DU FONDBMBNT DE LA MORALE DANS KANT
disposition naturelle propre à Thorome, de tels ou tels sentiments et besoins, même, s'il se pent, de quelque tendance particulière^ propre à la nature humaine, et qui ne fût pas nécessairement valable pour tout être raiionnablê » , rien de pareil ne peut servir de fondement à la loi morale. Preuve incontestable que pour lui, sa prétendue loi morale n'$8t poi un fait de eomeienee, une réalité qni se démontre par l'expérience ; c'est seulement nos phiioso«> phailleurs contemporains qui ont essayé, l'un après l'autre, delà faire passer pour telle. S'il rejette l'expérience inléri,eure, il met plus de force encore à repousser l'expérience extérieure : il refuse absolument de faire reposer la morale sur rien d'empirique. Ainsi donc, qu'on veuille bien le remarquer, ce n'est pas sur un fait démontrable d» eon$eimee qu'il fonde le principe de sa morale, il ne lui cherche pas une base au dedans de nous ; ni sur quelque rapport réel des choses extérieures entre elles. Non t ce serait l'appuyer sur l'empirique. Mais des eùneepit pur$ a priori, des concepts qui ne contiennent rien, rien d'emprunté à l'expérience interne ou externe, voilà les points d'appui de la morale. Dos coquilles sans noyau. Qu'on pèse bien le sens de ces mots: c'est la conscience humaine et à la fois le monde extérieur tout entier, avec tous les objets d'expérience, tous les faits y contenus, qu'on enlève de dessous nos pieds. Nous n'avons plus rien sur quoi poser. A quoi donc nous rattacher ? A une paire de concepts tout abstraits, et parfaitement vides, et qui planent comme nous dans l'air. C'est d'eux, que dis-je ? c'est de la simple forme de la liaison qui les unit en des jugements, que doit sortir une loi, qui s'imposera avec une nécessité absolue, comme on dit, et qui devra avoir la force d'arrêter l'élan des désirs, le tourbillon des passions, et cette force gigantesque, l'égolsme : elle leur mettra la bride et le mors. La chose est à voir !
Après la thèse dont je viens de parler, que la base de la morale doit à tout prix être a priori et pure de tout élément empirique, vient une autre idée chère à Kant, et qui tient de près à la précédente. C'est que le principe de morale qu'il s'agit d'établir.
devant être un jugement synthétique a priori, et ainsi venir aniqaement de la pure raison, doit aussi par saite être valable, non pour Vhomme seulement, mais pour tous les êtres raisonnables possibles : « S'il s'applique à Tbomme, c'est grâce à ce que Thomme en est un. c'est donc secondairement et per acddens. Par là, il ne repose plus que sur la raison pure, laquelle connaît deux choses : elle-même, et le principe de contradiction, sans plus ; il n'a rien à voir avec aucun sentiment. La raison pure n'e^t donc pas prise ici comme une faculté intellectuelle de l'homme, ~ et pourtant elle n'est rien de plus, — mais elle est élevée au rang de chose qui subsiste par soi, d'hypostase : le tout, sans preuve ; exemple pernicieux s'il en fut : la période misérable que traverse aujourd'hui a philosophie le prouve assez. Cette façon de se représenter la morale, de se la figurer comme bonne non pas pour l'homme en tant qu'homme, mais pour tout être raisonnable en tant qu'il est raisonnable, n'en plaisait pas moins à Kant, et ne lui semblait pas moins capitale : à ce point, qu'il ne se lasse pas d'y revenir en toute occasion. Voici ma réponse : nul n'a qualité pour concevoir un genre, qui ne nous est connu que par une espèce donnée ; dans l'idée de ce genre, on ne saurait en effet rien mettre qui ne fût emprunté de cette unique espèce ; ce qu'on dirait du genre ne devrait donc encore s'entendre que de l'espèce unique ; et comme d'autre part, pour constituer ce genre, on aurait enlevé à l'espèce, sans raison suffisante, certains de ses attributs, qui sait si l'on n'aurait pas supprimé ainsi justement la condition même sans laquelle ne sont plus possibles les qualités restantes, celles dont on a fait, en les élevant à l'état d'hypostase, le genre lui-môme. L* intelligence en général, par exemple, ne nous est connue que comme une propriété des êtres animés ; nous n'avons donc pas le droit de la regarder comme existant en dehors et indépendamment de la nature animale : et de même pour la raison : nous ne la connaissons qu'à l'état d'attribut et dans l'espèce humaine ; nous n'avons pas de motif dès lors de l'imaginer hors de cette espèce, ni de concevoir m {[enr? formé 4^9 n êtr^^ raisonnables » ,
