Fragapaue, Orig. del diritlo, 1896... lufra : Genèse
CAHACTÈRE S[IBJECTIF DE LA CONSCIENCE SOCIALE 65
vigueur. Il n'en indique même pas approximativement le contenu. Les hommes sans doute ont de tout temps puisé dans le legs de leurs ancêtres la base de leursconceptions éthiques, mais ils l'ont cherchée aussi et trouvée dans l'aspiration vers quelque chose de nouveau, de non encore existant. Loin de les blâmer, il convient d'imiter leur exemple. Ne nous faut-il pas pour juger le réel, même et surtout relativement à nous, un critérium qui ne soit pas précisément le réel, alors même qu'il en serait tiré ? Les positivistes invoquent l'observation : mais n'est-ce pas une constatation universelle, aussi bien qu'un postulat rationnel, qu'on exige d'une loi de la nature ou de la société plus que l'existence pour lui accorder légitimité et considération? Il n'est donc pas plus possible de ramener directement le droit à de simples constatations d'expérience, que de le subordonner à quelque création transcendante de l'esprit.
(( Les meilleures lois positives, objecte-t-on, sont celles qui enregistrent les usages » (Duguit, p. 557). Est-il besoin de citer des exemples de ce que de telles lois sont souvent violées à bref délai par l'usage lui-même (dont l'immutabilité n'est pas complète) non moins que celles qui devancent ou stimulent sa marche ? Là il ne peut guère que s'éloigner de la loi, ici, attiré par elle, s'en rapprocher. Cristalliser les habitudes sociales en textes immuables, n'est-ce pas s'acharner en un traditionalisme plus grand que celui de la tradition elle-même? Ce n'est ni un fait ni un idéal, surtout dans une civilisation élevée et dans une société en perpétuel mouvement. Dès que la loi n'avance plus, elle retarde : on s'en plaint aujourd'hui. Que l'on accorde ou non une valeur au progrès, le législateur n'en doit pas moins favoriser plutôt que contre-carrer la marche. Il est peutêtre bon de le rappeler à la modestie, mais le moyen de faciliter sa tâche et d'en améliorer les résultats ne consiste pas à le transformer en un agent de rédaction. Le temps n'est plus sans doute aux prophètes et aux grands réformateurs, mais si les mœurs influent sur le droit, les lois n'en ont pas moins à réagir sur les mœurs, à les perfectionner.
La réalité, dit-on, dément constamment les conceptions dites rationnelles : nous ne vivons ni dans la République de Platon ni dans l'Utopie de Thomas Morus. Est-ce à dire que des idéaux moins aprioriques n'aient exercé aucune influence 1 — Leur réalisation se heurte à des obstacles! Mais l'évolution naturelle résulte aussi du triomphe sur des obstacles rencontrés. D'ailleurs ils éviteront l'échec en se rapprochant des faits, en ménageant les transitions.
Les écoles historique et ethnographique invoquent la réalité ob-
6C EXAMEN DES DOCTIUiNES DU DROIT
jeclive et pourtant elles n'échappent pas au subjectif : seulement elles s'informent de celui d'aulrui. Mais autrui, quel guide trouverat-il en nous? Et qu'adviendrait-il si chacun, au lieu de regarder en soi, regardait au dehors? Le guide ne viendrait-il pas à manquer, si le renoncement à l'appréciation personnelle se généralisait ? Ces théories prétendent se détacher de la volonté et de la conscience et, par un côté, elles y cherchent leur appui : or, ou bien elles leur accordent une valeur, et elles sortent du domaine des constatations, — ou bien elles les envisagent comme de simples faits, et elles se réduisent à la genèse du droit positif, non astreignante dans la détermination des modes de poursuite de l'idéal. Il y a contradiction à reconnaître à ces mêmes facultés une portée de la part de la collectivité et non en soi-même; et si, envisagées chez un individu, elles ne valent rien, que vaudra leur total ? Est-il admissible d'observer l'idée de droit comme un fait, de rechercher les causes par lesquelles les hommes pensent telle ou telle chose juste ou injuste, sans tirer, de ces causes, des raisons pour l'avenir et, de cette connaissance, des préceptes normatifs? L'examen des circonstances réelles de l'évolution juridique ne doit-il pas se doubler de celui de ses conditions idéales 1 Etudier les phénomènes moraux et juridiques comme données objectives, rien n'est plus légitime, mais ne peut-on intervenir sur ces données? C'est ce que conteste la récente « science des mœurs », puisqu'elle ne laisse, à côté des tendances de l'éthique positive, aucune place à l'éthique rationnelle.
Selon l'école historique, il n'y a pas d'autre législation que la positive et tout droit non en vigueur ne peut se tirer que de l'évolution du droit passé. La nouvelle théorie semble de même admettre que la morale d'un pays, d'un temps, consiste en ce qui est conforme à leur; mœurs, et, ajoutant l'idée d'évolution, offrir comme idéal ce ver^ quoi tendent les mœurs. (Pourquoi chaque individu ne se contenterait-il pas aussi de sa moralité actuelle ou future?)
