‹ Le fondement du droit et de la moraleChapitre 78 sur 135 · POUVOIR MOTEUK DES SENTIMENTS MORAUX · texte numérisé non relu

POUVOIR MOTEUK DES SENTIMENTS MORAUX

Nous revenons ici à la question, voisine, du pouvoir moteur et de V efficacité des sentiments moraux et juridiques. On compare tour à tour le (( sens intime » à un flambeau, à une boussole, etc., et, remarque-t-on, l'itinéraire tracé n'a rien de commun avec la force mécanique qui nous aidera à le parcourir. — En réalité, la conscience n'opère pas à la façon de la lumière qui, projetée sur la voie, facilite seulement la marche, ni même à celle qui attire les papillons ! Laissons ces images hasardeuses pour examiner le phénomène en luimême.

11 n'est pas douteux que le droit, alors même qu'il ne déterminerait pas la volition, l'action, contribue à les diriger. En nous montrant le plus droit chemin (directum), il invite à le suivre. La conscience, comme la raison dans le domaine spéculatif, exerce un choix, une élimination. Elle fait plus, et l'on parle, à juste titre, de sa « poussée » : par impulsion ou inhibition, elle favorise l'action ou l'abstention. Ses manifestations sont des idées, et toute idée est motrice. Loin d'être inactive, la représentation d'un état tend à en amener la réalisation (Ex. : images ou imaginations obscènes ou sanguinaires). Et la puissance du droit et de la morale ne repose pas seulement surla pure conception de possibilités; elle se rattache à de nombreuses idées-forces de qualité, réductibles à celle de désirabilité ^ Des éléments moins intellectuels, plus sensibles, s'y mêlent parfois ; à la longue, en résulte un désir, un besoin, ou une habitude. La crainte se fonde parfois sur l'éventualité, non de châtiments matériels, mais du mépris public, c'est-à-dire de l'idée qu'autrui possède du bien - ; les pénalités elles-mêmes et toute sanction, et, par suite, la peur salutaire qu'elles inspirent, se rattachent en grande partie à la même origine. La contrainte exige la présence de la moralité, et souvent le droit n'a pas d'autres garanties (Préf. ; La force et le droit). Même

1. « Autant croire qu'une leçon de mécanique amènera un wagon à quitter sa place, qu'espérer la mise en mouvement de la volonté par la puissance de l'impératif catégorique. » La volonté n'est pas une faculté logique et a besoin d'une impulsion. « Une volonté sans intérêt est une volonté sans motif, un effet sans cause » (Schopenhauer, Nietzsche). — Idée banale et persistante, et pourtant encore plus fausse que: Aucun acte sans but.

2. L'opinion d'autrui a sur nous un grand empire. La nôtre aussi: c'est même à cause du prestige de l'opinion d'autrui auprès de la nôtre, que nous nous inclinons devant elle. Nous lui donnons sa puissance par notre résignation à la subir, par le respect humain, et elle réagit sur nous: il y a là circuit de forces, plutôt que cercle vicieux ou pétition de principes. « La pudeur à exprimer les sentiments immoraux, par laquelle on explique l'autorité des règles morales, est elle-même, dit-on, un contre-coup et un autre aspect de cette autorité. » Il n'y a là qu'un seul fait et il s'agit d'une simple constatation.

lorsqu'il les possède, l'idée de respectabilité exerce encore une double influence : en nous poussant à réagir contres les lésions de notre droit et à obéir spontanément à ce que nous considérons comme celui d'autrui. Elle ne se borne pas à favoriser le respect de la règle établie : elle contribue à son élaboration, en fomentant l'activité législatrice et lui fournissant la matière sur laquelle celle-ci opère. De l'idéalisme personnel, on passe facilement au prosélytisme, à l'effort de réalisation de notre idéal par autrui. Placés dans un certain rapport avec les choses, nous prétendons à ce que tout le monde pense et agisse en conséquence.

Bien entendu, l'idéal n'influe pas avec une puissance égale sur tous^ ni à propos des mêmes objets. Une concerne même pas tous les actes et ne se présente pas chez tous les hommes, ni à tous les stades de l'humanité.

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