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LA CRISE MORALE : CAUSES ET REMÈDES

domaine philosophique, moral et social. « Tout a été remis en question !. » Ce temps a vu naître le procédé de la dissociation d’idées. Peu de notions ont échappé ou survécu — à moins de s’être transformées — à ce travail de décomposition, pas même celles de Dieu, âme, libre arbitre, devoir, droit. La crilique et, ce qui est pire, le Sceplicisme se sont étendus de la connaissance à l’action, des principes premiers aux maximes générales de la conduite. Une « science des mœurs » a prétendu exclure la morale.

De la philosophie, la suspicion s’est répandue dans le public; l’opinion l’a transmise à l’éducation, aux mœurs. La conscience collective est troublée, hésitante entre tant de conceptions contradictoires de la famille, de la cité, de l'humanité. Faut-il même parler de conscience ? Le respéct, après la foi, s’en va. Nous vivons à une époque d’irrespect. Lorsque des écrivains prêchent l’amoralisme, sinon l’immoralisme, le peuple imagine difficilement que les catégories du bien et du mal ne sont pas arbitraires. La vérité des partis d’opposition devient erreur dès qu’ils triomphent. Ce qui est présenté comme méprisable à l'égard de compatriotes, on le recommande contre l’étranger, contre les peuples inférieurs. Au lieu que la morale interne s’étende à l'extérieur, la recrudescence de la lutte bannit le respect de la vie et des principes, même à l’intérieur d’une même nation, Aspirant avant tout à triompher, on ne limite aucun des moyens d’action dont on dispose. L’empirisme tranche les questions qu’on n’a pas le temps de résoudre. Les vices sont de tous les temps, mais dans le nôtre, on ne sait plus bien qu'ils sont tels. Si, par paradoxe, on ne se livre à leur apologie, du moins les excuse-toù, par mode.

Tant s’en faut qu’on délaisse, comme oiseuse et surannée, l’étude des problèmes que soulèvent le droit et la morale. Comme de la solidarité en ce temps de compétitions et de luttes de classes, jamais on n’en a tant discouru ; et l’une des causes de trouble, non la moindre, réside dans la prédominance, contraire à la subordination naturelle, de la connaissance sur les instincts de la vie pratique. L’instinct moral restant muet, on est bien obligé de calculer le bien et le mal de chaque action : la recherche et l’application, dans la vie quotidienne, d’un critérium objectif est sans doute un symptôme d'absence de sens moral. A prétendre substituer les « décisions de

1. Fouillée, Idée mod. du dr. en AUl., en Angl. et en Fr., p.t s; Beaussire, Pr. de mor., p. 3 s ; Aguiléra, Idée du dr. en All, p. vi s ; Lavallée, Idée du dr., p. 3s ; Chrétien, Idée du dr., p. 18; Morselli, Crisi della mor., 1896 ; Duprat, Mor., p. 7...

la raison » aux ÇCinspirations du cœur », à vouloir trouver des moifs à tout acte et tout réfléchir, on menace les idées de droit et de devoir, qui s'imposent sans dévoiler un pourquoi. L’ébranlement même des principes éveille Pintérêt : les uns prétendent abattre les ruines, d’autres les consolider. L’instabilité des mœurs, des lois, des institutions empêche que rien paraisse hors de discussion. Les questions à l’ordre du jour sont des questions de droit ou présentent un côté juridique : organisation du travail, de la propriété, de l’assistance, paix, souveraineté, nationalité, famille, mariage... Des assemblées et réunions, le débat passe au théâtre, dans la littérature, les journaux, les salons. Mais comment conserverait-On la vénération des grandes choses quand on aime à peindre les hommes par leurs petits côtés ?

A côté des personnes qui critiquent telle institution, telle forme de gouvernement, se trouvent des négateurs extrêmes qui abolissent toute autorité, toute loi, toute obligation. Mal armés par un enseignement insuffisant ou trop attaché aux textes et aux faits, juristes et sociologues sont inhabiles à répondre comme il conviendrait aux questions préjudicielles de leurs sciences : la société est-elle nécessaire, l'Etat est-il une forme indispensable de la société, etc. A cet égard on est tombé d’un extrême à l’autre : au droit naturel, passé de mode, aux philosophies du droit, imbues d’apriorisme métaphysique et de déduction, ignorantes des lois de l’évolution, les ethnographes prétendent substituer purement et simplement l’histoire comparée des institutions barbares !

Convient-il donc de renoncer à tout positivisme, d’abandonner la lutte contre les superstitions et pour le progrès ? Qu’on n’accuse pas leur principe: le mal provient de sa fausse interprétation, exclusive et unilatérale. L'évolution n’est pas La fatalité ; le fait positif n’est pas uniquement matériel et actuel, non plus que l’idéalisme forcément apriorique. Les variations sont la condition du progrès, mais l'absence de traditions engendre des mouvements désordonnés en tous sens. Or les auteurs et écoles qui ont participé à renverser les préjugés anciens sont restés indifférents ou impuissants à les remplacer par des opinions philosophiques plus rationnelles : à moins de se contenter de l’empirisme grossier d’une vie au jour le jour, des hommes de saine raison et de droite intention ont été réduits à, se cramponner aux théories déchues, — attitude non moins préjudiciable que les plus audacieuses des attaques.

Mainte raillerie attend la substitution de principes nouveaux aux anciens : à quoi bon, dit-on, ce « replâtrage », puisqu'on sera logé à

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