Français, grec* allemand, anglais. (TH
PREMIÈRE vertu: LA JUSTICE. 133
core au moment où on Ta prise : c'est à savoir celle qu'ont les parents envers leurs enfants. Celui qui appelle un enfant à la vie a le devoir de l'entretenir, jusqu'au moment où l'enfant peut se suffire à lui-même : et si ce moment ne doit arriver jamais, comme c'est le cas pour les aveugles, les infirmes, les crétins, etc., alors le devoir non plus ne s'éteint jamais. Car en s'abstenant de porter secours à l'enfant, par cette seule omission, celui qui l'a créé lui ferait tort, bien plus, le perdrait. Le devoir moral des enfants envers leurs parents est loin d'être aussi immédiat, aussi précis. Voici sur quoi il repose : comme tout devoir crée un droit, il faut que les parents aient un droit sur lenrs enfants : ce droit impose aux enfants le devoir de l'obéissance, devoir qai plus tard s'éteint avec le droit d'où il était né ; à la place succède la reconnaissance pour tout ce que les parents' ont pu faire au delà de leur stricte obligation. Toutefois, si haïssable, si révoltante même que soit bien souvent l'ingratitude, la reconnaissance n'es pas un devoir : car qui la néglige ne porte pas tort à autrui, donc ne lui fait pas injustice. Sinon il faudrait dire que le bienfaiteur, au fond de lui-même, avait pensé faire une affaire. — Peut-être pourrait-on voir un exemple d'une obligation qui naît d'une simple action, dans la réparation du dommage infligé à autrui. Cependant comme il ne s'agit que de supprimer les conséquences d'un acte injuste, de faire effort pour les éteindre, il n'y a rien là que de négatif : une négation de l'acte qui lui-même eût dû n'avoir pas lieu. — Une autre remarque à faire ici, c'est que l'équité est l'ennemie de la justice, et souvent lui fait grand tort : aussi ne faut-il pas lui trop accorder. L'Allemand aime l'équité, l'Anglais tient pour la justice.
La loi de la détermination par les motifs est tout aussi rigoureuse ici que celle de la causalité dans le monde physique: la con^ trainte qu'elle impose n'est donc pas moins irrésistible. En conséquence, l'injustice a deux voies pour en venir à ses fins : la violence et la rusp.. Je peux, par violence, mettre à mort un de mes semblables, le voleri le contraindre à m'obélr: mais je peux aussi
SGUOPKNHAUER. — MORALV:. 8
bien y arriver par rnse, en offrant à son esprit des motifs trompeurs, qui ramèneront à faire ce qu'autrement il n'aurait pas fait. L'instrument convenable ici, c'est le mensonge : si le mensonge est illëgitime^c'est pour cette unique raison,et par suite à condition qu'il soit un Instrument de tromperie, qu'il serve à violenter les gens à l'aide de la loi des motifs. Or c'est ce qu'il fait ordinairement. D'abord, en effet, si je mens, cet acte non plus ne peut être sans motif : or ce motif, h part de bien rares exceptions, est un molif injuste : c'est le désir de faire concourir à mes desseins telles gens sur qui je n'ai nulle puissance, bref, de leur faire violence à l'aide de la loi des motifs. Il n'est pas jusqu'au mensonge par pure fanfaronnade qui ne s'explique ainsi : le fanfaron veut se faire valoir aux yeux d'autrui plus qu'il ne lui appartient . — Si toute promesse, si tout trakë sont obligatoires, c'est pour la même raison : dès qu'on ne les tient pas, ils sont des mensonges, et des plus solennels ; et jamais l'intention de faire moralement violence à autrui n'a été plus évidente, puisque le motif même du mensonge, l'acte qu'on désirait obtenir de la partie adverse, est expressément déclaré. Ce qui rend la fourberie méprisable, c'est qu'hypocritement elle désarme sa victime, avant de l'attaquer. Elle atteint à son comble dans la trahison, et alors comme elle rentre dans le genre de l'injustice redoublée, elle devient un objet d'abomination. D'autre part, puisque je peux, sans injustice, donc de plein droit, repousser la violence par la violence, je peux de même, si la force me fait défaut^ ou bien, si elle ne me semble pas aussi bien de mise, recourir à la ruse. Donc, dans les cas où j'ai le droit d'en appeler à la force, j'ai droit d'en appeler au mensonge également : ainsi contre des brigands> contre des malfaiteurs de n^importe quelle espèce ; et de les attirer ainsi dans un piège. Et de même une promesse arrachée de force ne lie point. -« Mais en réalité, le droit de mmUir va plus loin encore ; ce droit m'appartient contre tonte question que je n'ai pas aiitoriritée, et qui concerne ma personne ou celle des miens : une telle question est indiscrète ; ce n'est pas seulement en y répondant,
