Pas tant en acte qu*en puissance. (TR
PRKHièRE vertu: la justice. 127
priëtës : ainsi quand nn homme qui a fait une trouvaille de prix commence d'éprouver ce plaisir tentateur, de la garder : alors (si Ton met de côté toutes les raisons de prudence et de religion )| rien ne le ramène plus aisément dans le chemin de la justice, que de se figurer l'inquiétude, le chagrin, les cris du malheureux qui a perdu l'objet. Chacun sent cette vérité : aussi souvent le crienr public qui réclame de l'argent perdu ajoute- 1- il cette assn. rance, que celui qui l'a perdu est un pauvre homme, un domes^ tique, par exemple.
Si peu vraisemblable que soit la chose au premier coup d'œil, toutefois après ces réflexions il est clair, je pense, que la justice, elle aussi, la justice véritable, libre, a sa source dans la pitié. Quelques-uns peut-être trouveront que c'est là un sol bien maigre, pour nourrir à lui seul une telle plante, une vertu cardinale si grande, si à part : qu'ils s'en souviennent, ceux-là, elle est bien petite, la quantité de justice vraie, spontanée, pure d'intérêt, sans fard, qu'on trouverait parmi les hommes ; si on la rencontre, c'est* comme une étonnante exception ; et quand on la compare à son succédané, à cette justice née de la simple prudence, et dont on fait partout si grand bruit, l'une est à l'autre, en qualité et en quantité, comme l'or est au cuivre. Cette dernière, je pourrais l'appeler Sixaioowvïî TTcivîiïfioç, l'autre 0Û/9aVl« (1). car celle-ci est celle dont parle Hésiode, et qui, à l'arrivée de l'âge d'or, quitte la terre, et s'en va habiter parmi les dieux du ciel. Pour une telle plante, si rare, et qui sur terre n'est jamais qu'exotique, la racine que nous avons fait voir, c'est bien assez.
Vinjustkey ou Yinjuste, consiste par suite à faire du tort à autrui. Donc la notion de l'injustice est positive, et celle du juste» qui vient après, est négative, et s'applique seulement aux actes qu'on peut se permettre sans faire tort aux autres, sans leur faire injustice, U faut joindre à la même classe tout acte dont l'unique
1. Justice populaire, et justice céleste. Allusion à la V<^nu8 populaire et à la Vénus céleste de Platon, dans le Banquet, (TR.)
but est d'écarter une tentative d'injustice : la chose se Yoit m d'elle-même. Car il n'y a pas de sympathie, pas de pitié, i}ii puisse m'imposer de me laisser violenter par lui, de souffrir qu'il me fasse injustice. Déjà on voit assez comhien la notion de droii est négative, et celle de tort, qui lui fait pendant, positive, pv l'explication que donne de cette notion Hugo Grotius, le père ii la philosophie du droit, au déhut de son ouvrage : < Jus hicoilii aliud, quam quod justum est, significat, idque negante magi^ sensu, quam ajente, ut jus sit, quod injustum non est. * (Dejv belli etpacU, L. I, c. 1, § 3) (1). Une autre preuve du caraclèr: négatif qni, malgré l'apparence, est celui de la justice, c'est celt' définition triviale: < Donner à chacun ce qui lui appartient. • ^i cela lui appartient, on n'a pas besoin de le lui donner ; le serti est donc : « Ne prendre à personne ce qui lui appartient. » — ^ justice ne commandant rien que de négatif, on peut l'imposer tous en effet peuvent également pratiquer le < neminem Iaede> La puissance coërcitive, ici, c'est VÉtat, dont l'unique fin est df protéger les individus. Mes uns contre les autres, et tous contff l'ennemi extérieur. Quelques philosophailleurs allemands, tant notre époque est vénale ! ont tâché de le transformer en une entreprise d'éducation et d'édification morales : on sent là-dessoBi le jésuite aux aguets, prêt à supprimer la liberté des personnes. à entraver l'individu dans son développement propre, pour le réduire à l'état de rouage dans une machine politique et religieuse à la chinoise. C'est par cette route qu'on aboutit jadis aux inquisitions, aux aulo-da-fé, aux guerres de religion. Quand Frédéric le Grand disait : « Sur mon territoire, je veux que chacun pnisî^ chercher son bonheur à sa guise, * il entendait qu'il n'y ferait jamais obstacle. Nous n'en voyons pas moins, aujourd'hui méat et partout (il y a une exception: l'Amérique du Nord; mai^ l'exception est plus apparente que réelle), l'État entreprendre éi
1. « Le mot droit ici signifie simplement ce qui est juste, et a i' sens plutôt né|{atifque positif: en sorte que le droit, c'est ce qui n'est pas injuste, » (Du droit de paix el de guerre, eic,) (TR.)
