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CHAPITRE IV

La fonction effective et la genèse du droit et du devoir n'importent pas seules, mais aussi la manière dont ils remplissent leur fin générale dans leurs applications aux cas concrets de la réalité. Le but n'est pas indifférent, mais il faut voir s*il est atteint. De même que le principe de la pénalité peut engendrer des résultats bons ou mauvais à raison de la façon dont les sanctions sont théoriquement distribuées et administrées en pratique aux diverses catégories d'actes, de même l^s idées-forces et sentiments moraux sont plus ou moins favorables suivant qu'ils correspondent plus ou moins exactement à ce qui, objectivement, est désirable dans l'intérêt individuel et collectif. Relatifs, malgré les apparences, à un but positif, c'est au nom de ce but, de la vie même, et non pas de quelque « absolu )), que nous les critiquerons. Dans cet examen nous puiserons des indications sur les défauts des législations morales et juridiques et sur les réformes qu'il y a lieu d'y introduire.

Nous ne reviendrons pas sur ^efficacité réelle à^s idéaux, dont la démonstration comporterait l'exposé de la réalisation du droit et de la morale dans l'histoire. Nous nous bornerons à voir d'abord dans quelle mesure ils sont corrélatifs d'un intérêt vital, et ensuite si, par leur objet ou leur intensité, ils ne comportent pas des imperfections et ne postulent pas, par suite, des adjuvants et correctifs.

Les idées de droit et de devoir enlèvent moins de satisfactions que n'en procure la limitation mutuelle de l'état de société : l'homme, malgré les restrictions que lui impose l'union^ est plus développé que s'il était isolé, et il n'a point avantage à vivre en parasite. Dans leur ensemble^ dans leurs grandes lignes et même dans un grand nombre de détails, ces idées correspondent à des utilités. Loin d'être exclusivement matérielles^ suivant la prétention du matérialisme historique, ces utilités comprennent toutes les satisfactions qui remplissent les exigences de la vie individuelle ou sociale ou ajoutent à son agrément. Aussi ne saurait-on prétendre que la réprobation, la notion de délit sont indépendantes de la nocuité, sous prétexte que le meurtre est considéré comme plus grave que la banqueroute 1 : les souffrances et lésions corporelles, loin d'être exclues,

1. Ni parce que les juges sont plus sévères envers les délits dont l'exten-

passent en première ligne si l'on considère que les désirs et fins individuels et collectifs se résument dans le développement de la vie. Les choses n'entrent en considération que par rapport aux personnes, et les dommages pécuniaires qu'à raison des [douleurs, des misères qu'ils occasionnent.

Ce qui est moral est utile, mais tout ce qui utile n'est pas considéré comme moral. Il n'y a point là non plus d'objection à ce que nos idéaux soient, en fait, soumis à l'influence des conditions de vie. D'où procède donc la distinction entre l'utile simple et l'utile présenté comme bon? L'appoint de cette force a une raison d'être non seulement au cas d'incompréhension complète de l'intérêt, mais encore chaque fois que la propension qui résulte du désir est mal proportionnée à la valeur du but. Inversement tout le désirable n'est pas ainsi encouragé, car, sans compter ce qui ne dépend pas de nous, une partie n'a pas besoin d'appoint en plus ou en moins. Maint acte très utile, parce qu'il est tel, est l'objet d'un instinct, d'une impulsion directe, ou s'impose suffisamment à la réflexion : son défaut d'appréciation ne prouve pas plus contre l'utilité des actes moraux que l'absence de prix de l'air contre l'élément d'utilité et de désir dans la valeur économique. Des actes indispensables paraissent indifférents ou sont désapprouvés parce que l'idée de désirabilité, qui forme bloc, s'appliquerait à la catégorie entière, plus nuisible, à laquelle appartiennent ces actes. Il arrive aussi que des inclinations naturellement trop fortes eu égard à leur raison d'être aient besoin d'être refrénées par des tempéraments éthiques. « Si la morale se ramenait à l'intérêt, comment expliquer, dit-on, que les philosophes se soient, depuis l'antiquité, acharnés contre la richesse? » C'est qu'une tendance séculaire nous pousse à sa recherche. De plus, d'autres que les philosophes l'appréciaient exagérément : or, d'une manière générale, tout excès de l'un doit être corrigé par l'autre. Et ainsi la diversité des opinions s'explique par un jeu de contre poids, peut-être compliqué, entre les divers groupes dont elles émanent, de façon à ce que la résultante possède l'intensité désirable.

