EXPÉRIENCE INDIVIDUELLE ÉT SOCIALE
En dehors de la répulsion engendrée directement ou par sélection à l’égard des actes nuisibles, en dehors de la pression sociale opérant mécaniquement, il existe encore une source de sentiments moraux, la plus consciente de toutes : c’est lPappréciation, originairement réfléchie, des inconvénients de tels ou tels actes et de la nécessité de ne pas transgresser certaines prescriptions et limites 1.
Tout être tient à La vie, au bien-être et à ce qui assure leur maintien. L’expérience a montré à l’homme quels actes étaient ou non appropriés à cette fin. Les actes les plus efficaces, les plus avantageux, ont été « estimés », de manière variable selon les circonstances. On le fit d’abord à un point de vue étroitement égoïste, et c’est pourquoi la spoliation fut d’abord honorée; puis on transposa son propre bien en faveur d’autrui, et de là vient qu’aujourd’hui encore « après ceux qui vivent bien sans rien faire, les plus considérés sont ceux qui gagnent le plus en travaillant le moins » (Laplaigne); enfin, on se plaça au point de vue général, et dès lors la justice devint une règle, au moins dans certaines relations. La première manière de voir n’aurait su en effet durer avec un caractère universel.
De nombreuses influences ont contribué à faire admettre plus ou moins consciemment la symétrie et la réciprocité. Les « mobiles de sociabilité » — sympathie, amour... (qui ne sont pas le droit ni son origine) — ont transporté nos appréciations des avantages, des inconvénients physiologiques ou sociaux résultant des bonnes actions ou des vices, aux mêmes actes et dispositions d'autrui. Par logique, les hommes ont admis chez leurs semblables les mêmes attributs et prérogatives que pour eux : on finit par ne plus penser à sa liberté sans songer à celle des autres, qui limite la nôtre. Cette interversion a été favorisée aussi par le calcul. Nos ancêtres n’ont pas été sans remarquer que leur honnêteté était en général récompensée et que celle de leur prochain avait toujours pour eux des conséquences heureuses ; d’une manière générale, ils ont compris qu'ils avaient avantage à se bien conduire et ont pénétré leurs compagnons du devoir de les respecter et même de leur procurer certaines faveurs. Ils ont louangé leurs bienfaiteurs et blâmé ceux qui résistaient à leurs prétentions. Dans toute société, chaque membre, fût-il tolérant, juge ses associés et le jugement porté rejaillit sur sa propre conduite. Sans ce détour, nous apprécierions peut-être nos propres actes, mais en
1. Ce processus n’est point incompatible avec les sources plus spontanées. Spencer (Probl. de mor., La morale et les sent. moraux) maintient cette affirmation exclusive que le sentiment moral a précédé les constatations d’utilité et les a rendues possibles.
nombre moindre et de manière plus égoïste, moins stricte. Des opinions particulières résulte une opinion collective, qui est un puissant ressort des mœurs. Notre jugement, nos idées sur autrui, sont indépendants de nos mobiles — c’est la paille et la poutre —, mais autrui est de même plus exigeant à notre égard et nous le devenons aussi !.
L'idéal est une acquisition de l’expérience non seulement individuelle, mais sociale. Cette dernière part ‘est même la plus importante : si nos ancêtres ne nous avaient pas transmis le riche trésor de leur épargne intellectuelle et morale, notre indigence serait pire que sans leurs richesses matérielles. Les émotions répondant au bien et au mal résultent, selon Spencer lui-même, des expériences accumulées d'utilité. Celles-ci, organisées par degré, transmises de génération en génération et engendrant des modifications nerveuses correspondantes, sont devenues, dans l'individu actuel, indépendantes de l’expérience personnelle consciente ?. — Ainsi évitons-nous le reproche de confondre lutile et le juste, la sagacité et la vertu. Ce mode, parmi d’autres, suppose la réflexion, le calcul, mais seulement à son origine et non dans les résurrections subséquentes des phénomènes psychiques. Or il peut arriver que l’acte d’abord motivé apparaisse ensuile comme bon en soi.
D'abord lorsqu'un prétexte est édicté par une personne et appliqué par d’autres. Ainsi le fort, l’habile, par calcul égoïste, pour ne pas perdre de sujets et accroître leur bien-être et leur quiétude propres, consolidèrent l’ordre social; des hommes plus avisés prescrivirent, en vue du bien collectif, de ne pas tuer les enfants ni les vieillards, de veiller à la tenue du corps et de se nourrir suivant une hygiène élémentaire, d’inculquer une certaine éducation à la jeunesse. Leurs préceptes, dont l'excellence se fit sentir même si elle ne fut pas pleinement consciente, parurent inspirés des dieux et dignes
1. Alsworth Ross, Genesis of ethical elem., Amer. J. of Sociol., V, p. 161 : la moralité générale est supérieure à la généralité des consciences. « Ce serait le produit d’une sorte d’hypocrisie qu’impose la vie sociale. Les individus n’osent pas exprimer les idées qui passent pour être nuisibles, mais seulement celles qui ont le plus de chances d’être approuvées. » Celles-ci, seules couramment manifestées, acquièrent une force et une autorité que ne sauraient prendre les autres, constamment refoulées dans le for intérieur.
2. Bain, &b., p. 122; Marillier, Coutume, tabou, Entre Camar., 1901, p. 391 ; Fouillée, ib., p. 1: Le plaisir vague de revoir le lieu de notre jeunesse n’est pas autre chose que les impressions ressenties autrefois et fondues en une masse indistincte. Lorsque nous accomplissons un acte honnête, nous nous sentons comme dans notre patrie : notre satisfaction est une réminiscence, où résonnent en sons vagues les joies de la race entière.