Ne me questionnez pas, je ne vous menlirai pas
PREMIÈRE vertu: LA JUSTICE. 137
raisonnable qui ne mente sans le moindre scrupule. Tel est Tunique moyen de faire cesser cette contradiction choquante entre la morale telle qu'on laprofesse, et la morale teliequ'on la pratique tous les jours, même parmi les hommes les plus sincères et les meilleurs. Bien entendu, il faut restreindre rigoureusement la permission, comme je Tai fait, au cas de légitime défense; autrement la théorie souffrirait les plus étranges abus : car il n'est pas d'arme plus dangereuse que le mensongeen lui-même. Seulement, de même que malgré la paix publique (1), la loi permet à tout individu, de porter des armes et de s'en servir, au moins dans le cas de légitime défense ; de même aussi, dans le même cas, dans celui-là seul, la morale
nous concède le recours au mensonge. Ce cas mis à part (le cas de légitime défense contre la violence ou la ruse) tout mensonge est une injustice ; la justice veut donc que nous soyons sincères avec tout le monde. Quant à condamner par un arrêt absolu, sans exception, et portant sur l'essence même de la chose, le mensonge, une première remarque nous en détourne déjà : c'est qu'il y a des cas où c'est même un devoir de mentir ; ainsi pour les médecins ; c'est encore, qu'il y a des mensonges sublimes : tel celui du marquis Posa dans Don Carlos, (2) cslui de la Jérusalem délivrée, II, 22 (3), et en général tout ceux par lesquels un innocent prend sur lui la faute d'autrni ; c'est enfin que Jésus-Christ
1. Landfrieden, résolution de la dièie de Worms (1455), qui a aboli le droit de difidalion, et imposé une trêve universelle aux princes allemands entre eux. (TR.)
2. Yoir le Don Carlos de Schiller, acte Y, scène m. Don' Carlos aime sa belle-mère» la reine d'Espagne ; le roi Philippe soupçonne cet amour, et le suppose moins pur qu'il n*est. Le marquis de Posa, qui rêve d'une grande réforme libérale, et qui pour la réaliser a rois san espérance dans son élève et son ami Don Carlos, voit Tinfant perdu si ces soupçons se confirment. Alors dans une lettre qu'il fait surprendre, il s'accuse d'être le vrai coupable, celui qui aime la reine. Le roi le fait assassiner. (TR.)
3. C'est le mensonge de la jeune Sophronie qui pour sauver les cbrétiens, s'accuse à Aladin, tyran de Jérusalem, d'avoir ravi dans une mosquée une image de la Vierge que les musulmans y avaient transportée. (TB.)
• 8CH0PENJUVER, — MORALE. '^^
i38 LE FONDEMENT DR LA MORALE.
lûi-môme a une fois altéré avec intention la vérité {Jean, vu, 8) (1). C'est dans Je môme sens que Campanella, dans ses Poésie fUosoliche, madrigal 9, dit fort nettement : « Bello ô il mentir^ si a fare gran ben' si trova (2). * Au contraire la théorie du mensonge officieux, telle que la présente la morale à la mode, a Vair piteux une pièce rajoutée sur une robe de pauvresse. — Les raisonnements dont Kant à fourni la matièce» et dont on aê sert dans bien^des manuels, pour démontrer rillégitimité du mensonge, en la déduisant de notre facullé déparier^ sont d'une platitude» d'une puérilité, d'une fadeur à vous tenter d'aller, pour le seul plaisir de les narguer, \ous jeter dans les bras du diable, disant avec Talleyrand : « L'homme à reçu la parole pour pouvoir cacher sa pensée. > — Le mépris dont Kant fait, montre en tonte occasion, son mépris absolu, infini, pour le mensonge, n'est an fond rien qu'affection ou préjugé : dans le chapitre de sa Doctonne de la veirU qu'il consacre au mensonge, il l'habille, il est vrai, desépithètes les plus déshonorantes, mais quant à donner une rais(m topique pour prouver qu'il est blâmable, il ne le fait point : le procédé eût pourtant été plus efficace. Il est plus facile de déclamer que de démontrer, de faire la morale que d'être sincère. Kant eût été plus sage, s'il eût réservé ce zèle tout particulier pour le déchaîner contre la malice qui se réjouit de la douleur d'autrui : c'est elle, non le mensonge, qui est proprement le péché diabolique. Elle est le contraire même de la pitié ; elle est simplement la cruauté impuissante, qui contemple avec complaisance les maux d'autrui, et qui. ayant été incapable de les créer, remercie le hasard