nu FONOaMBNT DB LA MORAtC DANS KANt. îd
distinct de son unique espèce < Thomme > : bien moins encore d'établir des lois ponr cet être raisonnable imaginaire, considère abstraitement. Parler de Tètre raisonnable en dehors de Thomme, c'est comme si Ton parlait d* êtres pesants en dehors des corps. On ne peut s'empêcher de soupçonner, qu'ici Kant n'ait un peu songé aux bons anges, ou du moins qu'il n'ait compté sur leur concours pour l'aider à persuader le lecteur. En tout cb», ce qu'on trouve au fond de tout cela, c'est l'hypothèse sous-entendue de Vâme raisonnable, qui, distinguée qu'elle est de Vâme sensitive et de Vâme végétative, subsiste après la mort, et dès lors n'est plus rien que raisonnable. Or toutes ce% hypostases transcendantes, Kant lui-même y a coupé court en termes formels et exprès dans la Critique de la raison pure. £t néanmoins, dans la morale de Kant et surtout dans sa Critique de la raison pratique, on sent sous soi, comme dans un double-fonds, à l'état flottant, cette pensée, que l'essence intime et éternelle de l'hommie, c'est la raison. Comme ici la question ne se présente qu'en passant, je dois me borner à affirmer purement la thèse contraire : que la raison, considérée en général et comme faculté intellectuelle, n'est rien que de secondaire, qu'elle fait partie de la. portion phénoménale en nous, qu'elle est même subordonnée à l'organisme ; tandis que le centre vrai dans l'homme, le seul élément métaphysique et indestructible, c'est la volonté.
Ainsi Kant, voyant le succès qu'avait eu sa méthode dans la philosophie théorique, et s'étant mis k la transporter dans la philosophie pratique, a voulu là aussi séparer la connaissance pure a priori, de la connaissance empirique a posteriori : il a donc admis que, semblable en cela aux lois de l'espace, du temps et de la causalité, qui nous sont connues a priori, la reglemorale.de nos actions doit nous être donnée pareillement, ou du moins d'une façon analogue, avant toute expérience, et qu'elle s'exprime sous la forme d'un impératif catégorique, d'un « il faut * absolu. Mais quelle différence entre les deux cas t D'un côté, ces notions théoriques a priorif (jui «^u fond expriment simplement les formes,
M h% FûNDBmifT OB LA MORALE .
AUtremant dit les fonctioM de notre intelligenoe ; grâoe anxquelles eeulei il nom eit poMible de constrnire un inonde objec. tif ; hors desquelles ce monde ne pent être représenté, oe qni ftit qne ces formes imposent à ee monde des lois absolues» et que rexpérienoe, en tons les cm poMîbles, doit s'y soumettre, aussi nécessairement que, si je regarde à travers un verre bien, toat doit s'offrir à moi avec la couleur bleue ; — et de l'autre, cette prétendue loi morale a priori, k laquelle chaque expérience donne un démenti, à oe point qu'on peut douter, c'est Kant qui le dit, si jamais, en un seul cas, la réalité connue par Texpérience s'y est vraiment soumise. Voilà les choses dissemblables qne Ton réunit ici sous le nom de l'a priori \ En outre Kant oubliait une chose : c'est que selon sa propre doctrine, exposée dans sa propre philosophie théorique, le caractère a priori même des susdites notions, leur indépendance ft l'égard de l'expérience, limitait leur portée au phénomèni seul, à la représentation des choses telle qu'elle se fiait dans notre tète ; que par là même ces notions ne s'appliquaient en rien à la substance même dés choses, prise sn soi, à ee qni existe réellement et en dehors de notre façon de voir. Pour être conséquent, il devait pareillement, dans sa philosophie pratique, puisque sa prétendue loi morale naît a priori dans notre tête, en faire une simple forme do phénomène, sans pouvoir sur la substance même des choses. Mais cette eoriclusion eût été en contradiction flagrante et avec la réalité, et avec l'idée que s'en faisait Kant lui-même : car il ne cesse (ainsi dans la Critique de la Raison pratique, p. 17S ; R. 228) de mettre la plus étroite liaison entre ce qu'il y a en nous dé moral et la véritable substance des choses en soi : bien plus par I*acte moral, nous agissons directement, selon lui, sur cette subs* tance. Même dans la Critique de la Raison pure, partout où cette mystérieuse chose en soi appnratt en un jour moins obscur, on peut deviner qu'elle est l'élément moral en nous, la volonté, — Mais ce sont là choses dont Kant se soucie peu.
