‹ Le fondement de la moraleChapitre 42 sur 81 · SCHOPENHAUER. MORALE · texte numérisé non relu

SCHOPENHAUER. MORALE

la loi morale : je ne peux donc pas, à moins d'être indifférent à la réalisation de la loi morale, anéantir un être dont la destinée est d'y contribuer. » {Doctrine des Mœurs, p. 373.) — (Ce scrupule, soit dit en passant, il pourrait s'en défaire, car il espère bien, une fois en possession de celle qu'il aime, ne pas tarder à créer un instrument nouveau de la loi morale.) — Il pourra encore parler à la façon de WollasUm : « J'ai songé qu'une telle action serait la traduction d'une proposition fausse. > — A la faconde Hutcheson : « Le sens moral, dont les impressions, comme celles de tout autre sens, échappent à toute explication ultérieure, m'a déterminé à agir de la sorte. » — A la façon d'Adam Smith: * J'ai prévu que mon acte ne m'eût point attiré la sympathie da spectateur. » — Avec Christian Wolff : « J'ai reconnu qu? par là je ne travaillais pas à ma perfection et ne contribuais point à celle d'autrui. » — Avec Spinoza : « Homini nihil utilius homine : ergo hominem interimere nolui (i) » . — Bref, il dira ce qu'il vous plaira. — Mais pour Titus, que je me suis réservé de faire expliquer à ma manière, il dira : « Quand j'en suis venu aux préparatifs, quand, par suite, j'ai dû considérer pour un moment, non plus ma passion, mais mon rival, alors j'ai commencé à voir clairement de quoi il s'agissait et pour moi et pour lui. Mais alors aussi la pitié, la compassion m'ont saisi, je n'ai pas eu le cœur d'y résister : je n'ai pas pu faire ce que je voulais. » Maintenant, je le demande à tout lecteur sincère et libre de préjugés : de ces deux hommes, quel esf le meilleur? quel est celui aux mains de qui on remettrait le plus volontiers sa destinée ? quel est celui qui a été retenu par le plus pur motif? — ^" git dès lors le fondement de la morale ?

2. — Il n'est rien qui soulève jusque dans ses profondeurs notre sentiment moral autant que la cruauté. Toute autre faute, nous pouvons la pardonner; la cruauté, jamais. La raison en est, qi^

1. a Rien de plus utile à l'homme que l'homme même: c'eupou'"' quoi je n'ai pas voulu tuer un homme. » (TR.)

la cruauté est précisément le contraire de la pitié. Venons-nous à apprendre quelque acte de cruauté, comme est celui-ci, dont les journaux viennent de nous apporter la nouvelle, d'une mère qui a tué son petit garçon, un enfant de cinq ans, en lui versant dans le gosier de l'huile bouillante, et son autre enfant, plus petit encore, en Tenterrant tout vif ; ou cet autre, qu'on nous annonce d'Alger : une dispute suivie de rixe entre un Espagnol et un Algérien, et où celui-ci ayant eu le dessus, brisa à son adversaire la mâchoire inférieure, la lui arracha net, et s'en alla avec ce trophée, laissant là l'autre qui vivait encore ; — aussitôt nous voilà saisis d'horreur ; nous nous écrions : « Comment peut-on faire de pareilles choses ? > Et quel est le sens de cette question ? Celui-ci peut-être : Comment peut-on redouter aussi peu les châtiments de la vie future ? — L'interprétation est difficile à admettre. — Ou bien celui-ci : Comment peut-on agir d'après une maxime aussi peu propre à devenir la loi générale de tous les ôtres raisonnables ? — Pour cela, non. — Ou bien encore : Commeftt peut-on négliger à ce point sa propre perfection et celle d'autrui? — Pas davantage. — Le sens vrai, le voici à n'en pas douter : Comment peut-on être à ce point sans pitié ? C'est donc quand une action s'écarte extrêmement de la pitié, qu'elle porte comme un stigmate le caractère d'une chose moralement condamnable, méprisable. La pitié est par excellence le ressort de la moralité.

3. — Le principe de la morale, le ressort de la moralité, tel que je l'ai révélé, est le sQ^il absolument auquel on puisse rendre celte justice, qu'il agit avec efficacité et même sur un domaine étendu. Personne ne voudrait en dire autant de tous les autres principes de morale proposés par les philosophes : ces principes consistent en des propositions abstraites, souvent même subtiles, sans autre fondement, qu'une combinaison artificielle des notions : c'est au point qu'ils ne sauraient s'appliquer à la vie pratique sans offrir quelque côté risible. Une bonne action qui aurait été inspirée par le seul principe moral de Kant, serait au fond

