‹ Le fondement du droit et de la moraleChapitre 15 sur 135 · AMORALISME DE LA JOUISSANCE · texte numérisé non relu

AMORALISME DE LA JOUISSANCE

attribuant une valeur en soi. C'était le temps de lillusion. Les fantômes dont une imagination naïve s'était hallucinée se sont dissipés devant la réflexion ; avec les doctrines d'examen est né l'individualisme. Le scepticisme, la relativité, s'étendent de la connaissance pure à l'éthique. Mais, tandis que Descartes, ayant tout nié, partait du moi pensant pour rebâtir un système, Stirner ne va pas plus loin que l'Egoïste et ses instincts (ou plutôt quelques-uns de ses instincts, car c'est un égoïste tronqué et inconséquent; et ne fonde aucune morale sur cette base pourtant plausible. Bien au contraire, il ridiculise les (( grands mots » en lesquels se résume l'éthique traditionnelle : dignité, liberté, propriété. Ayant rasé l'édifice, il raille ceux qui l'ont réparé ou l'ont démoli pour reconstruire. Ce n'est pas sur un droit qu'il porte la pioche, il « marche contre le droit » (p. 124) ; il s'attaque non à la manière d'être, mais à l'essence. De la « liberté restreinte )), il n'a souci : il aspire à la libération intégrale. (N'est-ce pas là un idéal, un irréel et même une impossibilité?)

On abandonne certaines choses par respect pour le concept de la chose, certaines mœurs au profit de la moralité; en corrigeant une loi, on rend hommage à son esprit, on prétend seulement le mieux traduire. Un idéal chasse l'autre, mais on conserve obstinément le principe qu'il en faut un. L'idéal chrétien a détrôné l'idéal juif, mais est monté à sa place... Les briseurs d'idoles s'agenouillent devant de nouvelles Idées (Millière, Angiolillo...). Les prétendus anarchistes n'échappent pas à 1' u archie » des principes. Proudhon, aux yeux de qui l'homme est fait pour vivre sans religion, éprouve un saint efi'roi à la pensée que le même discrédit s'étende à la foi morale. Les plus criticistes des philosophes cherchent une morale scientifique pour lui donner une plus grande autorité. Il n'est pas jusqu'aux évolutionnistes qui ne rétablissent des normes de la conduite, en se vantant qu'elles diffèrent peu des maximes courantes (Spencer). Tout le monde soupire après quelque chose qui n'est pas, qu'il n'a pas, au lieu de jouir de ce qui existe, de ce qu'il possède (p. 80, 54, 270, 450).

Voilà ce que Stirner a constaté ou ce qu'il eût constaté s'il avait vécu à notre époque. Il y a bien là une part de vérité : chaque auteur vit à l'intérieur de sa science ou de son système, sans douter de leurs principes ou sans en sortir pour les apprécier d'un point de vue externe. Mais la critique non plus ne se suffit pas à elle-même, et les idées dissociées ne peuvent pas ne pas entrer en de nouvelles combinaisons. Comte, par une vue infiniment plus profonde, affirmait qu'on ne détruit que ce qu'on remplace. Dans le monde des

idées, rien ne se perd et, si l'on crée, ce sont de nouvelles formes. Que conclut Stirner ? La fêlure ! (( Homme ! ta tête est hantée, tu te dépeins un monde de dieux qui existent pour toi, un idéal qui te fait signe. Tu as une idée fixe... Qu'appelle-t-on idée fixe? Une idée qui s'est assujetti l'homme. Or la vérité de la foi dont on ne doit pas douter, la majesté du peuple à laquelle on ne doit pas toucher, la vertu, ne voilà-t-il pas de telles idées? Touchez un peu à l'idée fixe, il vous faudra aussitôt vous garer contre les coups de notre aliéné, devenu fou furieux... Les hommes qui se raccrochent à quelque chose de supérieur sont des fous véritables, à lier. (Comme si nous ne pouvions jamais souffrir par ce qui arrive, apprécier le réel, préférer qu'il ne fût pas, concevoir un état différent et, le désirant, le réaliser!) Qu'un pauvre aliéné d'une maison de santé soit possédé de la manie de se croire Dieu le Père ou l'empereur du Japon, ou qu'un citoyen paisible s'imagine que sa destinée est d'être bon chrétien, homme vertueux..., c'est la seule et même idée fixe. » — Le paralogisme saute aux yeux : l'homme qui veut devenir une chose qu'il conçoit distincte de ce qu'il est, et par là même le peut si l'objet dépend de lui, ne saurait être comparé à l'insensé qui croit être une autre personne.

