L'ami de Goethe et de Schiller. (TB
« Cet homme est vertueux, seulement il ne connaît pas la pitié. > Ou bien : « C'est un homme injuste et méchant ; pourtant il est compatissant. » La contradiction saute aux yeux. — A chacun son goût ; mais pour moi, je ne sais pas de plus belle prière que celle dont les anciens Indous se servent pour clore leurs spectacles (comme font aujourd'hui les Anglais à la ûîi de leur prière pour le roi). Ils disent : « Puisse tout ce qui a vie être délivré de la souffrance I »
S. — Il existe encore divers faits de détail, d'où Ton peut conclure que le vrai ressort moral, c'est la pitié. Par exemple quand on vole cent thalers, que ce soit à un riche ou à un pauvre, le fait est toujours une injustice : toutefois dans le second cas la conscience,et avec elle le témoin désintéressé,réclameront bien plus haut, et s'irriteront bien plus vivement. Aristote déjà le dit : « Bsmrtpoit 8î èoTc TOI/ àTu;^oOvTa, ^ tov iuTv;^90vTa, dcStxcîv. » ( « Il est bien plus grave de faire tort à un malheureux qu'à l'homme dans la prospérité. ») Problèm. xxix, 2. Les reproches de la conscience au contraire seront bien moins forts, moins forts même que dans le premier cas, s'il s'agit d'un préjudice fait à une caisse publique: une caisse publique ne peut être un objet de pitié. On le voit donc, ce n'est pas la violation du droit qui par elle-même provoque, les reproches de la conscience et ceux des autres hommes ; c'est avant tout le mal que cette violation a causé à la victime. Sans doute cette violation seule, telle qu'elle se rencontre dans le cas précédent, de la caisse publique volée, excite la désapprobation de la conscience et celle du spectateur ; mais simplement parce qu'elle renverse la maxime, du respect dû à tout droit, maxime sans laquelle il n'est 'pas d'homme d'honneur : elle ne l'excite donc qu'indirectement, et avec moins de force. Si d'ailleurs celte caisse était un dépôt public, le cas serait tout autre : il s'agirait d'une injustice redoMÔ/^'e telle qu'elle a été définie ci-dessus,et même bien caractérisée. Les raisons que je viens d'analyser expliquent le grand reproche que l'on fait partout aux concussionnaires avides, aux coquins de loi, d'agripper le bien de la veuve et
de Torphelin : ceslinfortunés, plus dénués de secours que personne, devraient éveiller davantage la pitié. Un être absolument insensible à la pitié.tel est donc celui que les hommes appellent scélérat. 6. — La charité a son principe dans la pitié : la chose est ici plus évidente encore que pour la justice. On ne saurait recevoir de ses semblables une seule marque authentique de charité, tant qu'on est à tous égards dans la prospérité. L'homme heureux peut bien avoir des preuves variées de la bienveillance des siens, de ses amis : mais quant aux effets de cette sensibilité désintéressée, pure, qui sans retour sur soi prend part à la situation, à la destinée d'autrui, il est réservé à l'homme atteint par quelque souffrance de les éprouver. L'homme heureux n'excite point par ce seul titre notre sympathie; mais plutôt il demeure par là étranger à notre cœur : « habeaisibi sua (l).». Même, s'il dépasse trop les autres, il est exposé à exciter l'envie ; et l'envie est prête, au jour où il tombera du faîte de sa prospérité, à se changer en une joie maligne. Toutefois, le plus souvent, ce dernier malheur ne se réalise pas : l'homme déchu li'en est pas réduit à ce point d'avoir à dire, selon le mot de Sophocle : *yùâi(Ti î'fpfO/oot ». « Ils rient, mes ennemis. » A peine est-il renversé, un grand changement se fait dans le cœur du reste des hommes : le fait est significatif pour notre théorie. En premier lieu, il voit avec quelle espèce de sentiments les amis de sa prospérité y prenaient part : < Diffugiunt cadis cum fœce siccatis amici(i). » En revanche, ce qu'il redoutait plus que le malheur même, le triomphe de ses envieux, les sarcasmes de ceux que sa chute emplit d'une joie méchante, lui sont d'ordinaire épargnés : l'envie est apaisée, elle disparait avec ce qui la causait ; déjà la pitié se glisse à la place, et amène à sa suite la charité. Bien souvent les envieux, ennemis de notre prospérité, se changent, après notre ruine, en autant d'amis délicats, de con-
1. « Qu'il garde pour lui ses biens. » C'est Téquivalent de Texpression : tant mieux pour lui ! (TR.)
