‹ Le fondement de la moraleChapitre 7 sur 81 · Travail, surèrogaloire* v (TR · texte numérisé non relu

Travail, surèrogaloire* v (TR

i'k Le fONDÉMËNT Dt: LA MOkALÈ.

Ce qa'on entend communément par ces devoirs envers nonsmdmes, c'est d'abord un raisonnement tout inspiré de préjugés, et fondé sur les idées les plus superficielles, contre le suicide. Seul, et différent en cela de la bête, l'homme n'est point exposé aux douleurs physiques seulement, à ces douleurs tout enfermées dans le présent : il est encore livré en proie à des douleurs incomparables, dont la nature est de déborder sur l'avenir et sur le passé, aux douleurs mora2«< ; aussi, en compensation, la Nature lui a accordé ce privilège, de pouvoir, alors qu'elle-même n'impose pas encore un terme à sa vie, la terminer & son gré ; et ainsi de ne pas vivre, comme la bète, aussi longtemps qu'il peut, mais aussi longtemps qu'il veut. Maintenant ce privilège, doit-il, en vertu de certaines raisons de morale, y renoncer ? c'est là une question difiîcile ; et en tout cas, ce n'est pas avec les arguments superficiels d'usage en cette matière qu'on peut en décider. Même les raisonnements contre le suicide, que n'a pas dédaigné d'offrir Kant (p. 53, R. 48 ; et p. 67, R. 57), je ne peux en bonne conscience les traiter autrement que de pauvretés, indignes qu'on y réponde. Il n'y a qu'à rire, s'il se trouve un homme pour imaginer qu'à un Gaton, à une Gléopàtre, à un Cocceius Nerva (1), (Tacite, Ann. YI. 26), à une Arria, femme de Pœtus (Pline, Ep. III. 16) des réflexions de cette force auraient dû arracher le poignard des mains. S'il existe des raisons vraiment morales contre le suicide, en tout cas, il faudrait les aller chercher à une profondeur où n'arrive par la sonde de la morale vulgaire ; elles se révèlent uniquement à une pensée placée bien au-dessus du point de vue où nous sommes dans cet essai (2).

Ce point réservé, ce qu'on a coutume de comprendre sous cette rubrique, des devoirs envers soi-même, ce sont d'une part des

1. Jurisconsulte éminent, favori de Tibère qu'il accompagna à Gapfée ; se laissa mourir de faim, malgré les Instances de son maître, soit par dégoût des infamies auxquelles il assistait, soit pour de* vancer le sort auquel il se savait voué. (TR.)

2. Ges raisons se tirent de la morale ascétique : on peut les trouver dans le 4* livre de mon ouvrage capital^ vol. I, { 69.

DU FONDElSÉEMt DE LA MORALE DiKS kANT. ^5

conseils de prudence, d'antre part des préceptes d'hygiène : pas plus les uns que les autres ne rentrent dans la morale proprement dite. Enfin, on y range encore l'interdiction de la jouissance contre nature, c'est-à-dire, de l'onanisme, de la pédérastie et de la bestialité-. Pour commencer par l'onanisme, c'est là surtout un péché de jeunesse, et de lutter contre, c'est plutôt l'affaire de l'hygiène que de la morale; aussi voit-on que les livres destinés à le combattre sont faits par des médecins (ainsi Tissot et d'autres), noa par des moralistes. Ici^ une fois que l'hygiène et le bon régime ont fait leur œuvre, et foudroyé te vice avec des raisons inattaquables, si la morale veut à son tour s'en mêler, elle risque de trouver l'ouvrage fait, et si bien qu'il ne reste plus rien pour elle. — Quant à la bestialité, c'est là un vice très-anormal, qui se rencontre fort rarement, qui en outre contredit et révolte la nature humaine, assez profondément pour paraître de lui-même condamné et repoussant, plus que ne pourraient le faire paraître tous les arguments de la raison. D'ailleurs, comme il dégrade la nature humaine, il constitue un péché contre l'espèce considérée en ellemême et abstraitement, non pas un péché contre tel ou tel homme. — Donc des trois vices contre la nature dont il s'agit ici, seule la pédérastie tombe sous le coup de la morale : or elle trouvera tout naturellement sa place, quand on traitera de la justice : car c'est la justice qu'elle attaque, et ici l'axiome voUnti non fit injuria ne trouve point à s'appliquer : il y a injustice en ceci, que le plus jeune, le plus inexpérimenté des deux coupables a été séduit, corrompu au physique et au moral.

§ 6. — Du Fondement de la morale dans KanL

Sous cette prétention, de donner à la morale une forme impéra-

tive, on a vu, par notre paragraphe 4, qu'il se cachait une pétition

de principe : or à cette prétention se rattache directement une

idée favorite de Kant, qu'on peut bien excuser, mais non pas re-

SHOPENHAUSR. Moralc. 3

i6 ht I^NDIfilUU^T D£ LA MQRALË.

cevoir. — Tout le monde a oonna de oes médeci&s qui» pour avoir une foia obtenu d'un certain remède le plus heureux tucoès, Tordonnent quasi dans toutes les maladies : eh bien t voilà Kant^ à mon avis. Par la distinction qu'il a faite entre l'a priori et l'a posteriori dans la connaissance humaine, il est arrivé à la plus éclatante, à la plus féconde découverte, dont puisse se glorifier la métaphysique. Rien d'étonnant à ce qu'il essaie d'appliquer cette méthode et cette distinction partout. Dès lors, il &udra que la morale aussi soit composée de deux éléments, l'un pur, o'est-à* dire connu a priori, l'autre empirique. Là«Hlessus, cherchant un fondement à son éthique, il écarte le second élément, le déclare inadmissible à cette fonction* Quant au premier, il s'agit de le mettre au jour et de l'isoler : c'est l'objet du Fondement de la métaphysique des mœurs Cette science sera donc purement a priori, dans le sens où le sont aussi ses Éléments métaphysiques de kt physique. Ainsi, sans autre déduction ni démonstration, comme auparavant quand il s'est agi de cette loi morale dont l'austence a été admise d'avance, cet élément devra être connu a priori, indépendant de toute e^rience intérieure ou extérieure: «»i sera constttii^ uniquement par dee concepts de la raison pure ; il sera «n jugement eynthétique a priori. • (Critique delà raison pratique, 4* édit.ip. 06 ; R. 14S.) D'où il suit assea directement, que ce même élément devra ôtre une simple forme, comme tout ce qui est connu aprtortj qu'il se rapportera donc à la seule forme, non au contenu des actions. — TAohea de comprendre! -» Il ajoute expressément (Préface du Fondement, p. vi ; R. 5) que cet élément, il « ne faut pas le chercher dans la nature de l'homme, dans le subjectif, ni dans son entourage extérieur, dans l'objectif» ; et encore {ibid.^ p. vn ; R. 6) qu'ici < il ne s'agit pas de rien tirer par déduction de notre connaissance de l'homme, de l'Anthropologie. » Il y revient encore (p. 59; R. 52) : < Il ne faudrait pas se laisser aller à cette pensée, qu'on doit pour établir la réalité du principe moral^ le déduire de la constitution particulière de la nature humaine. > De même (p. 60 ; R. 52) : « Rien de ce qui se déduit de quelque

Page 1