SUBJECTIVITÉ DES CONDITIONS DE VIE
rier, s’il a non pas servi à consommer un attentat, mais à sauver la patrie, doit être jugé tout différemment du meurtrier qui enlève la vie aux Citoyens. Les morales religieuses varient de même, souvent importées du dehors, et elles sont concurrencées par des morales laïques, imprégnées de doctrines philosophiques à peu près aussi faillibles.
Les intérêts sont-ils donc si variables qu’ils puissent aboutir à des conceptions opposées, comme celies de la non-résistance et celle de la volonté de puissance ? Souvent Les extrêmes se touchent : pratiquement, l’abdication de soi de Tolstoï est moins loin qu’elle ne le paraît de la cruauté envers soi de Nietzsche, et elle facilite également l’élimination d’êtres déchus. Ou bien ces extrêmes se corrigent : l’idée de force et de lutte évite le mépris chrétien du corps, le renoncement. De plus, bien que soumise à la sélection lorsqu’elles agissent sur la conduite, les élaborations logiques échappent aux influences qui disciplinent les instincts, si même elles ne résultent de simples attitudes intellectuelles.
La « raison pratique », le sentiment moral, ne prononcent-ils pas aussi des sentences contradictoires ? De quelques-unes, simples tentatives vers le mieux-être, il ne reste que le souvenir. Pour une part, les autres tiennent aux conditions de vie, « L’opportunité est toujours chose relative. Le médecin ne se contredit pas, lorsque, d’après l’état différent du patient, il ordonne aujourd’hui ce qu’il défendait hier. Le législateur non plus. Le superflu de l’un devient le nécessaire de l’autre : ce qui profite à l’un nuit à l’autre ». Jhering (p- 294) en cite deux exemples. Le premier concerne l’enseignement. Dans quelques Etats à esclaves de l'Amérique du Nord, jusqu’à la guerre de Sécession, c'était un crime capital que d'apprendre aux nègres à lire et à écrire : c’est que l’obscurité était vitale dans cet état de choses. L’Etat a pris successivement, chez nous, trois autres attitudes, — indifférence, encouragement à l'initiative privée, obligation : il montra par là qu’il considérait l'instruction comme non utile, désirable ou nécessaire. Le second exemple est relatif au christianisme, d'abord persécuté, comme dangereux pour la religion de PEtat; puis persécuteur, parce que l’Etat ne pouvait vivre sans son appui ; après des siècles de luttes, le pouvoir arrive à croire que l’existence de la Société est compatible avec la liberté de conscience et même impossible sans elle. Laquelle de ces conceptions était vraie, juste? Toutes, eu égard à chaque époque, à chaque état social.
Peut-être cette conclusion de Jhering est-elle exagérée, car il
existe des conditions universelles ou ultérieures de la vie, qui tendent à corriger celles du temps présent, et des justices plus générales, qui sont en soi préférables aux plus particulières. Mais il n’en reste pas moins explicable que des sentiments diamétralement opposés aient justement prévalu dans des sociétés distinctes, ou dans la même, à la suite de changements de type ou de genre de vie. Ce sont, non des exceptions, mais d’égales conséquences du caractère intéressé du droit. La haine de l'étranger, la préférence accordée aux vertus militaires, sont, pour un milieu barbare, dahs la logique de la coopération pacifique des pays vraiment civilisés : d’exclusifs, les intérêts deviennent solidaires.
Sans cesse approchées, les conditions objectives du bien changent donc incessamment. Est-ce la seule cause de diversité des idéaux ? IL semble bien que des solutions divergentes soient proposées dans des circonstances davantage similaires et que certaines se trouvent en contradiction formelle avec les vrais intérêts de la société. Ce trait tient à la subjectivité des conditions de vie. Il arrive que le médecin se trompe dans la détermination du remède, mais, subjectivement, il tend au but, qui est la conservation de la vie. Le législateur, de même, peut errer dans le choix des moyens, obéir à des préjugés, mais il croit ! assurer ou aider l’existence de la société. « La Loi des XII Tables interdisait d’attirer par magie sur son terrain les semailles d'autrui, de jeter des sorts sur les récoltes » : le paysan croyait sa propriété en danger, donc la vie sociale. Au moyen-âge, on punissait les sorcières et les magiciens, on tremblait devant le diable, leur allié, plus qu’en présence de brigands. Leurs actes paraissaient contraires à la mission de la religion, menaçants pour les bases de la société. Or, pour être considérée comme juste (au moins provisoirement), il n’est pas indispensable qu’une chose soit condition de vie, mais {enue comme telle. Cette utilité putative a même présidé à l'élaboration réfléchie de mainte prescription sociale : les humains qui ont ordonné les propitiations pensaient faire œuvre agréable aux dieux ou obtenir en retour leurs bons offices ; les sacrifices, qui devaient protéger les vivants, constituaient l’amorçage d’un échange de services. En Egypte, rapporte-t-on, le plus grand crime consistait dans le meurtre d’un chat ; en beaucoup de pays, le sacrilège, la
1{Jhering (Evol, du dr., p. 295 s) ajoute : dans tous les cas. — Cela prouve de nouveau l'efficacité des croyances dans l’activité. — Il distingue les conditions : juridiques (qui dépendent de l’homme), extra-juridiques (de la nature) et mixtes : conservation de soi, propagation de l’espèce (qui sont aujourd’hui l’objet de simples dispositions négatives, et non pas de prohibitions, par ex. du célibat...), travail, commerce juridique.