RELATIVITÉ DES CONDITIONS DE VIE
plus uniformes. Telle morale s’appuie sur le plaisir, le bonheur, Putilité, telle autre, plus austère, « proscrit certains plaisirs et n’en approuve aucun ». L’une prêche la recherche des biens de la terre, la vie longue et « bénie d'enfants », l’autre tourne vers la spéculation ou la contemplation tous ses soins. Celle-ci semble sacrifier aux ancêtres la génération présente, celle-là la voue à la préparation des générations futures, Ici, le culte de la Patrie l'emporte; là, celui de l'Humanité. L’antiquité idolâtrait le corps; le christianisme le néglige au profit de l’âme ; on nous conseille aujourd’hui le développement intégral,
De cette diversité faut-il conclure à la contradiction ? Loin de là. Il semble dans la logique que les idéaux varient puisque les circonstances varient également : c’est Le principe de la relativité des conditions de vie. Loin que l’opposition des données de la conscience et des mœurs exclue leur coïncidence avec l'intérêt vital, ce serait au contraire leur uniformité qui démontrerait leur inadaptation à un monde ( ondoyant et divers », où tout change, où tout passe. Les iustincts ne sont pas fantaisistes, les législateurs normalement n’agissent point par caprice : les uns tiennent compte, les autres s’inspirent du bien individuel ou social. Leurs divergences résultent des exigences du milieu et de l'activité, des besoins et des moyens de salisfaction, variables selon les latitudes et les degrés de développement, et s’expliquent par eux. — A l’origine, la société étant à peine formée, ses liens ne pouvant être serrés ni profitables, les relations externes et internes, à peine distinguées, étaient l’objet des mêmes appréciations: le vol, comme les razzias et le pillage, était élevé à la hauteur d’une institution. Aujourd’hui encore, sommes-nous bien éloignés des sauvages qui prient leurs dieux pour le succès et associent leur morale à l’extermination de leurs ennemis? Le droit, sans doute, exige et organise l’état de paix, même lorsqu'il réprime et punit ; il refrène, au besoin par la force, la vengeance privée, les luttes entre particuliers, entre tribus, et il condamne les guerres entre les nations, plus préjudiciables encore à l’ordre exigé par le développement des peuples. En cela, il se conforme à l’idéal théorique, car la paix est supérieure en soi à la guerre et, abstraction faite des possibilités, compatible avec une plus grande somme de bienêtre. Pourtant, il lui a bien fallu tenir compte des contingences. En des temps où les buts étaient autres et les moyens de satisfaction très rudimentaires, il a sanctionné, sinon promu les agressions et le carnage. La brutalité a donc été un titre de gloire, l'esclavage une institution jugée indispensable, le despotisme estimé comme un bien-
fait et l’obéissance passive comme une vertu. La coopération pacifique et productive vient-elle à s’étendre aux dépens de la rapacité prédatrice ? Le vol ne confère plus le respect et le travail accède à l'honneur. À mesure qu’on emploie des procédés plus sûrs et plus économiques, les entreprises aventureuses et malhonuêtes sont peu ou point applaudies ; la justice intérieure est plus soutenue, la contrainte, devenue moins utile, s’adoucit et se restreint: l’adhésion volontaire aux exigences de la vie sociale préserve plus efficacement de la désagrégation P édifice. À son couronnement, la pitié et la charité deviennent objet de prescription. L' hômme, au lieu de n’estimer en son semblable que ce qui lui sert personnellement, finit par voir en lui une fin. La concorde assure au mieux le même résultat, qui est la satisfaction individuelle et collective : la civilisation, a-t-on dit, s’accroît à mesure que l’homme étend son empire sur la nature, mais ce progrès lui-même est mesuré par l’union entre les hommes. Des précurseurs ont prévu et prêché cet idéal bien avant son temps; d’obstinés conservateurs, par contre, se cramponnent au passé. De ces mouvements ascendants et descendants résulte un mélange assez trouble où l’on a peine à discerner le suranné du futur. L’inertie de la masse maintient les traditions, régularise le cours des événements, évite les brusques sauts dans l’imprévu. — D'autres influences atténuent également la corrélation: la différence des connaissances, l’hérédité, la race. Par dessus tout, il convient d’observer qu’un même groupe est soumis simultanément à des nécessités inverses, qui le poussent à des solutions, à des actes de nature intrinsèquement opposée. Il ne faut pas, toutefois, pour le plaisir de la symétrie, exagérer : les exigences de la vie comportent d’autant moins un renversement absolu, que, en matière de sociétés, ce qui est extérieur aujourd'hui, fera demain partie du même corps. Toutefois la coopération ne s’impose pas au même degré avec l’étranger qu'entre membres d’une même nation. Cette duplicité a engendré deux morales (— l’une presque amorale), deux conduites différentes, dont les domaines naturels empiètent dans des proportions variables l’un sur l’autre. Il en résulte des confusions et conflits de sentiments et de devoirs, dont quelques-uns sont illégitimes : c’est ainsi que le guer-
1. Richard, 1b., p. 176 : Au delà d’un minimum de subsistances, il y a conflit même entre ascètes ; « le yrai remède n’est pas la liberté morale de l’ascète, c’est le travail. I1 concilie les exigences du besoin et celles de la vie sociale, Les plus grands progrès moraux de l’humanité ont été réalisés le jour où de grandes religions (mazdéisme, judaïsme...) ont recommandé l’activité laborieuse : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front... Celui qui ne travaille pas ne doit pas manger. »