L'idée d'étudier les phénomènes sociaux au même titre que lej phénomènes physiques i n'est pas aussi neuve que le prétendent le inventeurs de la science des mœurs. Ce qui est propre à celle-ci, c'est l'esprit exclusif qui la pousse à interdire de les envisager sous un au tre aspect. Les explications mêmes qui sont données du caractèA tardif à^ cette découverte (Lévy-Bruhl, p. \0) manifestent les raisoÀ protondes qu'on avait dépenser différemment Qi montrent que l'heurf
1. Lévy-Bruhl, La morale et la science des mœurs, p. 1, 23 s.
LA SCIEjNCE des MOEURS 67
n'est pas venue, si elle vient jamais, où la morale sera inutile : le caractère absolu et sacré du devoir, l'apparente « immédiatité )) des commandements de la conscience, tout ce qui empêchait de considérer ces derniers au point de vue objectif était facteur de leur autorité et garantie de leur obéissance. La proposition de solutions en vue de tous les cas, y compris ceux qui n'avaient pas été l'objet d'études scientifiques, prouve bien que la nécessité d'agir exige qu'on tranche les problèmes pratiques avant d'avoir eu le temps de spéculer au sujet de la conduite et qu'on bâtisse des systèmes de préceptes avant l'achèvement des morales théoriques et a fortiori de la science des mœurs. Même avant l'adoption de règles empiriques, un besoin impérieux avait fait naître des instincts moraux, — sans lesquels, d'ailleurs, la science des mœurs eût à peu près manqué d'objet. Si nous distinguons facilement de la pratique la théorie quand l'objet intéresse presque exclusivement l'esprit (mathématique ou physique pures) et moins bien lorsque cet objet (par ex. la conduite) concerne les sentiments et les passions, n'est-ce pas parce qu'il nous affecte en outre d'une autre manière, qui peut être matière à études spéciales? C'est précisément parce qu'il nous touche de plus près et influe sur nous et parce qu'il est à notre portée de le modifier, que ces sentiments et passions sont nés en nous et que la sélection les y a conservés. Si nous apportons en naissant une tendance à apprécier, qui se porte surtout sur les actes humains, c'est qu'elle est indispensable à notre vie.
La science, sans doute, qu'elle soit née ou non de l'art correspondant, donne des résultats d'autant plus exacts que leur recherche est plus dégagée de la préoccupation du but à atteindre et de la préconception du moyen. Mais il ne faut pas négliger que la science, si elle doit l'oublier au cours de son élaboration, n'a pourtant qu'un seul but, à savoir Vutilité. A l'heure actuelle, où la connaissance comme l'esprit n'est qu'un moyen au service de la vie pratique, les recherches les plus désintéressées en apparence (cosmologiques, archéologiques...) n'ont de valeur que si leurs données sont susceptibles d'être « utilisées » tôt ou tard. Si un ordre d'études ne présentait pas ce caractère, nous devrions l'abandonner et il en serait de même si, pratiqué hors de toute téléologie, il devait nous conduire à des conséquences contraires à nos conditions d'existence. La science se subordonne à la vie, sinon dans ses investigations, du moins dans .la propagation de ses conclusions. Cette nécessité vitale ne comporte pas d'exception en faveur de la science des mœurs. Or celle-ci n'échappe pas à tout reproche d'affaiblir le sentiment moral (infra :
gg EXAMEN DES DOCTRINES DU DROIT
Critiques) : aussi se tient-elle sur une stricte défensive à ce point de vue. Outre la pureté de ses intentions, elle invoque qu'elle espère n'avoir aucun effet 1 « La connaissance de la théorie des sons, dit M. Lévy-Bruhl (p. 24), n'enlève rien à la finesse de l'ouïe » : mais l'acoustique ne prétend pas supplanter l'harmonie, comme la science des mœurs le fait à l'égard de la morale.
L'objet d'une science peut être objet d'un art correspondant. Mais l'art est-il nécessairement lire de la science qui étudie la pratique antérieure ? La technique industrielle résulte-t-elle de la connaissance des procédés anciens? L'électricité et ses applications ontelles été, pouvaient-elles être trouvées par l'évolution de la physique? La théorie de MM. Durkheim et Ijévy-Bruhl ne tendrait à rien moins qu'à proclamer qu'on a eu tort de tirer jusqu'ici la morale, comme l'art mécanique, de Vétude directe des conditions à remplir et que la règle de conduite doit être dégagée de la conduite passée. Le principe de découverte serait singulier ! Et pourtant l'invention, l'adaptation, ne sont pas moins indispensables en matière sociale qu'ailleurs. Qu'une science, difficile et encore imparfaite, envi sage le subjectif au point de vue objectif, qu'elle étudie la conception de l'idéal comme une réalité, soumise à la loi de causalité, rien n'est plus souhaitable ; mais c'est par un zèle inutile et en vue d'une justification superflue ou dans un esprit par trop exclusif, que ses partisans en concluent que, en l'absence de finalité réelle et idéale, elle seule peut fournir les bases d'une morale appliquée rationnelle. Sous une apparence scientifique, ce système, — qui reproche aux vieilles morales, impuissantes à proposer une pratique rationnelle, d'avoir rationalisé la pratique, — se rapproche de l'empirisme. Cette pratique, dépourvue de valeur, il l'offre, après un détour, comme règle, il la systématise : lui aussi systématise le fait. Du moins il se garde de dire comment on en sortirait. Se contentera-t-on d'harmoniseï les diverses parties de chaque système de mœurs? Sera-ce le nor mal qui prévaudra? Et si l'on bannit l'exceptionnel, que devient l'évo lution ? La conduite de la masse ne fournit aucun principe d'innovaF tion, de progrès moral, et, comme ce progrès est indispensable, oïl devient intolérable quand on lui interdit de se produire par d'autref voies. La connaissance de la manière d'être et des causes des raœur ou des morales, à supposer qu'elle indique une évolution, ne la transi formerait pas en marche à suivre, elle n'imposerait aucun devoir df s'y conformer : autant dire qu'elle resterait platonique. Que soij d'ailleurs les règles de conduite de chacun, sinon un mélange de| instincts, de l'éducation et des inventions réalisées au contact d(