J'ai fait voir au g 4, comment Kant avait adfnis ^a forme im-
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pêraH^e de la morale, et par suite les idées de nécessité morale, de loi et de devoir, sans pins d'explication, étant allé emprunter le tout à la morale des théologiens ; et comment an même moment il lui fallait leur laisser le principe sans lequel tout cela n'a ni force ni sens. Quand ensuite il cherche un point d'appui pour ces idées, il va jusqu'à demander que le concept du devoir soit aussi le principe de Vaceomplissement du devoir, qu'il soit ce qui oblige. Une action, d'après lui (p. ii ; R. 18), pour avoir une valeur morale authentique, doit être faite par devoir, et uniquement à cause du devoir, sans aucun penchant naturel qui porte l'agent k l'action. Ce qui donne au caractère de l'agent une valeur, c'est d'arriver, sans aucune sympathie dans le cœur, restant froid, indifTérent en face des souffrances d'autrui, eam que la nature Vaii en rien ditpoeé particulièrement d la charité, à cause seule* ment d'un devoir fâcheux d'ailleurs, à répandre les hienfeits. Théorie qui révolte le vrai sens moral. Apothéose de l'insensibi* lité, bien opposée à la doctrine chrétienne des mœurs, qui an* dessus de tout met l'amour, et sans lui ne trouve de prix à rien (i'« aux Gorinth. 13, 3). Idée de pédant sans délicatesse qui mo* ralise : Schiller s'en est moqué dans deux épigrammes intitulées : Scrupule de conscience et Décision (1). Geqtti l'a surtout inspiré, ce sont vraisemblablement quelques passages de la Critique de la Baiion pure qui se rapportent bien k la question : ainsi p. 150, R. 211 : < L'état d'esprit où l'homme doit se placer pour obéir à la loi morale, consiste h lui obéir par devoir, non par une inclination libre ni par un élan qui ne serait pas commandé, mais tout spontané.» — Il faut que l'acte soit commandé \ Morale d'es-
i . Scrupule de Conscience, Je sers vulontiers mes amis, mais, hélas I je le fais avec inclination, et ainsi, j'ai sou?ent un remords de n*ôtre pas vertueux. Déeinon.
Tu n'a» qu'une chose à faire i il faut tâcher de mépriser cette inclination, et faire alors avec répugnance ee que t'ordonne le devoir.
{Schiller^ Les philosophes.) (TR.)
32 LE FONOBMBNT T)B LA MORALfi.
claves ! De même, p. 213, R. 257, je lis: « Le sentiment même de la pitié et de la compassion tendre est à charge à Vhomme bien intentionné (i), parce qu'il vient troubler l'action de ses sereines maximes ; aussi lui fait-il souhaiter d'y échapper, pour n'être plus soumis qu'à cette législatrice^ la Raison. * Pour moi, j'ose dire que le bienfaiteur dont il nous a fait plus haut le portrait (p. ii, R. 18), cet homme sans cœur, impassible en face des misères d'autrui, ce qui lui ouvre la main, si encore il n'a pas d'arrière-pensée, c'est une peur servile de quelque dieu : et qu'il appelle son fétiche < Impératif catégorique» , ou Fitzliputzli (2), il n'importe. Car qu'est-ce donc qui pourrait toucher ce cœur dur, si ce n'était la peur ?
Conformément aux mômes idées, nous apprenons par la p. 13, R. 18, que la valeur morale d'un acte ne dépend pas de l'intention de l'auteur, mais bien de ia maxime dont il s'est inspiré. Et moi, je dis, et je vous prie d'y réfléchir, que l'intention seule décide de la valeur morale, positive ou négative, d'un acte donné ; si bien qu'un même acte, selon l'intention de l'agent, peut être ou coupable ou louable. Et voilà pourquoi, lors qu'entre hommes on discute de quelque action moralement importante, chacun recherche l'intention, et juge là-dessus, simplement. Et d'autre part, c'est son intention seulement que l'agent invoque, pour se justiûer quand il se voit mal compris, ou pour s'excuser quand son action a eu quelque conséquence fâcheuse.
