DÉFAILLANCE DE LA NOTION DE RELATION
d’être suivis. A tout autre que celui qui en a compris l'opportunité, la règle, n'ayant pas une origine claire, semble posséder une valeur propre. Il en est de même lorsqu’on l’a saisie, puis oubliée.
Dans tous les cas, une fois établie l’adaptation d’un moyen à une fin, il ne reste place, pendant longtemps, que pour des actes de répétition. Même chez un sujet unique, la notion du but intéressé s’ejface et on finit par croire désirable en soi, en dehors de toute utilité présente et consciente, l’acte qui, auparavant, paraissait désirable en vue d’une éventualité donnée. L’impératif hypothétique devient catégorique lorsque la condition (avantage, contrainte...) est oubliée ou disparaît de la conscience. Il ne saurait en être autrement : lorsqu'un des termes d’un rapport cesse d’exister, l’autre conserve en apparence une existence propre, une valeur absolue. De même un jugement semble s’imposer a priori quand les motifs en sont perdus. Malgré le principe de la relativité, on ne conçoit plus ni la base ni la mesure. La nécessité et la valeur logiques et téléologiques du « devoir » prennent un jour moral. Le relatif devient en soi.
Il en résulte une double abréviation : nous n’avons pas à remonter jusqu'aux motifs ultimes, ni, eux conscients, à en tirer ceux de notre conduite dans chaque cas. « Le calcul de l'intérêt est remplacé par l’amour du bien et la haine du mal!. » De là une économie énorme, commune avec d’autres actes : la téléologie ne concerne que les actes non encore assez adaptés pour se passer d’elle; peu à peu la conduite qui en résulte s’incruste dans les dispositions psychiques, dans le caractère, dans l’organisme et rend superflu le calcul. L’éclipse de l'intérêt ne le supprime d’ailleurs pas; n’en connaissant pas la mesure, il ne triomphe que mieux des mobiles contraires, tout en évitant la recherche des rares cas où la présomption d'intérêt est fausse.
La réalité, la fréquence même de ce processus, ne sont pas douteuses. La défaillance de l’idée du but a même ses excès et ses inconvénients, auxquels n’échappent pas les idéaux. Nous avons une tendance à nous préoccuper des moyens, à leur donner une valeur propre et indépendante ; souvent même, notre connaissance, dès l’origine, se borne aux rapports directs et proches (par ex., les consommations superflues qui « font marcher le commerce », pris lui-même pour une fin). Le but prochain du négociant est de gagner de l'argent. La recherche des richesses, à raison des satisfactions qu’elles procurent, se transforme parfois en avarice. L’amour du travail pour lui-même est plus rare, mais il existe aussi. Chercher la vertu pour elle-même
4. Novicow, tb., p. 58. Pour lui, c’est affaire d’accélération de l’image,
est, a-t-on dit, (« une sorte d’avarice morale héréditaire », mais son utilité est beaucoup plus grande que celle de l’argent et on risque rarement de l’avoir en excès.
En ce qui concerne la genèse du sentiment moral, l'habitude du désir et de l’acte ne suffit pas : une explication complète exige la mémoire du caractère désirable, combinée avec l’oubli de son motif. C’est un raccourci de jugement utilitaire. La conscience, loin d’être de l’égoïsme « qui s’éclaire », serait plutôt,de l’intérêt obscurci. Sous nos yeux, nous observons que les enfants ne se rappellent pas toujours les instructions reçues, Les raisons plus ou moins bonnes qui leur sont données des préceptes, si même on leur en donne !: l’acte acquiert ainsi un prestige isolé de toute justification et ils finissent par l’accomplir pour lui-même. Toute manière de juger, devenue habituelle, nous conserve l’impression non circonstanciée de la nature bonne ou mauvaise des conséquences des actes. La reproduction du commencement du processus ressuscite la.suite des impressions qui y sont associées et en anticipe même le terme. L’idée seule d’un acte ramène la sensation qui l’a accompagné, alors même que nous avons perdu souvenance de ses circonstances, — de même que nous apprenons le nom des choses qu’on nous a présentées en le prononçant. Nous parvenons ainsi non seulement à imiter autrui, mais à nous imiter nous-mêmes, avec une force croissant parallèlement à l’habitude et qui peut même devenir héréditaire et instinctive.
Les idées motrices de droit et de devoir se distinguent du désir qu’entraîne la répétition d’un acte voulu en vue d’une fin et de la foi qu'engendre la croyance enracinée : ce sont également des phénomènes subjectifs qui correspondent à quelque chose d’objectif, mais plus ou moins exactement. L'intérêt auquel répond l'idéal n’est pas seulement inconscient : il n’est pas toujours réel.
1. Si on les rappelle : « Oui, répond-on, c’est bien cela. » — Maint idéal n’a d’autre source que « le préjugé d’une nourrice ».