2. « Le lonneau vidé, la lie venue, les amis s*cn vont. »(TR.)
solaleurs, de soutiens. Qui n*a pas, à quelque degré que ce soit, après un échec, éprouvé lui-même cette vérité ? qui n'a vu alors avec étonnement ceux qui jusque-là n'avaient eu pour lui que froideur, que malveillance, l'entourer des marques d'une sincère sympathie ? C'est que le malheur est la condition de la pitié ; et la pitié, la source de la charité. — De cette remarque, rapprochez-en une autre : que rien n'est propre à adoucir notre colère, même légitime, contre un homme, autant que ce mot : «Il est malheureux.» Ce que la pluie est au feu, la pitié l'est à la colère. Aussi, voulez- vous n'avoir à regretter rien ? écoutez mon conseil : quand la colère vous enflamme, quand vous méditez d'infliger au coupable une rude punition, représentez-vous-le, avec de vives couleurs, déjà frappé ; voyez-le atteint dans son corps ou son âme, au milieu de la misère, de la détresse, et qui pleure, et dites-vous : ceci est mon œuvre. Alors, si quelque chose peut amortir votre colère, elle sera amortie. La pitié, voilà le vrai contre-poison de la colère ; et par ce tableau que vous vous êtes fait, vous avez éveillé d'avance et à temps encore,
la pitié, dont la voix, Alors qu'on est vengé, fait entendre ses lois.
(Voltaire, Sémiramix^ V, G.)
Et en général, rien n'est mieux fait pour nous délivrer de toute pensée de haine contre notre prochain, que de nous figurer une position où il réclamerait notre pitié. — Aussi voit-on d'ordinaire les parents préférer ceux de leurs enfants qui sont maladifs : c'est que ceux-là ne laissent pas la pitié s'endormir.
7. — Une autre preuve que le motif moral ici proposé est bien le vrai, c'est qu'avec lui les animaux eux-mêmes sont protégés : on sait l'impardonnable oubli où les ont méchamment laissés jusqu'ici tous les moralistes de l'Europe. On prétend que les bêtes n'ont pas de droit ; on se persuade que notre conduite à leur égard n'importe en rien à la morale, ou pour parler le langage de cette morale-là, qu'on n'a pas de devoirs envers les bêtes :
doctrine révoltante, doctrine grossière et barbare, propre à l'Occident, et qui a sa racine dans le judaïsme. En philosophie toutefois on la fait reposer sur une hypothèse admise contre Tévidence même d'une différence absolue entre l'homme et la bête : c'est Descartes qui l'a proclamée sur le ton le plus net et le plus tranchant, et en effet, c'était là une conséquence nécessaire de ses erreurs. La philosophie Cartésiano-Leibnizio-Wolfiennc avait, àl'aide de notions tout abstraites, bâti la psychologie rationnelle, et construit une anima rationalis immortelle ; mais visiblement le monde des bêtes, avec ses prétentions bien naturelles, s'élevait contre ce monopole exclusif, ce brevet d'immortalité décerné à l'homme seul ; et silencieusement, la nature faisait ce qu'elle fait toujours en pareil cas : elle protestait. Nos philosophes sentant leur conscience de savants toute troublée, durent essayer de consolider leur psychologie rationnelle à l'aide de l'empirique : ils se mirent donc à creuser entre l'homme et la bête un abîme énorme, d'une largeur démesurée : par là ils nous montraient, en dépit de l'évidence, une différence irréductible. C'est de tous ces efforts que Boileau riait déjà :
Lea animaux onl-ils des universités ?
Voit-on fleurir chez eux des quatre facultés ?
