‹ Le fondement du droit et de la moraleChapitre 111 sur 135 · IMPERFECTIONS DANS LA PORTÉE · texte numérisé non relu

IMPERFECTIONS DANS LA PORTÉE

sauvage a, tout au moins, cet avantage sur l'homme cultivé, qu'il jouit d'une liberté personnelle de pensée et d'action, beaucoup plus grande que l'étendue compatible avec notre état de civilisation. C'est une profonde erreur. Le sauvage n'est libre nulle part. Dans le monde entier, sa vie quotidienne est réglée par une quantité de coutumes (aussi impérieuses que des lois) compliquées et souvent fort incommodes, de prohibitions et de privilèges absurdes. De nombreux règlements très sévères bien qu'ils ne soient pas écrits, compassent tous les actes de sa vie. Les Australiens se laissent gouverner par un code qui constitue une des plus cruelles tyrannies qui aient jamais existé sur terre. Esclaves de la loi, des couturnes, des précédents, dit l'évêque de Wellington au sujet des Néo-Zélandais ^. )) Si les sauvages n'accordent aucune attention à des actes que nous qualifions criminels, ils en défendent par contre et en ordonnent d'autres, auxquels nous ne penserions même pas. L'abondance se double ainsi de bizarrerie (infra).

Il semble que le primitif conçoive des obligations actives ou passives non seulement envers des animaux, muis envers des choses brutes indépendamment de leur rapport avec quelque tierce personne. Il réagit contre les lésions indépendnunnent de toute culpabilité ou plutôt il applique l'idée de responsabilité là où elle n'a que faire ; sans doute est-ce inutile et même nuisible daus mainte hypothèse, mais il eût été bien empêché d'établir des distinctions et ainsi l'abstraction de tous autres caractères que la lésion était inévitable, bien qu'inadaptée aux cas concrets. C'est seulement à une époque récente que, même en cas de faute, on a pu concevoir la nécessité d'individualiser, d'atténuer ou d'accentuer la réaction ou la correction, suivant le résultat à atteindre et l'impression à produire en des sujets plus ou moins impressionnables. Une légère réprimande peut réussir ici et là de sévères châtiments échouer. Pourtant tout n'était pas regrettable dans la conduite opposée du sauvage, puisque sa vie était plus menacée que la nôtre et que ses semblables ne se seraient pas arrêtés devant une menace trop mesurée.

Chez lui, ce ne sont pas seulement les actes sociaux, mais les gestes de la vie privée qui sont réglementés. La religion, les croyances, sont impératives. Le jeu, la danse, revêtent des formes obligatoires et les mouvements contraires au rythme sont punis. Non seulement les contrats et tous les actes juridiques se caractérisent par des formalités inutiles, mais il semble que les formalités deviennent l'objet

1. Sir G. Grey, Polyn. Researcfies, t I, p. 22:2; Lang, Abo}\ of Austr., p. 7; Lubbock, Or. de civ,, p. 440, et II, prék., p. 408.

principal, uiiique de certaines prescriptions et qu'on en crée sans l'ombre d'un prétexte, sans occasion, sans support et comme pour elles-mêmes. L'habileté, la subtilité d'un Spencer, a eu peine à trouver, à inventer peut-être, les raisons originelles des cérémonies et salutations : le vaincu abandonnait ses vêtements et son harnais au vainqueur et maître ou se jetait à ses pieds, — de là l'usage de se découvrir, de se prosterner, de s'incliner, etc. Mais, si elles n'ont été dépourvues de sens dès le début, du moins ces convenances ontelles pris, par la suite, une injportance exagérée, alors que leur raison, au contraire, s'effaçait. Les Egbas, qui sont fort bavards et ont du temps à perdre, ont inventé toute une série de saluts et de réponses applicables à toutes les occasions possibles: suivant qu'on est assis ou debout, etc.. En Australie, selon Eyre, les rapports des indigènes appartenant à des tribus différentes sont extrêmement pointilleux (Lubbock). Presque partout la distinction en classes et en catégories amène l'emploi de formules d'une politesse conventionnelle : on se parle à la deuxième ou à la troisième personne du singulier ou du pluriel...

— Les mêmes minuties ne se retrouvent-elles pas chez nous, non seulement en matière diplomatique et protocolaire, mais dans les relations mondaines et même civiles? Nous devrions avoir assez des restrictions, obligations et gênes qui nous incombent de par le monceau de nos codes et de nos lois et par la politique de notre intérêt. Nous ne nous en contentons pas. <( A côté de cette société colossale dont les effets sont si faibles, il en existe une autre qui ne semble qu'une ombre. Elle ne possède aucun moyen de coercition, jamais elle n'a condamné ni à la privation de liberté, ni à l'amende. Elle n'a point de préposés, nulle procédure, nul code. Elle chuchotte, mais ce mot est une loi impérieuse. A la différence de l'autre, elle ne fait jamais connaître ses motifs, souvent capricieux ; elle se plaît à les colorer de quelque apparence d'absurdité pour mieux montrer qu'elle est souveraine. Elle est instable. » Ses effets sont plus merveilleux encore que ses procédés ; « Sans contrainte, presque volontairement, tous lui obéissent, vont au devant de sa volonté. Elle prend l'homme à son lever, ne le quitte point jusqu'au coucher, lui dit, minute par minute, ce qu'il doit faire. Un blâme de cette société plus subtile suffit pour nous faire éviter ce que l'autre est impuissante à empêcher par la force. Si elle voulait prêter son concours à l'autre, il n'y aurait plus besoin de lois ni de tribunaux. Pourquoi ne le veut-elle ou ne le peut-elle ? »

C'est le monde, c'est la mode. Si l'on demande un exemple de leur

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