A la p. 14, R. 20, nous trouvons enfin la définition de l'idée sur laquelle repose toute la morale de Kant, l'idée du devoir : c'est « la nécessité d'une action, quand cette nécessité se tire du respect dû à la loi », -- Mais ce qui est nécessaire arrive et a lien inévitablement ; au contraire, les actions exigées par le pur de-
* l.Ici le texte de Kanl porte ces mois, que Scbopenhauer passe: « ... Quand il intervient avant Texanoen de cette question : où est le tt devoir ? et qu'il est le principe de la détermination qu'on prend » tt voenn es vor der Veberlegung, was Pfliehl sei, vorhêrgeht, und Bes-^ timmungsgrund wird» » (TR.) 2, Plui «xactement HuU^ilQpoclilU : c'est un dieu mei^icaia,
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voir manquent pins que très sonvent d'arriver. Kant d'ailleurs a bien vu lui-même, p. 25, R. 28, qu'on n'a pas un seul exemple authentique d'une résolution inspirée par le seul devoir ; et p. 26, R. 29, < il est impossible, dit-il, de découvrir, en consultant notre expérience, un seul cas bien certifié, où une action conforme au devoir ait eu pour principe un'que la pensée du devoir. > De même, p. 28, R. 30 et 49, R. 50. En quel sens donc peut-on attribuer à une telle action un caractère nécessaire ? Il convient de donner toujours aux paroles d'un auteur le sens le plus favorable : nous voulons donc bien l'admettre, sa pensée au fond^ est qu'une action conforme au devoir est nécessaire ol^ectivement, mais accidentelle subjectivement. La chose est vite dite ; reste à se comprendre. Où donc est Vobjet de cette nécessité objective, dont les effets le plus souvent, peut-être toujours, sont nuls dans la réalité? Avec toute ma bonne volonté à interpréter Kant, je ne puis m'empêcher de le dire, cette expression qui est dans la définition, < la nécessité d'une action > , est tout simplement une périphrase habilement déguisée, très-contournée^ pour remplacer le mot : Il faut. Et la chose saute aiyc yeux, quand on remarque, dans la même définition, le mot respect, employé là où on attendrait soumission. Ainsi dans la remarque, p. 16, R. 20, on lit : < Le respect signifie simplement la subordination de ma volonté à l'égard' d'une loi. La détermination directe produite par la loi, accompagnée de conscience, se nomme resnect. > En quelle langue? Ce qu'on nous décrit là, s'appelle en bon allemand soumission. Mais le mot respect ne saurait avoir été mis là, si mal à propos, à la place du mot soumission, sans quelque cause ; il y a là-dessous quelque intention, et cette intention évidemment, la 'voici : c'est de dissimuler l'origine de la forme impérative et de la notion de devoir, et comment elles naissent de la morale théologiqae. C'est ainsi," nous l'avons vu, que l'expression : nécessité d'une action, a été choisie pour tenir lieu du : il faut, uniquement parce que ce dernier est le mot du Décalogue. La définition ci- ^essns^ que * le dçvoir est la nécessité d'une action, qu^nd cette
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nécessite résulte du respect de la loi, > si on la mettait en uo langage direct et sans sous-entendu, si on levait le masque, deviendrait : • Le devoir signifie, une action qui nécessairement doit arriver par soumission envers une loi. > <— Voilà le < dessous des caries. • (i).
Et maintenant, la loi, cette pierre fondamentale de l'éthique de Kant 1 Quelle en e$t la teneur? Où eet-elle écrite? Question capitale. Je remarque ceci d'abord : le problème est double : il s'agit du fondement de l'éthique, et de son principe. Deux choses bien différentes. Il est vrai que le plus souvent, et parfois non sans dessein, on les a confondues.
