LE MONDE ET LA MODE
par ses paroles et ses actes. L'accord contraint, insuffisant, se complète par l'harmonie. Le besoin d'uniformité se suffit à lui-même, comme celui de symétrie. Le crime ne serait pas autre chose que l'anomalie sociologique. En matière de mondanité et de mode, d'ailleurs, la conformité ne s'étend pas beaucoup entre classes ; on y sacrifie selon ses moyens. Toutefois il s'exerce dans toute la société une influence plus profonde, celle de l'imitation, « ce penchant humain à se conformer à ce qui a étr » et, ajouterons-nous ici, à copier ce qui est au-dessus de soi.
Ce mimétisme social, cette reproduction et cette (( déteinte )), non unilatérales, mais, dans une large mesure, réciproques, qui (( empêchent l'originalité », n'expliquent qu'un côté du phénomène : sa forme et non sa composition ni son principe propulseur. Une sexualité affinée, un sentiment de l'honneur qui fonde une esthétique morale, n'y sont pas étrangers. Mais les convenances, le préjugé du (( chic ))., dans ses multiples domaines, correspondent surtout à un souci d'esthétique souvent plus impérieux que les sentiments éthiques. Je ne sais plus quel humoriste a remarqué qu'un mariage serait plus sûrement manqué si le fiancé était aperçu en bonnet que si on le surprenait en train de commettre une malhonnêteté : cet exemple, trivial et significatif, montre bien qu'on met toutes sortes de considérations au-dessus de la commodité personnelle et même de l'intérêt social. Il est incontestable toutefois que la distinction du beau et du laid, du (( bien » et du mal, elle-même, procure des jouissances individuelles et collectives : sous la forme des arts cotume sous celle des usages, des cérémonies et des obligations mondaines, elle rompt la monotonie d'une indifférence égale envers les choses et les hommes, d'une absence d'appréciations, c'est-à-dire de sensations et sentiments agréables ou pénibles. En différenciant « artificiellement », elle donne l'attrait de la variété et peut-être même d'un peu de souffrance, sans laquelle il n'y aurait pas de vrai plaisir. Un grand nombre même de civilités rappellent les servilités (supra : (( monsieur » ou monseigneur...), qui étaient fort importantes sous un régime de militarisme, de despotisme et de castes : dans notre société industrielle en même temps qu'égalitaire, elles subsistent, sans raison ou pour varier le type et y maintenir unélémcnt d'activitédésintéressée, un vestige de son passé prédateur. Quelquefois les (( considérations distinguées )) constituent un de ces innombrables autant qu'agréables mensonges sociaux et conventionnels, sans lesquels la vie serait rendue intenable par l'expression brutale des véritables sentimenis. La bienséance et la politesse, observe finement Jhering, ont pour
effet et pour raison de faciliter et de favoriser le commerce de la vie privée, lequel est utile à la vie intellectuelle et morale des hommes. De telles frivolités non seulement adoucissent les frottements, mais fournissent une matière à l'activité de l'esprit.
Cette fin, en somme utile, de tous les (( convenable », « respectable )) et (( désirable )), est secondaire relativement aux actes de préservation individuelle ou sociale. A raison de leur peu d'importance et malgré la présence parmi elles de préjugés sans le moindre intérêt, ce qui est disproportionné avec ses obligations, c'est la sanction dont est frappée, comme un sacrilège, leur violation : le ridicule parfois viager, la disqualification, l'infamie ou même le suicide imposé. De telles peines sont si excessives par rapport à l'intérêt en jeu et aux suites naturelles (c'est-à-dire indépendantes de l'idée de désirabilité), que ce surplus, cet énorme appoint, semble à peine approprié et destiné à des hommes grossiers. Aussi est-ce nous traiter comme des sauvages que d'y faire appel : une personne vraiment cultivée n'éprouve nul besoin de cette menace pour avoir une conduite digne K
— Lorsqu'on examine comment le droit remplit son office de justice, la première aberration qu'on signale est également la. pléthore de sanction. Elle s'applique ou bien à des cas particuliers ou bien à l'ensemble d'un systèmeou d'une conception juridique. Nous y comprenons d'ailleurs la ^réprobation, qui frappe fort inégalement les divers crimes. C'est ainsi que certaines tribus mahométanes considèrent le péché de fumer comme plus grave que le meurtre ou l'adultère. Les Cafres méprisent profondément comme incirconcis les Hottentots. — La disproportion n'est d'ailleurs pas absolue : il convient de considérer le contenu des coutumes comme un tout solidaire; or le maintien de la coutume étant considéré comme une condition de la conservation du groupe et l'étant réellement dans son ensemble, toute transgression, fût-ce d'une de ses prescriptions secondaires, apparaît énorme ; de même l'homme qui viole, de parti pris, un usage mondain ou autre semble afficher le mépris de la société entière. Des actes sans importance sont rigoureusement interdis aussi, car, à la façon du mensonge par plaisanterie, ils sont nuisibles dans d'autres cas et tendent à se généraliser.
L'exagération de la contrainte proprement dite s'observe dans la
\. L'abondance de ces <( désirables en soi » est compatible avec le peu d'intelligence et la rareté, chez le sauvage, des relations entre deux états ou deux valeurs. C'est plutôt la moralité, c'est-à-dire l'accom])lissement du bien, qui se mesurerait en général ])ar l'élévation intellectuelle : chez les Apaches, par exemple, elle est réduite à ses rudiments.