VARIATIONS DE L’IDÉAL
raison d'Etat. A mesure que, pour intensifier la vie, les relations se multiplient et s'étendent, la vie et le bien-être de chacun dépendent davantage de la vie et du bien-être de tous, et la sympathie, parallelement croissante, fait goûter par chacun le bonheur ou le malheur de tous.
Ceci n’empêche pas qu’il y ait autant d’idéaux particuliers que de personnes et de classes. Mais ils doivent se juxtaposer, sinon se fondre, et non point prétendre se détruire réciproquement. Le vrai mal commence lorsque les parties d’un tout solidaire se posent en ennemies, et que l’une vise à exploiter ou épuiser l’autre. Parfois une minorité subordonne à son propre perfectionnement le développement des facultés de ses associés, traités sur le même pied qu’une nation, une race ou une espèce étrangères. L’Etat autoritaire se livre à mainte intrusion dans les tâches qui devraient aujourd’hui revenir à l’association spontanée : il engendre la guerre, organise une mutualité rudimentaire et régit le Corps social par des lois rigides.
Uniformes à l’intérieur d’un même groupe en dépit des différences individuelles et des particularismes locaux, les systèmes juridiques et moraux varient pourtant dans une large mesure suivant les temps, les lieux et les peuples. Les choses les plus hétérogènes : foi et impiété, haine et amour, cruauté et humanité (Jhering), ont été accueillies comme bonnes, même parmi les modernes et a fortiori si on se reporte à l’antiquité ou aux pays de culture rudimentaire. Le civilisé ne pense pas comme le barbare, ni même PAnglais comme le Français. S’il est un fond commun, partout identique, il se réduit à bien peu de chose et ceci donne à supposer qu’il n’y a pas de bien en soi.
Fussent-elles divagation et aberrations, les institutions et mœurs des sauvages n’en témoignent pas moins de la recherche de la vérité et de la vie à travers l'ignorance et l'impulsivité. Leurs manières d’agir et de penser leur parurent bonnes comme nous le paraissent les nôtres, et peut-être le furent-elles réellement et y reste-t-il encore quelque chose de bon. En tout Cas, nous ne devons pas les prendre à rebours. Efforçons-nous au contraire de percevoir, à travers des maximes grossières, des préjugés et des superstitions, l’existence de l'idéal qu’ils tendent à exprimer.
Les primitifs ont une moralité fort éloignée de la nôtre et, sur beaucoup de points, inférieure. Quelques-uns semblent n’avoir aucune nolion, même défectueuse et vague, de rectitude morale (Burchell). Chez les uns, la prétendue perversité résulte simplement de
l'absence de sentiment sur tels points spéciaux !. Pour d’autres, il faut bien en convenir, ce qui nous semble criminel est permis ou obligatoire : l’infanticide est un droit, la vengeance, parfois même sur un membre du clan, est un devoir sacré. Chez tous, l’idée du bien et de la vertu différe fort de la nôtre : la langue Sichuana ne contient pas d’expression pour remercier, l’Algonquin pour amour ; la pitié, aux yeux des Indiens, est une duperie, la paix un mal, le vol est toléré et l'humilité semble incompréhensible; chez les Koupouees, le plus grand crime consiste à pardonner à ses ennemis ; les anciens admiraient la ruse d'Ulysse... ; les Néo-Zélandais et Indiens Cree et brésiliens n’apprécient pas ou blâment la chasteté avant le mariage (nous-mémes sommes plus sévères pour les filles, qui ont à surmonter l’appréhension de conséquences plus graves) ?. Les relations les plus fondamentales, telles celles qui unissent les sexes, présentent une diversité analogue (inceste, polygamie) ÿ. L’esclavage est général, et le travail libre, à peine connu. Partout existent des privilèges, des raisons artificielles d’inégalité. Aux yeux des Patagons et de leurs compagnes il n’est pas digne d’un homme d'aider une femme, même si elle est en détresse. Quant aux prescriptions religieuses, leur fantaisie est inimaginable ; mais un trait domine, c’est que longtemps et presque partout, il y eut des orthodoxies légalement sanctionnées, tandis qu’aujourd’hui nous nous en détachons.
Ce n’est pas seulement au delà d’une montagne ou d’un fleuve que les appréciations morales changent : dans un même pays, elles sont inverses suivant le côté où l’on se trouve : le bandit, l'individu sans aveu, se targue de ses occupations comme l’honnête homme des siennes ; suivant qu’on est demandeur ou défendeur, on pense blanc ou noir, et peut-être suffirait-il d’intervertir les rôles, pour retourner demain l'opinion. Qu'est-ce donc qui est immoral, antisocial ? Faut-il désespérer de trouver et de faire adopter un critère du bien ?
Les conceptions doctrinales, les formules théoriques ne sont pas
4. Lubbock, Or. de civ., p. 400 ; H. préh., p. 518 : les mariages temporaires s'expliquent parce que le temps paraît long...
2. H. préh., p. 516 : Ni foi, ni espérance, ni charité. — Reclus, ib., p. 161 : Pour les Apaches, la déprédation est un bien; on les traite de sournois, perfides, appellations qui les flatteraient. — Vendettas, duels, sont aujourd'hui considérés comme préjugés sauvages.
3. Ib., p. 395. Dans plusieurs peuplades, les femmes mêmes se scandalisent de la monogamie. Par contre, de nombreux empêchements au mariage résultent de la différence de classes. — Spencer, tb., p. 136 s : Quelquesups offrent leurs femmes et même l’honneur de leurs filles comme un devoir de l’hospitalité. — Reclus, p. 337 : au Bengale, l’adultère est bien porté; p. 417 : les femmes Naïrs conservent la nudité par décence : « Nous ne sommes pas des prostituées... »