POSSIBILITÉ ET LÉGITIMITÉ DE LA MORALE
événements? Si chacun devait se référer aux inventions des autres, lesquels devraient l'imiter, ce serait la suppression, non seulement du progrès moral, mais de toute appréciation.
I. — Les partisans exclusifs de la science des mœurs acceptent explicitement cette conclusion. Leur discipline ne fournit aucune base d'évaluation : ils prétendent en outre qu'elle interdit tout jugement de valeur et par là rend toute morale impossible et illégitime. (( Les aspirations, dit M. Lapie, sont données dans l'observation sociologique. Le sociologue n'a pas à s'interroger sur leur valeur morale : il n'a qu'à constater les courants d'opinion '. » Cela, c'est l'équivalent de l'objet des sciences physiques. Qu'on le traite séparément, abstraction faite de nos propres (( tendances)), cette méthode sera propice à la clarté et défavorable aux confusions, mais n'y a-t-il pas autre chose à faire? On se plaint — et le mal est réel, quoique bénin — du mélange des deux ordres de jugements : constatation et appréciation; n'y a-t-il pas d'autre remède que de supprimer l'un ? Les désirs, les goûts, les préjugés et le parti pris, tout le subjectif dénature ou omet la constatation de l'objectif, c'est regrettable ; est-ce une raison pour que l'instinct de connaissance entende à son tour empiéter sur les instincts de la vie pratique? Car, lorsqu'on intime à la nôtre de rentrer en elle-même, l'exposé de la façon d'apprécier d'autrui ne tend-elle pas à influer sur nos dispositions, à prédominer en nous, jusqu'à diminuer ou effacer notre pouvoir propre et notre liberté de jugement et d'action? Cette constatation se double d'un reproche téléologique, fondé sur le rôle, l'importance respective et l'équilibre de nos facultés, que méconnaît la défense, à nous adressée, déjuger personnellement. Ce reproche vaut, que l'influence subie soit morale ou non : il s'accentue seulement par cette raison que ce qu'on étudie, en conformité avec ce programme, ce sont surtout des mœurs rudimentaires, sinon des (( turpitudes )). La séparation des exposés ne saurait même être absolue : n'est-il pas, en effet, naturel que notre instinct proteste en présence de certaines constatations? Pas plus qu'au labeur de la pensée spéculative, nous ne devons renoncer aux facultés d'appréciation indispensables à la moralité ni les exclure du positif, dont on se flatte d'étendre le domaine.
En bonne logique, les jugements d'appréciation ne sont-ils pas
1. Année sociol., 1896, p. 285 : les tendances sont, comme les états, des objets d'étude, plus difficiles à saisir, mais aussi exclusifs de toute appréciation. — Lévy-Bruhl, p. 10.
aussi jugements de constatation — de mon appréciation, qui n'est pas d'essence différente de celles d'autrui et n'a point, pour moi, moins de valeur? Au point de vue réaliste, pourrait-il être question de supprimer mon aptitude à sentir et à exprimer ce que je sens ? Un acte me choque : n'est-ce pas aussi inévitable et légitime que de trouver désagréables une odeur ou une vision ? Les douleurs et plaisirs moraux ont une origine analogue à celle des sensations et ont été l'objet des mêmes épreuves de la sélection. Enfin, au point de vue utilitaire, nous ne saurions, sans abdiquer notre moi, nous abstenir de distinguer entre ce qui nous est favorable et ce qui nous est nuisible et, d'étendre par sympathie les mêmes jugements à l'intérêt d'autrui.
Les arguments dont s'étaie la thèse adverse sont purement nominaux, en tout cas peu probants. « Apprécier les aspirations comme des fins et non comme des faits, c'est, poursuit M. Lapie, renoncer à la méthode scientifique et à la vérité. )) En tant que sociographe sans doute! Mais en tant que sociologue? Le même jeu de mots sur : science se trouve chez M. Lévy-Bruhl (p. 10, 15) : la science a pour objet de connaître ce qui est, de rechercher les lois de causalité et non de déterminer des fins, de fixer des principes directeurs, c'està-dire d'obtenir des jugements de valeur; or la morale est par essence législatrice, normative. — Quelle conclusion ressortirait tout au plus de là? Que la morale n'est pas une science, mais non pas qu'elle est illégitime et ne doit pas exister. Au nom d'une définition, M. Lévy- Bruhl vient à contester une classification des disciplines. La science est bien telle qu'il la décrit, mais elle n'existe pas seule ! Il y a d'autres disciplines K Tout moi, individuel ou collectif, ne peut-il être son centre, sa base d'appréciation, son créateur de valeur? La relativité, qui rend admissible la science, devrait-elle contribuer au rejet des évaluations, notamment morales?
1. Roguin, La règle de droit, p. 5-26 : 1» fonction créatrice, de l'imagination déréglée; 2° — historique, constatation et prévision; 3» — théorèmatique. de la science pure, qui consiste à raisonner sur certaines données imaginées ou constatées ; 4° — de Part, ou recherche des moyens conduisant nécessairement à des huts imaginés ou donnés, de toutes sortes, quelle que soit leur valeur et. théoriquement, même si leur réalisation ne dépend pas de l'homme ;5o critique, c'est-à-dire jugement, appréciation d'êtres, de faits et de buts quelconques, à la lumière d'un principe tel que celui du vrai, de l'utile, du bien, etc. : c'est l'énoncé non d'un fait mais d'une opinion; elle ne décrit aucune réalité objective, mais elle peut prendre pour base soi-même, une autre personne ou un groupe quelconque. Chacune de ces disciplines n'est nullement subordonnée à la dispari tion des autres : au contraire, elles se complètent.
