement d'une façon vague et indéterminée; — ou bien, quand on veut, avec une conscience plus ou moins claire de ce qu'on fait, sauvegarder la haute opinion qu'on a de soi, de sa dignité, de sa valeur, et qu'il faudrait aban-