(( Fantômes dans tous les coins ! » Ces idées, l'homme ne les tient pas de sa naissance ni ne les tire de lui-même par auto-suggestion. Quel est donc le secret de leur existence ? C'est l'intéressé, l'Etat, qui, par ce dressage, veille à la passivité de ses membres, dont tout mouvement spontané dérangerait l'ordre, l'équilibre dans l'immobilité, qu'il a conçus. — Conception fort étroite, car la justice intéresse non pas seulement le citoyen et l'Etat, mais tout homme et toute société, dont l'harmonie est d'ailleurs obtenue par des réajustements continuels. Et n'est-ce point la mère qui, la première, au foyer familial et nullement comme mandataire du gouvernement, pénètre l'esprit humain des germes de l'idéal et lui donne sa tournure définitive? N'apportons-nous même pas, en venant au monde certaines aspirations toutes faites? Du reste^ innées ou non^ qu'importerait à l'autorité de nos idées? N'y aurait-il pas une merveille aussi grande à ce que la permanence du sentiment de l'idéal soit assurée par la transmission de génération en génération, sans une interruption? Si les croyances que Stirner appelle dogmatisme et marottes sont si enracinées dans l'esprit qu'elles y renaissent sous d'autres formes dès qu'où les en a arrachées, n'est-ce pas qu'elles correspondent à quelque condition du développement humain? De ce qua l'homme poursuit la réalisation d'idées, d'ailleurs nées

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en lui alors même qu'il en deviendrait esclave, Stirner tire cette conséquence que nous nous donnons comme mission de vivre non pour nous, mais pour notre esprit p. 34, 92). De là à conclure que toute morale est forcément ascétique et que, à l'exemple des chrétiens, nous cherchons le Saint-Esprit et méprisons le corps, glorifié des païens, — il n'y a qu'un pas, vite franchi par un hédoniste qui pourchasse tout ce qui ressemble à une limitation de la jouissance matérielle. — Or les idées, sans doute, nous dirigent (quoiqu'il semble le nier ailleurs), mais ce ne sont pas de simples mirages : elles portent sur des possibilités objectives et n'excluent pas forcément le bien du corps.

Comment agissent ces suggestions illusoires, pour obtenir l'obéissance, le renoncement au moi, au plaisir? Par le respect, infusé lui aussi du dehors. Les dieux n'ont plus cours auprès de certains esprits; mais ceux-là qui, hier, vénéraient les institutions sociales parce que, profanes, elles étaient consacrées par l'Eglise, leur reconnaissent aujourd'hui un caractère sacré par elles-mêmes.

Tout cela constitue une véritable religion. (( Nos athées sont des gens pieux. )) L'homme est un dieu pour l'homme. Or (( si, comme dit Feuerbach, ce n'est pas Dieu mais ses prédicats qui furent l'essentiel, ce n'était pas la peine de dépouiller le fétiche de ses oripeaux pour le laisser subsister. ;) L'homme étant en état de nous tourmenter plus que ne le firent les dieux, on ne gagne rien à humaniser le divin. On distingue dans l'homme ce qui est humain et ce qui ne lest pas et on préconise seulement l'humain de l'homme. On oppose le moi que je suis au moi que je dois être et qu'on me donne pour mission de réaliser. La vie est une mission ; je la passe à me chercher moi-même.