On appelle principe ou proposition première d'une morale, l'expression la plus brève et la plus précise pour signifier la conduite qu'elle prescrit, ou, si elle n'a pas la forme impérative, la conduite qu'elle regarde comme ayant par elle-même une valeor morale. C'est donc une proposition qui renferme la formule de la vertu en général, le S^rc de la vertu (3). — Quant au fondement d'une morale, c'est le hin de la vertu, la raison de l'obligation, du commandement, de la louange : d'ailleurs, qu'on aille chercher, cette raison dans la nature de l'homme, ou dans des relations extérieures, ou ailleurs, il n'importe. En Éthique comme en toute /autre science, on devrait distinguer nettement le S,ri du ^côrc. I Mais la plupart des moralistes effacent tout exprès cette distinc- ' tion : c'est qu'il est si aisé d'expliquer le o,rt et si prodigieusement difScile d'expliquer leStôn! Sans doute voilà ce qui les pousse. Ils espèrent dissimuler le c6té par où ils sont pauvres ï l'aide de leur richesse partielle : ils uniront en une même proposition richesse et pauvreté, et feront une heureuse union entre nfv{« et Ui^ç (3)* A cet effet, d'ordinaire, au lieu d'exprimer le
1. « Des Pudels Kern », mot à mot, le noyau du tour de passe passe. (TR.)
2. (,Ti, ce que c'est que,.,. ; Siori, le pourquoi de... (TR.)
3. Allusion à un mythe du Banquet^ où Platon fait naître le monde le l'union de llfvta (la Pauvreté) avec Ilô/^o; (le Biche), au milieu
bC FONDJtMBMT DE LA MOfUUt 0ANS KANT. 3$
o ,Ti , cette chose bieu connue de loas, en toute simplicité» on ]e fait entrer dans quelque formule artiûcielle, d'où on ne peut le tirer ensuite qu'en manière de conclusion résultant de prémisses données. Là-dessus le lecteur peut se figurer qu'il n'a pas affaire à la chose elle*môme sans plus, mais qu'il a atteint le principe de cette chose. C'est ce qu'il est facile de vérifier pour les prin-* cipes des éthiques les plus connues. Or, pour ma part, je n'ai pas dessein dans la SQite de faire de pareils tours; mon procédé sera loyal ; je n'essaierai pas de faire servir le principe de l'éthique en guise de fondement de l'éthique, mais hien plutôt de les séparer nettement. C'est pourquoi ce S,ri, ce principe» cette proposition première, sur la teneur de laquelle an fond tous les moralistes sont d'accord» en dépit des formes si variées qu'ils lui imposent i je veux ici la ramener à une expression» la plus simple à mon sens et la plus pure : < Nensinem lœdejJjBiaomnes» quantum potes» jnya (i). • Voilà, en réalité, le principe que tous les théoriciens dès ihœnrs travaillent à fonder ^ voilà le résultat corn' mun où aboutissent leurs déductions si diverses. C'est là le S, ri, dont on cherche encore le Ziith 1a cônséquenoe dont on cherche la raison» enfin la dontt^ première» à laquelle se rapporte la quÊêtion, dans ce problème que se pose toute éthique, comme aussi dans celui qui nous est proposé. Résoudre ce problème» ce serait découvrir le fandewheni vrai de l'éthique» cette pierre phi* losopfaale qu'on cherche depuis des millîMS d'années. Or cette donné0« ce ê^ri» ce principe» ne peut s'exprimer plus purement que par la formule ci'^dessus : on le voit asses par ce fait qu'en face de tous les autres principes de morale, elle joue lerAle d'une conclusion devant ses prémisses : elle est donc le but où tend chacun, et tout autre principe n'est en réalité qu'une paraphrase^
d'an hauqaet des Dieux ; signifiant par là que Dieu par pure ri« chesse de cœur, a fécondé la matière, identique au néant, et ainsi a créé tout. (TR.)
i. « Ne fais de mal à personne ; aide plutôt chacaA selon toa pou* ^ir.» (TR.)
J)6 LE FONDEMENT DS LA lIORALfi.
ane expression détournée ou ornée, de cette proposition simple. Tel est ce principe trivial et qai passe pour être simple s'il en fat; « Quod tibi fieri non vis, aiteri ne feceris > (i) ; principe incomplet, car il comprend les devoirs de jostice, non ceux de charité; mais il est aisé d'y remédier, en répétant la formule, et supprimant la seconde fois le ne et le non. Cela fait, elle arrivera à signifier : < Neminem laede, imo omnes, quantum potes, juva • : Seulement elle nous contraint à un détour, et par suite elle se donne Tair de nous fournir le principe réel, le Siôrc de ce précepte: au fond , il n'en est rien : de ce que je ne veux pas que telle chose me soit faite, il ne suit nullement que je ne doive pas la faire à autrui. On en peut dire autant de tous les principes, de tous les axiomes premiers de morale proposés jusqu'à ce jour.