SCIENCE ET POSITIVITE /l
M. Wundt, continue M. Lévy-Bruhl, a proposé de ranger la morale parmi les sciences normatives : or la question est de savoir si ces deux termes sont compatibles i... — Non, la question n'est pas de mots, mais de savoir s'il n'existe pas des élaborations normatives qui, sous un nom quelconque, soient possibles, légitimes (rationnelles, logiques, positives mêmes) et efficaces : peu importe qu'elles soient dénommées scientifiques. On s'attachait à ce mot parce qu'il éveillait l'idée d'une activité intellectuelle légitime. Si l'on convient de le restreindre à ce qui n'est pas régulatif, il est bien évident que la morale n'est point telle. Mais est-il besoin de tant d'ahan pour parvenir à ce résultat de piètre importance? Qu'importe l'étiquette? Nous la sacrifions bien volontiers.
D'une part, de ce que la morale n'est pas la science des mœurs, ni une science théorique, ayant pour objet de connaître, mais un art, qui a comme but de fournir des préceptes, il ne s'ensuit pas qu'elle doive disparaître, car le scientifique, au sens strict, n'a pas seul droit à l'existence. D'autre part, si on entend seulement prouver, — ce que nul ne conteste, — le droit de la science des mœurs à la vie, a-t-elle besoin de détruire la morale pour s'établir sur ses ruines? Constatez en paix « ce qui est », nous en serons fort aises; mais laissez-nous chercher « ce qui doit être », dùt-il se tirer de ce qui est.
— Nous parvenons ainsi à une argumentation un peu moins verbale. Plus on ignore le réel, plus on se plaît, dit-on, à imaginer d'autres mondes et plus on les croit préférables à celui-ci. A mesure que la réalité sociale, les lois des phénomènes, sont mieux connus, ((il devient impossible de se représenter comme souhaitable ou comme obligatoire ce qu'on sait être impraticable. L'idée de ce qui doit être est ainsi conditionnée et comme resserrée de plus en plus étroitement par la connaissance de ce qui est devient]. A la limite, la science de ce qui doit être aurait fait place à des applications raisonnables de la science de ce qui est, pour le grand bien de tous. »
Constatons d'abord que les conceptions idéales sont précisément des réalités, des facteurs de ce qui devient, et qu'on doit en tenir compte comme d'une force naturelle.
L'extension des connaissances positives supprime-t-elle la faculté
\. Fouillée, El. soc. de la mor.. p. 237 s : Pour qu'une science soit à la fois théorique et normative, il faut et il suffit « que la théorie ait précisément pour ohjet les fins et les règles de la pratique, c'est-à-dire de la volonté ». Cette condition est réalisable : elle suppose seulement l'existence de fins, la possibilité de leur classification et de la détermination d'une fin idéale.
d'imagination ? Il ne le semble pas ; elle paraît plutôt l'accroître. Aboutit-elle à Voptimisme absolu? Rien n'est moins prouvé. Cette conception théologique et presque mystérieuse est singulièrement déplacée en des esprits aussi forts : « Ne dérange pas l'ordre de la nature, dit un littérateur; elle travailla pour toi depuis des siècles. Quand toi tu combines selon un dessein borné les aspects de ta vie, elle accorde au sens de l'univers les mouvements de la terre et des eaux. Où il y a un ravin, il ne faut pas se demander si une montagne n'y serait pas plus belle. Les hommes ne touchent à la nature que pour en rompre l'équilibre. » Sans doute ce qu'ils y ajoutent, ce qu'ils y modifient, n'ajoute pas à sa beauté ou à sa grandeur en ellemême; mais ne peut-il, bien combiné, accroître sa commodité pour eux, le bien-être qu'ils en tirent? Affirmer le contraire équivaudrait presque à voir en nous le but de l'univers, but consciemment réalisé par une Providence. Ou sinon, si elle ne s'est pas occupée spécialement de nous, si elle nous a mis au même rang gue le reste^ mais, comme tous les autres êtres, avec la faculté de réagir, ne nous est-il pas loisible de nous prendre pour centre d'appréciation et d'action? Si tout, dans la nature, n'est pas pour notre mieux, ne pouvons-nous, sans bouleverser ses arrangements, les détourner à notre profit et, obéissant aux lois naturelles pour mieux les dompter, écarter leurs inconvénients? Puisque notre pouvoir de réaction fait partie de cet ordre, l'exercer dérangerait-il l'agencement de l'univers? La nature, par hypothèse, ne nous a pas interdit toute activité, toute modification du non-moi : pourquoi aurait-elle exclu ceux de nos actes qui sont guidés par l'idéal, plus que tels autres actes impulsifs ou réfléchis? S'ils étaient mauvais, défectueux par essence, ne devrait-on pas négliger et même chercher à effacer rétroactivement ces (( mœurs » qu'on prend pour base, et même notre civilisation, puisqu'ils proviennnent en partie de conceptions téléologiques et idéales? Non! au lieu de détruire l'œuvre déjà accomplie en ce sens par nos ancêtres humains et non humains, notre intérêt est d'adapter le monde à nous, en même temps que nous nous adaptons à lui. Artificiels en ce qu'ils dérivent de l'homme, mais naturels en ce que l'homme lui-même est un produit conforme à la nature, les idées et sentiments agiront dans le futur comme ils ont agi dans le passé. Toujours il subsistera des appréciations, des différences de jugement entre ce qui nous convient et ce qui ne nous convient pas, entre ce qui est et ce qui, n'étant pas, serait meilleur que ce qui est. Aussi relative qu'on voudra, il ne saurait être interdit de conserver Pidée de valeur, et, comme conséquence logique, de déterminer le meilleur