l'acte d'un pédant de philosophie ; ou elle aboutirait à un mensonge que l'agent se ferait à lui-même : étant donné un acte qu'il aurait accompli pour de certains motifs, il lui en attribuerait d'autres, moins nobles peut-être, et y verrait un produit de l'impératif catégorique et d'une notion en l'air, celle du devoir. Mais ce n'est pas seulement aux principes de morale qu'ont inventés pour le seul besoin de leurs théories les philosophes, c'est aussi à ceux que les religions ont établis en vue d'une utilité toute pratique, qu'il est difficile de reconnaître une efficacité marquée. En voici un premier signe : si diverses que soient les religions répandues sur la terre, on ne voit point que la moralité des hommes, ou pour mieux dire leur immoralité, varie dans une mesure correspondante ; au contraire, pour l'essentiel, elle en est à peu près partout au môme point. Seulement, il faut prendre garde de ne pas confondre la grossièreté et la délicatesse avec la moralité et l'immoralité. Ce qu'il y avait de morale dans la religion des Grecs se réduisait à bien peu de chose : le respect du serment, voilà à peu près tout ; il n'y avait pas de dogme, pas de morale, prêches officiellement ; et toutefois nous ne voyons pas que les Grecs, à tout prendre, en fussent moralement inférieurs aux hommes de l'époque chrétienne. La morale du christianisme est bien supérieure à aucune de celles qu'ait jamais connues l'Europe : mais d'aller croire que la moralité des Européens s'est élevée d'ans la même mesure, ou seulement qu'aujourd'hui elle dépasse celle des autres contrées, ce serait s'exposer à un mécompte; car enfin, non-seulement on trouve chez les mahométans, le^ guèbres, les hindous et les bouddhistes, pour le moins autant do loyauté, de sincérité, de tolérance, de douceur, de bienfaisance, de générosité et d'abnégation que chez les peuples chrétiens; mais en outre la liste serait longue des cruautés indignes de l'homme, qui ont été l'accompagnement du Christianisme, croisades impardonnables, extermination d'une grande partie des habitants primitifs de l'Amérique, colonisation de cette partie du monde avec des hommes volés à l'Afrique, arrachés sans droit,

sans l'ombre d'un droit, à leurs familles, à leur patrie, à la partie de la terre où ils étaient nés, pauvres nègres esclaves condamnés aux travaux forcés à perpétuité (1), persécutions incessantes contre les hérétiques, tribunaux d'inquisition dont les forfaits crient vengeance au ciel, nuit de la Saint-Barthélémy, exécution de dixhuit mille Hollandais suppliciés par le ducd'Albe, et tant d'autres crimes, tant d'autres : je crains bien que la balance ne fût emportée enfin ; mais non pas en faveur du christianisme. Et d'ailleurs, en général, que l'on compare l'excellente morale que prêchent la religion chrétienne et à des degrés divers toutes les religions, avec la conduite pratique des fidèles ; qu'on songe comment tout tournerait^ si le bras séculier cessait d'arrêter les transgresseurs ; ce que nous aurions à craindre, si pour un seul jour les lois étaient toutes supprimées, et il faudra bien avouer alors que faible est l'action des religions, de toutes, sur les mœurs des hommes. De tout cela peut-être faut-il se prendre à la débilité de la foi. En théorie et tant qu'il s'agit de piété spéculative, chacun croit sa foi bien solide. Mais c'est à l'œuvre qu'il faut juger de nos croyances : une fois au pied du mur, et quand pour conserver sa foi, il faut se décider à des renoncements, à de grands sacrifices, c'est alors que l'homme laisse paraître la faiblesse de sa conviction. Un homme médite sérieusement quelque mauvaise action : c'est que déjà il a transgressé les limites de la vraie et pure moralité ; la première barrière qu'il rencontre ensuite, c'est l'idée de la justice et de la police. S'il réussit à la repousser, à espérer d'y échapper, la seconde barrière qui s'oppose à lui, c'est le respect de son honneur. Mais ce boulevard une fois franchi à son tour, il y a gros à parier que, sur un homme qui a triomphé de ces deux obstacles, les dogmes religieux auront peu de prise^ qu'ils ne sauraient le détourner de son dessein. Quand un homme

1. Aujourd'hui encore, selon Buxton, The African Slavelrade (1839), le nombre de ces malheureux 8*accroit par an de 150,000 naiiTs deTAfrique; il y faul joindre 200,000 autres infortunés, que détruisent la razzia et le voyage.

ne s'effraie pas de périls voisins et certains, nn péril éloigné et qui est pur objet de croyance n'est point pour le faire reculer. Et d'ailleurs, contre toute bonne action inspirée par les seules croyances religieuses, s'élève toujours cette objection, qu'elle n'est pas désintéressée, qu'elle part de la pensée d'une récompense et d'un châtiment à attendre, enfin qu'elle est sans valeur morale. C'est ce qu'exprimait déjà avec force, dans une de ses lettres, l'illustre grand-duc Charles- Auguste de Weimar (1) : « Le baron Weyhers, dit-il, trouvait lui-môme, qu'il faut être un bien grand coquin, pour être incliné au bien par la seule religion, et non par nature. In vino veritas. * (Lettres à J. H. Merck, lettre 229.) — Maintenant, en regard, que l'on place le motif moral tel que je l'ai proposé ! Qui ose un instant mettre en doute cette vérité, qu'en tous temps, chez tous les peuples, dans toutes les occasions de la vie, môme en ces moments où il n'y a plus de lois, môme au milieu des horreurs des révolutions et des guerres, dans les grandes comme dans les petites choses, chaque jour, à chaque heure, ce motif fait preuve d'une efficacité marquée et vraiment merveilleuse, que quotidiennement il empoche plus d'une injustice, provoque nombre de bonnes actions sans espoir de récompense, et bien souvent là où on les attendait le ' moins, qu'enfin partout où il agit et où il agit seul, tous nous reconnaissons là, sans réserve, avec respect, avec vénération, la dignité morale véritable?

4. — En effet, une compassion sans bornes qui nous unit avec tous les êtres vivants, voilà le plus solide, le plus sûr garant de la moralité : avec elle, il n'est pas besoin de casuistique. Qui la possède, sera bien incapable de causer du dommage à personne, de violenter personne, de faire du mal à qui que ce soit ; mais plutôt pour tous il aura de la longanimité, il pardonnera, il aidera de toutes ses forces, et chacune de ses actions sera marquée au coin de la justice et de la charité. En revanche, essayez de dire:

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