Jhering, Evolution du droit, p
qui est probable, si le serment est déféré). Si improbable qu’elle paraisse, la découverte de la vérité est presque toujours possible : fûton seul témoin, on peut se trahir soi-même, par exemple en rêve, et on n’est pas sûr que le remords ne contraindra pas à reconnaître le parjure. Or l’homme qui aurait menti sous la foi jurée perdrait irrémédiablement la confiance de tous. Là est son intérêt direct. Mais pourquoi serait-il perdu moralement? Ici apparaît l'utilité collective à ce qu’on dise la vérité, à ce qu’il existe un moyen de l’obtenir. Autrefois la torture jouait ce rôle. Or la souffrance n’assurait pas toujours l’aveu du coupable et amenait parfois l’innocent à se déclarer fautif. Le serment est plus sûr.
Quelques dérogations sont purement apparentes. Ainsi en est-il chaque fois que l’acte indifférent ou nuisible est utile à un autre sujet. Par exemple les sacrifices imposés à l'individu en faveur de la société et de l'espèce rentrent dans la règle utilitaire : le bien commun est encore un intérêt. Le droit procède non pas de légoïsme individuel seul, même non calculé ni conscient, mais à la fois du moi humain et de la collectivité ; l'idéal se conforme aux conditions de vie individuelles et sociales, d’ailleurs intimement liées. Qu'ils limitent Pégoïsme étroit, poussent au travail pour autrui, pour la descendance en même temps que pour soi, cela n’implique donc pas qu’ils soient désintéressés. Ce qui les fait paraître tels par rapport à un sujet, c’est Le défaut d'identité entre la personne à laquelle se rapporte le bien et celle qui le conçoit, de sorte que ce qui est objectivement désirable pour la société le paraît à l'individu, seul centre de conscience. — Par l'instinct juridique, par l’idée morale, produits de la sélection et de l'éducation, autrui est présent en chacun, la société est en moi, Et ce n’est pas sans danger qu’on s’en détache. Certains triomphes de la connaissance ne s’opèrent qu’au détriment de soi et pour mieux mourir : la dissociation des idées de génération et de plaisir n’est pas moins contraire à une vie expansive de l'individu, qu’elle délivre de soucis matériels mais prive d’infinies jouissances, que préjudiciable à sa nation. Toutes les limitations qu’on prétend imposées en vue de la collectivité seule tournent à l'avantage de ses membres, solidaires avec elle, car, en s’inclinant, ils évitent une réaction nuisible et recueillent parfois, outre leur part du bien-être général, une récompense sociale. Ce qui, un jour, a nui à l’un lui profitera le lendemain, car la loi est égale pour tous, et il n’est ni avantageux, ni logique, ni (équitable », de séparer l'actif qu’on en retire, du passif qu’elle impose. Le principe de l’inviolabilité de la personne, qui oblige chacun à ne pas léser autrui, lui évite d’être sacrifié à la