Maintenant revenons à notre question : quelle est la teneur de la loi, dont l'exécution se nomme, selon Kant, le devoir ; et sur quoi se fonde-t-elle ? — Kant, nous allons le voir, a, lui aussi, rattaché ensemble par un lien fort étroit et fort artificiel, le principe avec le fondement de la morale. Qu'on se souvienne ici de cette prétention de Kant, dont il a été déjà question en commençant : de réduire le principe de la morale à quelque chose d'à priori et de purement formel, à un jugement synthétique a priori, sans contenu matériel aucun, sans aucun fondement ni dans la réalité objective du monde extérieur, ni dans la réalité subjective de la conscience, comme serait un sentiment, une inclination, un besoin. Kant sentait bien la difficulté du problème : il dit p. 60, R. 53: « Ici, nous voyons le philosophe dans l'embarras: il lui faut trouver un point d'appui qui ne soit fondé sur rien de ce qui existe au ciel ou sur terre, et qui ne soit rattaché à rien.* Raison de plus pour que nous attendions avec impatience, la solution qu'il a luimême donnée ; pour que nous regardions avec diligence comment, de rien, va naître quelque chose : de rien, c'est-'à-dire, de concepts
1. Hugo Grotius le rapporte à Tempereur Sévère. (Note de Tauleur.}— Traduction : « Ce que tu ne voudrais pas qu'on te nt,ne le fais pas à autrui. » (TH.)
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purs a prioriy vides de toute matière empirique, an sein desquels doit se former ce précipité, les lois de l'activité réelle de Thomme. Singulier phéaomène, dont nous avons toutefois un symbole : c'est quand de trois gaz invisibles, azote, hydrogène, chlore, au milieu par conséquent d'un espace en apparence vide, sous nos yeux se produit un corps solide, l'ammoniaque. — Je vais exposer le procédé que suit Kant pour résoudre ce difficile problème : j*y mettrai plus de clarté qu'il n'a pu ou voulu y en mettre. L'entreprise est d'autant plus nécessaire qu'il est rare de voir bien interpréter Kaut en ce point. Presque tous les Kantiens se sont persuadé à tort que, pour Kant, Timperatif catégorique était un fait de conscience reconnu immédiatement. A ce compte, l'impératif eût été fondé sur un fait d'anthropologie, d'expérience (intérieure, il n'importe), fondé par conséquent sur une base empirique ; rien de plus directement contraire à la pensée de Kant : c'est une idée qu'il a combattue à plus d'une reprise. Ainsi p. 48, R. 44 : < Ce n'est pas par l'expérience, dit-il, qu on peut décider^ s'il existe rien de pareil à un tel impératif catégorique. > De même p. 49, R. 4o : « L'impératif catégorique est-il possible ? c'est a priori, qu'il faut s'en enquérir. Car nous n'avons pas le bonheur de pouvoir apprendre de l'expérience, qu'il existe eu fait. » Au contraire, déjà sou premier disciple, Hdiniiold, a coaimis l'erreur en question ; dans ses «Contributions à un tableau d ensemble de la philosophie au commencement du dix neuvième siècle^» ^^'^ livraison,p.âl,ildit ceci: < Kant admet la loi uurale comme un fût de certitude immédiate, comme un phénomène premier de la conscience morale. » Mais si Kant avait voulu, pour fonder l'impératif catégorique, en faire un t'ait de conscience, lui donner une base empirique, il n'edt pas manque de le montrer sous cet aspect Or c'est ce qu'il n'a fait nulle part. A ma connaissance, la première mention de l'impératif catégorique se trouve d.mi la Critique de la H<Aisou pure{i''^éà, p. 80i; 0* éd. p. 8Jd;: elle y arrive sans q le rien l'ail amijucee» sans autre lien avec les idées précédentes qu' un « donc • qui n'a pas de raisou d'être; bref, k i'improviste. La premier» fois que l'impé^ scHOPENHÀUER, Moralo. 3