Que l'assentiment aille, comme aux temps primitifs, à l'autorité dont émane la règle ou, comme aux stades ultérieurs, à son contenu, l'objet des préceptes correspond dans une large mesure aux conditions de vie ^ . he a fas )) semble bien avoir une source autre que

sion n'est pas à redouter, qu'à l'égard de ceux qui sont consacrés par les mœurs (Richard, ib., p. 60). Par accoutumance le mal est moins senti.

1. Reclus, Prim., p. 113, H 8 s, 165, 2&0 s, 348 : chez les Apaches et Inoits. rites vénatoires, chasses sacrées; chez les Inoits et les Monticoles des Nilgherris, troupeaux de vaches divines, étables-sanctuaires, églises-laiteries,

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l'opportunité et imposer de lourdes charges en faveur d'êtres imaginaires : ces sacrifices sont en corrélation étroite avec le respect et l'obéissance, et, par là, des fantômes ont rendu aux hommes l'inappréciable service de les diriger malgré eux dans la voie du bien. Ils unissent les membres de la cité dans les charges comme dans les profits, ils leur donnent le sentiment de la responsabilité et les menacent de peines expiatoires. En même temps que les dieux, l'Etat et les individus jouissent de la protection de la religion. A Rome, « celui qui dégrade les murs, qui déplace les bornes, qui vole nuitamment les fruits, etc., pèche contre les dieux et encourt leur colère. Les principes religieux et les formes ne sont-ils pas parfaitement conformes aux buts temporels des Romains? La religion, il est vrai, protège les institutions .politiques romaines, mais elle est assez complaisante pour revêtir, au gré de l'Etat et sur un signe, toutes les transformations qu'il réclame d'elle. L'inauguratio peut être retirée si les auspices sont favorables, le mariage conclu avec confarreatio peut se dissoudre par difîareatio ^ »

Le besoin d'une idée-force encourageante (de même nature que : je suis dans mon droit) demandait d'obtenir le consentement des dieux à toute action de quelque importance, mais (( la doctrine des présages était disposée de telle façon, que ce n'était pas l'homme qui dépendait des signes, mais les signes qui dépendaient de l'homme. On enseignait que l'interprétation des signes était entièrement entre les mains de celui qui les avait observés. Il pouvait les accepter, les refuser, ou même changer leur signification : la menace apparente se changeait en promesse. » On se servait des augures pour empêcher les assemblées du peuple, pour inspirer confiance, respect ou obéissance au gouvernement ou pour invalider les mesures politiques. « Le principe religieux fut un moyen pour atteindre un but. » Ainsi devient objet de calcul mainte donnée primitive de l'intuition. De l'une ou de l'autre manière, les divinités sanctifièrent les idées pratiques et ce fut un des secrets du prestige de leurs représentants. Ce que la philosophie appelle développement des facultés humaines, dit F. Laurent, la théologie le nommait salut. « Dieu le veut » était une formule simple, plus accessible, d'un effet plus sûr. que desjustifica-

grand-laitier élevt'' au rang de dieu; les baleiniers jouissent d-un prestige surnaturel; au Bengale, liturgie du fer; les Romains avaient réuni en collège sacerdotal leurs constructeurs de ponts ; les Chewsores du Caucase ont leurs prêtres brasseurs et les Todas leurs divins fromagers. Presque partout on accorda le privilège de royauté ou de prêtrise aux guérisseurs et sorciers.

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