PREMIÈRE VBRTU: LA JU9TICR. i*iii
c'est même en Técartant avec un « je n'ai rien & dire > , formule déjà saffîsante poar éveiller le soupçon, que je m'exposerais à un danger. Le mensonge en de tels cas est Tarme défensive légitime, contre une curiosité dont les motifs d'ordinaire ne sont point bien* veillants. Car si j'ai le droit, quand je devine chez autrui des intentions méchantes, un projet de m'attaquer par la force, de me prémunir d'avance, et aux risques et périls de l'agresseur, par la force ; si j'ai le droit, par mesure préventive, de garnir de pointes aiguës le mur de mon jardin, de lâcher la nuit dans ma cour des chiens méchants, même à l'occasion d'y disposer des chausse-trappes et des fasils qui partent seuls, sans que le mal* faiteur qui entre ait à s'en prendre qu'à lui-môme des suites funestes de ces mesures ; de même aussi ai-je le droit de tenir secret par tous les moyens ce qui, connu, donnerait prise à autrui sur moi ; et j'en ai d'autant plus de raison que je dois m'attendre plus à la malveillance des autres, et prendre mes précautions d'avance contre eux. C'est en ce cas qu'Arioste dit :
« Quantanque il simalar sia le plù voUe Biprcao, e dia di.mala meole indici.
Si trova pure ia moite cose e moite Âvere fatti evidenti benefici, E dannî o biasmi e morti avère lolle :
Che non conversiam sempre coo gli amici, In questa assai piu oscura che serena Vita mortal, tatta d'invidia nlena (t).
{Ori. fur., IV, I.)
Je peux donc sans injustice, dès là seulement que je m'attends à être attaqué par ruse, opposer la ruse à la ruse ; et je n'ai pas besoin, quand un homme s'immisce sans permission dans mes
t. « Bien que le plus souvent le mensonge encoure — le bldme, et soit la marque d'un dessein méchant, — pourtant il est arrive^ en mille et mille occasions — qu'il a rendu des services évidents, — qu'il a épargné à plus d'un, des maux, la honte, la mort : — car ce n'est pas toujours à des auois que nous avons affaire, — > dans ce monde mortel, plus ténébreux que serein, — tout plein de jaloux. »
136 LR FONDRIIBNT DE LA MORALE.
affaires privées, de lui tenir le dé, pas plas que de lui indigner, par an root comroeceltii-ci, < je veux garder le secret là-dessus,» le point précis où glt quelque mystère peut-être fAcbeux pour moi, peut-être utile à savoir pour lui, et dont la connaissance en tout cas lui donnerait la haute main sur moi :
8cire volant sécréta domûs, atque inde timeri (1).
Je suis en droit de me débarrasser de lui par un mensonge, à ses risques et périls, dût-il en résulter pour lui quelque erreur dommageable. En pareille occasion, le mensonge est Tunique moyen de me protéger contre une curiosité indiscrète et soupçonneuse : je suis dans le cas de légitime défense. < Ask me no questions, and Fil tel you no lies (2)^ * voilà la maxime vraie ici. Aussi chez les Anglais où le nom de menteur est le plus sanglant des reproches, et où par suite le mensonge est réellement plus rare qu'ailleurs^ on regarde comme inconvenante toute question qu'on pose à autrui sans sa permission et touchant ses affaires : el c'est cette, inconvenance qu'on désigne par le mot questionner. — Et d'ailleurs il n'est pas d'homme intelligent qui ne se conforme au principe que j'ai posé, et le plus loyal même en est là. Si par exemple^ revenant d'an endroit écarté, où il a touché de l'argent, il rencontre un inconna qui se met à faire route avec lui, et qui lui demande, comme il est d'usage en pareil cas, d'abord où il va^ puis d'oà il vient, puis peu à peu l'interroge sur ce qu'il y était allé faire, notre homme lui répondra par un mensonge, pour éviter d'être volé. Si on vous rencontre dans la maison d'un homme dont vous souhaitez d'épouser la fille, et qu'on vous questionne sur votre présence, inattendue en pareil endroit, vous ne manquez pas de donner un faux prétexte : à moins que vous n'ayez le timbre un pea fêlé. Et il ne manque pas de cas semblables,où il n'est pas d'homme
1. tt Ils veaient savoir les secrets de la maison, pour se faire craindre. » (TR.)