LE MONDE ET LA MOUE
action quotidienne, on n'a qu'à songer à l'homme qui, par inadvertance ou pour tout autre motif, se promènerait sans chapeau. Celui qui s'aperçoit de l'absence de sa cravate se trouve gêné ; l'élégant qui sort avec des habits démodés se couvre de ridicule. Affronler la risée publique est plus rare et demande peut-être plus de courage que de résister à la réprobation. Procédons donc, avec M. R. de la Grasserie, à l'analyse abstraite de ces importants phénomènes et à leur classement parmi les forces sociales et psychologiques ^ .
La société est vigoureuse, mais peu pénétrante ; ses peines sont trop brutes ; elle est massive et difficile à mettre en mouvement. Une multitude de faits exigent d'être réglés plus expéditlvement ou ne valent ])as qu'on s'adresse à la société, à sa contrainte, ni qu'on se fasse justice à soi-même par la vengeance ou le duel, inséparables de graves inconvénients. Entre le citoyen et l'Etat, se trouve le monde, avec son droit à la fois individuel et social. C'est encore la société, mais ut singuli. Il ne règle pas les rapports de deux personnes face à face, ni les droits de tout homme ; il concerne seulement ceux qui ont une condition égale (la Cour...), même peu élevée. Ses mobiles, comme son but, ses prescriptions et ses sanctions, restent dans la sphère immatérielle et idéale. 11 n'agit pas par peur et s'adresse plutôt à l'honneur, souvent exagéré ou mal conçu, mais encore avec son élévation primordiale. Ainsi la galanterie a relevé la femme ; le courage, la chasteté féminine, la rigoureuse probité, la bienveillance, ont été renforcés par le même procédé.
Jusque là, le « monde » joue un rôle bienfaisant. Il est plus difficile d'apercevoir son utilité lorsqu'il emprunte les contours de la législation sociale en ce qu'elle a d'extérieur et de vain. En son état premier, elle était remplie d'appareil et de formalités sanctionnées par la nullité ; en droit romain, les termes des actions de la loi étaient hiératiquement consacrés (le plaideur était débouté s'il avait employé le mot chêne au lieu du mot arbre) et notre procédure ne se détache que peu à peu de ce rigorisme et de ces complications. « Le formalisme est un des instincts psychologiques les plus répandus : on ne s'insurge contre l'un que pour lui en substituer un autre. » Dans la législation mondaine, de même, la forme tient le plus de place, elle étouffe le fond. Les cérémonies religieuses ou juridiques n'ont d'égales que les mondaines. « On dirait que l'homme mondain ne vit que pour elles et par elles. A chaque pas une obligation surgit.
\. R. de la Grasserie, Rôle psych. et sociol. du monde et de la mode, p. 3-6, et Hiv. di pi. e se. affini, avril 1902 ; le inonde est l'état statique dont la mode est l'état dynamique.
Il ne pourrait plus s'en passer. De petits arrêts rythment son allure. Gela le dispense de penser, de vouloir, de prendre une initiative gênante. Il en éprouve nn véritable besoin ))(|). 23).
Ces usages ne se cantonnent pas dans les classes supérieures. La toilette, la parure, les bijoux, les cérémonies et marques de politesse, sont surtout aimés par les peuples inférieurs. Mais, au lieu qu'on ({ retrouve » ces travers chez eux, plus nombreux et plus énergiques, parce qu'ils les a exagèrent », nous avons plutôt une atténuation des leurs; et si l'étiquette, de la cour, s'est vulgarisée, elle n'en était pas moins une amplification, un raffinement, de la tendance populaire, et sa délicatesse seule empêche qu'on voie dans ces mœurs aristocratiques un retour à celles des sauvages. Leur supertluité, du moins, est égale, dans la plupart de leurs parties. — Nous ne croyons pas non plus que le formalisme et l'amour des cérémonies soient naturels à l'homme et fassent partie de sa nature esthétique : comme l'activité désintéressée, comme l'art et les présents, ilssont antérieurs à la production économique, au commerce, à la science, et, comme la tendance à l'échange, ils ne sont devenus innés que parce qu'ils sont acquis depuis un temps immémorial. Cette restriction posée, nous convenons que les formalités de la procédure sociale plaisent à l'homme, davantage même que celles de la vraie procédure, car, nées non d'un litige mais de rapports sympathiques, elles s'accordent avec son caractère sociable. Aussi se conforme-t-on volontiers à leurs exigences et s'incline-t-on devant les jugements qui les sanctionnent. D'ailleurs elles répondent, en outre, (( au goût de l'extérieur, du visible, auquel se réunit celui de l'habituel, de la répétition, de l'imitation de soi-même », et sans doute aussi le besoin de se limiter pour le plaisir de le faire.
La mode nous impose des toilettes et même des attitudes souvent gênantes, parfois disgracieuses, fréquemment stupides. Aussi suscilet-elle quelques révoltés : (( une inhumation mondaine les attend ».
Qu'y a-t-il au tréfonds de ces divers phénomènes? Quelles en sont les racines psychologiques? Comment expliquer celle incohérence et ces exagérations? Quelle est la mesure de leurs avantages et de leurs inconvénients? Sans doule l'usage adopté communément et durable paraît raisonnable; mais ce motif constitue une pétition de principe : pourquoi est-ce l'usage? M. R. de la Grasserie introduit ici l'idée de normalité, qui elle-même s'analyse en une loi et un besoin d'homogénéité, non exclusifs mais étroitement restricteurs des variations individuelles : l'homme doit ressembler à l'homme, non seulement anatomiquement et mentalement, mais par son extérieur,