Avec cette théorie, les bêtes auraient fini par ne plus savoir se distinguer elles-mêmes d'avec le monde extérieur, par n'avoir plus conscience d'elles-mêmes, plus de moi ! Contre ces déclarations intolérables, il suffît d'un remède : jetez un seul coup d'œi| sur un animal, même le plus petit, le dernier, voyez l'égoïsme immense dont il est possédé : c'est assez pour vous convaincre que les bêtes ont bien conscience de leur moi, et l'opposent bien au monde, au non-moi. Si un cartésien se trouvait entre les griffes d'un tigre, il apprendrait, et le plus clairement du monde, si le tigre sait faire une différence entre le moi et le non-moi ! A ces sophismes des philosophes répondent les sophismes du peuple • tels sont certains idiotismes, notamment ceux de l'allemand qui,
CONFIRMATION DU FONDEMENT DE LA MORALE. loO
pour le manger, le boire, la conception, Tenfantement, la mort, un cadavre, quand il s'agit des bêtes, a des termes spéciaux, tant il craindrait d'employer les mêmes mots que pour les hommes : il réussit ainsi à dissimuler, sous la diversité des termes, la parfaite identité des choses. Les langues anciennes ne connaissaient pas cette synonymie-là, et naïvement elles appelaient d'un même nom des choses qui sont les mêmes ; il faut donc que ces idées artificielles soient une invention de la prôtraille d'Europe : un tas de sacrilèges, qui ne savent par quels moyens rabaisser, vilipender l'essence éternelle qui vit au fond de tout être animé. Par là ils sont arrivés à établir en Europe ces méchantes habitudes, de dureté et de cruauté envers les bêtes, qu'un homme de la Haute-Asie ne saurait voir sans une juste horreur. En anglai», nous ne trouvons pas cette infâme invention : cela sans doute tient à ce que les Saxons, au moment de la conquête d'Angleterre, n'étaient point encore chrétiens. Toutefois on en retrouve le pendant, dans cette particularité de la langue anglaise : tous les noms d'animaux y sont du genre neutre, et par suite quand on veut les remplacer, on se sert du pronom it (il au neutre), absolument comme pour les objets inanimés; rien de plus choquant que cette façon, surtout quand on parle des primates, du chien par exemple, du singe,etc. : on ne saurait méconnaître là une fourberie d3s prêtres pour rabaisser les animaux au rang des choses. Les anciens Égyptiens, pour qui la religion était l'unique affaire de la vie, déposaient dans les mêmes tombeaux les momies humaines et celles des ibis, des crocodiles,ctc.: mais en Europe, ce serait»une abomination, un crime, d'enterrer le chien fidèle auprès du lieu où repose son maître, et pourtant c'est sur cette tombe parfois que, plus fidèle et plus dévoué que ne fut jamais un homme, il est allé attendre la mort. — Si vous voulez reconnaître jusqu'où va, pour l'apparence phénomérale, l'identité entre la bête et l'homme, rien ne vous y conduira mieux qu'un peu de zoologie et d'anatomie : que dire, quand on voit aujourd'hui (1839) un^anatomiste
cagot se travailler pour établir une distinction absolue, radicale, entre Thomme et Tanimal, allant même jusqu'à s'en prendre aux vrais zoologistes^ à ceux qui, sans lien avec la prêtraille, saûs platitude, sans tartuferie, se laissent conduire par la nature et la vérité ; jusqu'à les attaquer ; jusqu'à les calomnier 1
Il faut vraiment être bouché, avoir été endormi comme ao chloroforme par le fœtor judaïcus (1), pour méconnaître cette vérité : que dans l'homme et la bête, c'est le principal, l'essentiel qui est identique, que ce qui les distingue, ce n'est pas réléraenl premier en eux, le principe, l'archée, l'essence intime, le fond même des deux réalités phénoménales, car ce fond, c'est en l'an comme en l'antre la volonté de l'individu ; mais qu'au contraire, cette distinction, c'est dans l'élément secondaire qu'il faut Ii chercher, dans l'intelligence, dans le degré de la faculté d? connaître : chez l'homme, accrue qu'elle est du pouvoir d'abstraire, qu'on nomme Raisorij elle s'élève incomparablement pin? haut ; et pourtant, cette supériorité ne tient qu'à un plus ample développement du cerveau, à une différence dans une seule partie du corps, et encore, celte différence n'est que de quantité. Oai, l'homme et l'animal sont, et pour le moral et pour le physiqne. identiques en espèce ; sans parler des autres points de comparaison. Ainsi on pourrait bien leur rappeler, à ces occidenlanx judaïsants, à ces gardiens de ménagerie, à ces adorateurs de la Raison, que si leur mère les a allaités, les chiens aussi ont la leur pour les nourrir. Kant est tombé dans cette faute, qui est celle de son temps et de son pays : je lui en ai déjà fait le reproche. La morale du christianisme n'a nul égard pour les bêtes : c'est en elle un vice, et il vaut mieux l'avouer que l'éterniser; on doit au reste d'autant plus s'étonner de l'y trouver, que cette morale, pour tout le reste, est dans, un accord frappant avec celles du Brahmanisme et du Boudhisme : seulement elle est moins forte dans ses expressions, et ne tire pas les conséquences dernières de