38 LE FONDEMSNt DE LA MORALE.
ratif est introdait en forme, c'est dans l'oavrage qne nous étadion^ spécialement ici, les Fondements de la Métaphysique des Mœurs. et alors c'est par la voie da pur a priori : il est déduit de certaiiii concepts. Au contraire, dans l'écrit déjà cité, si important pour h philosophie critique, de Reinhold, à la 5' livraison^ sons le titre Formula concordiœ du criticisme, on trouve cette proposition: « Nous distinguons la conscience morale d'avec Teipérience ; bien que la première ait avec celle-ci, dans notre sens intime, un lien. car elle est un fait primitif que le savoir ne peut dépasser ; et sous ce nom de conscience, nous entendons le sens immédiat du devoir, de la nécessité où nous sommes de prendre dans nos actions libres, pour inspiratrice et pour guide, la volonté légale.» — Sans doute, nous aurions là < un principe excellent, oui bien! et n'importe ce qu'il renferme » . (Schiller). — Mais, pour parler sérieusement, quelle est cette effrontée pétition de principe à laquelle est ici accollée la loi morale de Kant ? Si Reinhold avait raison, certes l'éthique aurait une base d'une solidité incomparable, et il ne serait pas nécessaire de proposer des prix pour encourager les gens à la chercher; seulement, ce qui serait b.en étonnant, c'est qu'on eût tant tardé à découvrir un pareil fait de conscience, alors que depuis des milliers d'années on cherche avec ardeur, avec soin, un fondement où établir la morale. Kant, il est vrai, a luimême donné lieu à cette méprise : comment ? c'est ce que je ferai voir ci-après.
Malgré tout, on pourrait s'étonner de l'empire incontesté que cette erreur essentielle a pris sur l'esprit des Kantiens : mais, occupés qu'ils étaient à faire d'innombrables livres sur la philosophie de Kant, ils n'ont pas trouvé un instant pour remarquer la transformation que la Critique de la Raison pure a subie dans la seconde édition, et qui en a fait un ouvrage incohérent, plein de contradictions. C'est le fait qui a été mis en lumière pour la première fois, et analysé fort exactement, à mon avis, par Rosenkranz dans la préface au second volume des œuvrer complètes de Kant. Qu'ony songe : plus d'un savant, avec ses inces-
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santés leçons en chaire, avec tous ses écrits, n'a plus guère de temps pour des études profondes. Le proverbe : docendo disco (1), n'est pas vrai sans réserve ; parfois, on aurait droit de le parodier, et de[dire: semper docendo, nihildisco (2) Et dans Diderot, le Neveu de Rameau n'a pas tout à fait tort : « Et ces maîtres, croyez-vous donc, qu'ils sauront les sciences dont ils donneront des leçons ? Chansons, cher Monsieur, chansons. S'ils possédaient ces choses assez pour les montrer, ils ne les montreraient pas. — Pourquoi donc? — C'est qu'ils auraient passé leur vie à les étudier. «(Traduction par Goethe, p. i04). — Lichtenberg dit aussi :< J'ai déjà fait cette remarque : bien souvent ce n'est pas les gens du métier qui le savent le mieux.» Mais, pour revenir à la morale Kantienne, parmi le public, la plupart ne regardent qu'au résultat : s'il est en harmonie avec leurs sentiments moraux, ils supposent aussitôt que la déduction en a été correcte ; et si elle parait difficile, ils ne s'en embarrassent pas outre mesure : ils se remettent de cela aux gens « du métier » .
Ainsi le procédé de Kant pour fonder sa loi morale ne consiste pas à la reconnaître, empiriquement, pour un fait de conscience ; ni à faire appel au sentiment moral ; ni à se jeter dans une de ces pétitions de principe qu'on décore aujourd'hui du grand nom de « postulat absolu > ; il y a là un raisonnement fort subtil, qu'il refait à deux reprises, pp. 17 et 51, R. 22 et 46 : en voici un exposé, plus clair que l'original.
Kant avait, par mépris pour tous les mobiles empiriques de la volonté, écarté d'avance, et comme empirique, tout fondement pris soit dans l'objet soit dans le sujet, et où l'on eût pu établir une loi de la volonté : dès lors, il reste pour toute matière à cette loi, sa propre forme, sans plus. Cette forme, c'est ce qu'on nomme le caractère de la légalité. Celle-ci a pour toute essence, de s'appliquer à tous : elle revientdoncàl '^imversa/it^. Et voilà toute la matière de la loi. Le contenu de la loi se réduit la : ^ Vuniver-
1* « À. enseigner, on apprend. » (TR.)