‹ Le fondement du droit et de la moraleChapitre 77 sur 135 · CARACTÈRE OBLIGATOIRE DE L IDEAL · texte numérisé non relu

CARACTÈRE OBLIGATOIRE DE L IDEAL

Peu d'individus ont assez de perspicacité et de plasticité pour concevoir et s'approprier les raisons profondes des actes et de leur réglementation. Ces raisons existent bien, mais elles ne sont pas à leur portée, au moins en chaque occasion. Aussi donne- t-on toutes sortes à^ explications qui n'en sont pas et qui sont destinées seulement à endormir la curiosité. Parfois la mère ajoute : (f II faut faire telle chose parce que Dieu le veut, parce que cela est bien, t'en abstenir, parce que c'est laid et digue d'un enfant mal élevé ; tu te comporteras comme une grande personne, comme une personne raisonnable, supérieure. )) Ou bien elle invente quelque avantage ou inconvénient imaginaire, naturel ou social : (( Cela te grandira. Tu feras plaisir à telle personne. Tu perdras tel organe, telle faculté, la vie. Les loupsgarous, les gendarmes te puniront!... » En tous ces cas, on fait appel à un désir plus puissant, on rattache un fait à un souhait préexistant, on met une inclination, une crainte naturelles, au service de fins étrangères, — tromperie d'ailleurs bienveillante et bienfaisante. L'essence du procédé reste d'ailleurs la même, qu'on promette ou non un châtiment : la sanction n'est pas caractéristique.

Sur ces données, sont bâtis, en plus grand et en plus varié, pour toutes sortes de situations ou d'actions, des systèmes de morale et de droit qui ne sont pas d'essence différente. Ils s'adressent à des hommes, il est vrai, mais combien seraient aussi incapables que des enfants de saisir l'tetiologie et la téléologie juridiques! Ce n'est pas, d'ailleurs, leur affaire : c'est celle des savants, des législateurs. Et ceux-ci, souvent, à la différence de la mère, sont sincères et de bonne foi et ne commettent aucune supercherie, même bien intentionnée. C'est qu'eux-mêmes n'en savent ou n'en cherchent pas plus, si même ils ne veulent ignorer la finalité individuelle ou sociale des nécessités a priori. Maint philosophe, interrogé, répond tout court, comme l'enfant : « Parce que. »

Kant n'a rien inventé de plus et l'impératif catégorique ne satisfait pas davantage l'investigateur. Les principes, dit-il^ qui, pour triompher, font violence à d'autres motifs, sont des impératifs. Il en est trois espèces : « Le premier exprime une nécessité relative à un but particulier qu'on peut poursuivre ou négliger (l'étude du droit pour telle profession); le second se rapporte à un but nécessaire pour tout être intelligent et sensible (la vie, le bonheur ?) ; enfinle troisième est conçu en lui-même, indépendamment de toute espèce de but, comme la loi nécessaire d'un être raisonnable. Les deux premiers, subordonnés à un but, sont des impératifs hypothétiques ; le troisième est Vimpératif catégorique ^ )) Tandis que l'exigence d'une action à titre de moyen

1. Métaph. des mœurs, p. 47; Rais, prat., p. 177. — Beaussire, Mor., p. 64,

pour atteindre une fin donnée puise sa force dans le désir de cette fin, la loi morale pose des nécessités absolues, universelles, invariables. Elle n'exprime pas un conseil de la prudence, mais une u obligation )) indépendante de toute condition, et veut être obéie pour elle-même.

Et cela est assez exact. Sans doute le mal ne se commet pas seuleujent par ignorance et la vision consciente du bien ne suffit pas à sa réalisation. Le poète, depuis longtemps, l'a remarqué : « Video meliora proboque, Détériora sequor )); et les psychologues ont montré que l'on accomplit souvent le mal que l'on connaît et que l'on hait, de même que, parfois, on est impuissant à réaliser ce, vers quoi on aspire. Mais, tendre vers un résultat n'est pas l'atteindre, et le fait que l'idéal ne triomphe pas n'est pas une objection contre la réalité de son principe actif. L'existence d'un mobile, n'impliquant nullement l'absence ou la disparition des contre-mobiles, n'est point infirmée par la prépondérance de ceux-ci. — Il convient aussi de distinguer notion et motion, appréciation et appétition. Mais l'estimation suit de près la vision d'un acte, puis la conception de sa bonté en entraîne approbation, et celle-ci engendre le mouvement vers sa réalisation. Ainsi le sentiment de l'obligation ^ est intimement liée à l'idée de la désirabilité ou de la respectabilité; l'une appelle l'autre, immédiatement.

On a pourtant souvent distingué ces deux choses pratiquement inséparables: l'idée du bien, de la justice d'un précepte, et le devoir de s'y conformer, la promulgation de la loi morale en l'esprit et l'injonction d'y obéir. « La conscience, dit-on, est connaissance, et le respectest sentiment; tout au plus la première excite-t-elle le second. » Mais qui dit loi dit autorité, et de même la notion de bien contient celle de devoir. C'est seulement à l'analyse que l'établissement des maximes est distinct de celui de leur valeur. — (( Autre chose est de sentir qu'un ordre est donné, autre chose qu'on est tenu de l'exécuter. » L'objection est exacte en elle-même, mais dès qu'on reconnaît à l'injonction un caractère éthique, on sent qu'elle demande d'être suivie, même si l'on éprouve le désir de s'y soustraire-.

1. Contra: le livre si captivant de Guyau : Esg. d'une morale sans obi. n sanction. — Quelques auteurs y voient une obligation relative. Certains s'en tiennent à une obligation envers soi (Malapert. Mor., p. 287); d'autres, envers la société, à l'égard de personne (Duprat, Alor., p. 39).

2. Mon Dieu, quelle guerre cruelle ! Mon cœur te soit louiours lidèle. Je trouve deux hommes en moi : L'autre, à tes volontés rebelle,

L un veut que, plein d'amour pour toi, Se révolte contre la loi.

Louis XIV, paraît-il, s'écria, à la lecture de ces vers de Racine: « Voilà deux hommes que je connais bien. » Oui n'eu dirait autant?

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