PREMiÈRK VBRTU: LA JUSTICE. 129
nrvoir aassi aux besoins métaphysiques de ses membres. Les uvernements semblent poar principe avoir adopté le mot de linte-Curce : < Nulla res effîcacius multitudinem régit, quam perstitio : alioquin impotens, sœva, mutabilis ; ubi vana reli- 3ne capta est, melios vatibus, quam dacibus suis paret > (i). Les notions de tori et de droit signifient donc autant que mmage et absence de dommage, en comprenant sous cette der- ^re expression l'acte d'éloigner un dommage : ces notiojis sont idemment indépendantes des législations, et les précédent : il a donc un droit purement moral, un droit naturel, et une docine pure du droit ; pure, c'est-à-dire indépendante de toute insution positive. Les principes de cette doctrine ont, à vrai dire, ar origine dans Texpérience, en ce qu'ils apparaissent à la suite ) la notion de dommage : mais en eux-mêmes, ils sont fondés ins l'entendement pur : c'est lui qui a priori nous met en main itte formule : « causa causse est causa effectus (2) * ; dont le ns ici et que si j'accomplis tel acte pour me protéger contre igression d'un autre, je ne suis pas la cause première de cet ite, mais bien lui ; donc je peux m'opposer à tout empiétement 3 sa part, sans lui faire injustice. C'est comme la loi de la iflexion transportée dans le monde moral. Ainsi, réunissez ces 3UX éléments, la notion empirique du dommage, et cette règle turnie par l'entendement pur, et aussitôt apparaissent les deux étions capitales, du droit et du tort : ces notions, chacun les >rme a priori, puis dès que l'expérience lui offre une occasion, les applique. Si quelque empiriste le nie, il suffit de lui rap- Bier, à lui qui n'écoute que l'expérience, l'exemple des sauvages : s savent avec justesse, souvent mèmid avec finesse et précision, istinguer le tort du droit : rien de plus sensible, dans leurs rap-
^. « Rien de meilleur pour mener la multitude^ que la 6upersli->> on. Sans la superstition, elle est emportée, cruelle, changeante: une )is séduite par les mensonges d'une religion, elle obéit mieux à ses orciers, qu'elle ne faisait à ses chefs. » (TH )
2. « La cause de la cause est aussi cause de l'effet. » (TR.)
i30 LS FONDEMENT OK LA MORALE.
poris avec les navigateurs earopéens, dans leurs trocs, antres arrangements, lears visites aux vaisseaux. Qaand ki droit est bon, ils sont hardis et pleins d'assurance; le droit esl contre eux , les voilà tout timides. Dans les coatestations, p s'accordent volontiers à un juste aocommodement ; mais su menace imméritée suffit pour les mettre en guerre. «- La do^ trine du droit est une partie de la morale : elle détermine b actes que nous devons ne pas faire, si nous voulons ne pas caas| du dommage aux autreé, ne pas leur faire injustice* La monde ei cette affaire considère donc Va^nt de l'action. Le lëgislaM lui, s'occupe aussi de ce chapitre de la morale, mais c'est en cofl sidérant le patient : il prend donc les choses à rebours, et ùi^ les mêmes actions, il voit des faits que nul ne doit avoir à soof ^ ^^ frir, puisque nul ne doit éprouver l'injustice. Puis l'État^ conlr \ tes agressions, élève comme un rempart les lois, et crée le dM positif. Son but est défaire que nul ne êoufre l'injastice: oeli
i ,..;(< de la doctrine morale du droit, de faire que nul ne comm^
I ^ ' l'injustice (i).
.' Les actes d'injustice se ressemblent tous quant à la ftia/iir
, . / c*est toujours un dommage fait à autrui, dans sa personne, sa i ' bertë, ses biens ou son honneur. Mais \^qwMUJU d'injustice peij
r <:^>«^yH'arier beaucoup. Cette variabilité dans la ^wndeur de l'wjw /. > / / îice, il ne me parait pas que les moralistes l'aient encore asses èttt ^ diée : mais dans la pratique, tous savent en tenir compte, et mt
surent là-dessus le blâme dont ils frappent le coupable. De mèoH pour les actions justes. Je m'explique :un homme qui, se voyaij près de mourir de faim, vole un pain, commet une injustice mais combien elle est peu de chose, au regard de celle du ricbt qui, par un moyen quelconque, dépouille un pauvre de ses dernières ressources. Le riche qui paie ses journaliers, fait acted justice : mais quecette justice est peu de chose^ comparée à ct;il
1. On trouvera exposée tout au long la doctrine d« dnric dasi le MonU comme volonté et comme repriseiUation^ vol. I, { 62*
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PR£MIKRS V£HTU; LA JUSTICE. 131
dn pauvre» qui trouve une bourse d'or, et de lui^môme la rapporte au riche. Gomment mesure-t-on oette variable si importante» la qmnliii de justice ou dliyustice des actes (la qualité demeurant constante)? La mesure ici n'est pas absolue ni directe,comme quand on recourt à une échelle de proportion, mais indirecte et relative, comme est celle du sinus et de la tangente. Voici la formule convenable à cet effet : la grandeur de riiyustice de mon acte est ëgale à la grandeur du mal infligé à autrui» divisée par la grandeur du profit que j'en retire ; — et de même la grandeur de la jastice de mon action est égale k la grandeur du profit que j'au* rais pu retirer du dommage d'autrui, divisée par la grandeur du préjudice que j'en aurais moi-même ressenti. — 11 y a encore une autre sorte : VinjutUce redoublée : elle diffère en espèce de l'injustice simple, quelle que soit la grandeur de celle-ci ; voici à quoi on la reconnaît : en face d'une injustice quelconque, le témoin désintéressé éprouve une indignation, qui est en raison de la grandeur de l'injustice ; mais cette indignation n'atteint son plus haut degré qu'en face de l'injustice redoublée : alors, elle la déteste, elle y voit un crime prodigieux, qui crie vengeance au ciel, une abomination, un «^70; (i)» devant lequel les dieux mêmes voilent leur face. Il y a injustice redoublée, quand un homme a accepté expressément robligation d'en protéger un certain autre en telle chose déterminée, si bien que de négliger cette obligation ce serait déjà faire tort au protégé» donc commettre une injustice» et quand ensuite» non content de cela» le protecteur lui-même attaque et lèse celui qu'il devait protéger» Bt dans la choee où il lui devait protection. Ainsi, quand le gardien constitué» ou le guide d'un homme,se fait meurtrier, quand l'homme de confiance devient voleur» quand lé tuteur dépouille le pupille, quand l'avocat prévarique, quand le juge se laisse cor- ■^mpre» quand celui à qui je demande conseil» me donne avec intention un conseil funeste ; — tous actes que l'on ^enveloppe