« Qu'y a-t-ll qui ne doive être ma Cause ! Avant tout la bonne cause, puis la cause de Dieu, la Cause de l'Humanité, de la vérité, de la liberté, de la justice, de mon peuple... et mille autres ! Seule ma Cause ne doit jamais être ma cause : Anathème à l'Egoïste qui ne pense qu'à soi ! » — Un contraste irréductible existe entre cette conception, qui est celle de tout le monde, et la conception de Stirner. Il faut choisir. Stirner n'hésite pas, ne se demande pas si ce n'est pas lui qui erre : (( L'humanité entière m'apparaît comme une maison de fous... Les hommes ne paraissent s'agiter librement que parce que l'asile où ils se démènent occupe un large espace. » En face de la conscience universelle, de tous les hommes, de tous les idéaux, Stirner affiche l'orgueil fou de déclarer vaines leurs affirmations. L'œuvre de milliards de personnes a été inutile ; tout le

monde a été victime d'une immense duperie. Le premier, Stirner aperçoit la vérité, découvre l'homme, le moi en action.

(( Je ne mets ma cause en rien, je mets ma cause en moi-même, moi qui suis mon tout )), moi l'Unique. « h'Bgo'iste est à lui-même son parti, sa patrie, son être suprême » (p. 3, 13).

(( Etant à moi-même mon Etat, je pratique la raison d'Etat. L'expérience ayant démontré (?) aux princes l'excellence du machiavélisme, je lui emprunterai ses moyens d'action. » (On attend le mot : maximes.) Tout était sacré ; rien ne lésera plus. La déconsécration atteint tour à tour la religion, la morale, le droit. A Dieu, à l'Etat, à la Société, Stirner oppose : moi, toujours moi. A l'amour et au règne de Dieu ou de l'Homme, il substitue un égoïsme étroit et exclusif. Réaliser en nous le divin, l'humain? Soyons plutôt nous-mêmes. Or ce moi que je cherchais, je le possède, je le suis : le voilà avec toutes ses passions. — Toutes ? Non pas, car Stirner en retranche la moitié, sans compter que les passions ne sont pas les seuls attributs de l'individu. Au fond, ce qu'il défend, ce sont les (( passions du monde, les intérêts égoïstes », partie infime du moi à laquelle il sacrifie tout le reste, non moins essentiel à la vie.

Le moi posé, il en fait le point central de ses recherches. Qu'expriment-elles, sinon des aspirations? Or s'il est compréhensible qu'on aspire à ressembler à un dieu ou à l'homme moyen, que signifie s'efforcer vers le moi qu'on est déjà? — « Fais-toi valoir. » Le précepte est admissible, mais comment Stirner l'entend-il ? (( Je veux être tout ce que je puis être, avoir tout ce que je puis avoir » (p. 172). Mais qu'est ce moi possible, sinon un idéal pour le moi actuel ? Et (( ce que je puis être », englobant des états opposés, ne fournit aucune direction. Si je ne choisis entre mes tendances, je serai tiraillé en tous sens, comme une machine « folle ». Il faut bien que je me détermine à exercer un choix entre tous les possibles et même chaque fois que deux alternatives se présentent : quel sera mon guide, mon critère? Pèserai-je donc tous mes mobiles en chaque occasion ? A quoi se réduirait, sans ligne de conduite, l'activité, la jouissance de ce moi qui prétend s'épandre librement?

« Un idéal n'est qu'un pion, la conscience qu'un espion et un mouchard » (p. 107). Mais nier les différences de valeur, c'est nier le moi et sa sensibilité, ses plaisirs dont on fait état, et du même coup l'intelligence, le souvenir, l'habitude. Dès qu'on possède un système nerveux, on éprouve des sensations agréables ou pénibles, on ressent des désirs ou des aversions ; que dis-je, les corps bruts eux-mêmes ont leur affinité ! La mémoire conserve impressions et motions sans

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