‹ Le Fondement du DroitChapitre 1 sur 166 · STE URORET NS AVR · texte numérisé non relu

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Il me souvient d’un roman dont l’un des personnages, un savant, découvre, au moment de terminer sa carrière, un moyen de rendre libres, facultatives, la fécondation et la procréation. Soudain averti des répercussions bonnes et mauvaises qu’entraînerait la divulgation de son procédé, il hésite et surseoit au couronnement d’une vie de recherches dont il n’avait pas songé à mesurer l’opportunité, À sa mort, il lègue à son fils son secret, avec la mission de peser le pour et le contre : une seconde vie fournit à peine les éléments d’appréciation.

Personne ne saurait se flatter de donner une solution à Pun des problèmes les plus vastes, les plus complexes, les plus fondamentaux, qui se posent à l'esprit humain, à savoir l’origine et la légitimité des diverses formes de l'idéal, conçu comme distinct de la réalité, de l’êtreet du devenir. Mais à l’auteur qui, en cet ordre d’idées, expose une théorie non consacrée Par une pratique conforme ou une tradition favorable, — ne fit-il que rééditer et a fortiori s’il rassemble en un tout des vues éparses, — à celui-là incombe la pesante responsabilité d'engager quelqu'un, fût-cé une seule personne, en des voies nouvelles. S’il était convaincu de la puissance des idées, ce penseur ne devrait-il pas, plutôt que d’encourager la stérilité de l’action humaine, préférer le silence ou souhaiter que le souvenir de ses paroles fût à jamais effacé? Il ne servirait à rien d’invoquer la véracité de son dire, à laquelle il serait d’ailleurs vaniteux de prétendre : la vérité, malgré le mot d’Helvétius, peut être parfois nuisible.

1. Aux auteurs cités ci-dessous, ajouter : Giraud, L’idée du droit, Ac. sc, mor., nov. 1879; Les orig. du dr. dans leur intégr., R. phil., 1883, p. 170 ; Lad. Zaleski, Le pouvoir et le droit, 1899; Bayet, Mor. scient. ; Belot, Pr. de mor. posit. ; Boucaud, L'idée du dr. et son évol. hist. (anat, et embryol.), etc...

Le cas, ici, se présente d’une manière presque opposée. Peut-être à raison des illusions qu’elle laisse subsister et en dépit d’inexactes interprétations possibles, notre critique, loin de constituer un acte d’hostilité contre les « idées saintes », renforcera celles qui lui résisteront. Les idées de droit et de devoir gagnent à être assouplies aux yeux des théoriciens qui les contemplent comme d’indiscutables « absolus »; ceux qui les, combattent comme vides leur trouveront ici un appui. La puissance de la justice n’a pas à craindre les attaques des humains. À ceux qui la ramènent à une condition de vie dans l’évolution, elle ne doit pas moins sembler au-dessus des atteintes mortelles qu’à ceux qui y voient une institution providentielle : la sélection, à défaut d’autre garantie, se chargerait d’assurer son triomphe en éliminant ses négateurs.

Ces souhaits, ces espérances, par là même qu’ils écartent l’objection tirée de la malveillance des intentions et du danger des conséquences, n’exposent-ils pas au reproche, inverse en un sens, de téléologie? Touchant non pas les recherches scientifiques, dont il est exclusif, mais la publication de leurs résultats, un tel calcul intéressé n’est pas interdit dans le domaine de la morale et du droit, qui tendent au «bien » individuel et social. Nullement soucieux de cacher ce désir préconçu de servir la cause de l'idéal, nous donnons comme motif avoué et comme raison de cet exposé la constatation de l’état de malaise, de crise morale dont souffrent notre époque et notre pays en particulier.

I. — Cet état va en s’accentuant. Nul siècle plus que le xvir° n’avait parlé à l’homme de ses droits. Venue comme son terme forcé, la Révolution « fonda la liberté ». Or, du bilan des idées dont sortit ce grand mouvement, il ressort qu’il en reste peu de chose. Les valeurs anciennes et démodées ont été converties ou détruites. A l'Homme abstrait et idéal, libre et partout semblable à lui-même, la science positive a substitué des êtres nullement égaux, soumis à un étroit déterminisme et à une dure loi de concurrence, à peine tempérée par l’état de solidarité. Il s’en faut de peu que l’on ne dénie l’existence d’un ensemble de prérogatives attachées à la qualité d’être humain. De l'idéal antique, du droit naturel médiéval, des « absolus » du spiritualisme, il ne subsiste rien davantage.

Les causes de cette dissolution ? Elles se rattachent à l’état social entier. Quelques-unes, seules, présentent un aspect saillant. La science s’est donné à tâche de soumettre à l’analyse toutes les idées (et associations d’idées) sur lesquelles Phumanité s’en reposait dans le

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