IMPERFECTIONS DANS LA PORTÉE
sauvage a, tout au moins, cet avantage sur l’homme cultivé, qu'il jouit d’une liberté personnelle de pensée et d’action, beaucoup plus grande que l’étendue compatible avec notre état de civilisation, C’est une profonde erreur. Le sauvage n’est libre nulle part. Dans le monde entier, sa vie quotidienne est réglée par une quantité de coutumes (aussi impérieuses que des lois) compliquées et souvent fort incommodes, de prohibitions et de privilèges absurdes. De nombreux règlements très sévères bien qu’ils ne soient pas écrits, compassent tous les actes de sa vie. Les Australiens se laissent gouverner par un code qui constitue une des plus cruelles tyrannies qui aient jamais existé sur terre. Esclaves de la loi, des coutumes, des précédents, dit l’évêque de Wellington au sujet des Néo-Zélandais !. » Si les sauvages n’accordent aucune attention à des actes que nous qualifions criminels, ils en défendent par contre et en ordonnent d’autres, auxquels nous ne penserions même pas. L’abondance se double ainsi de bizarrerie (infra).
Il semble que le primitif conçoive des obligations actives ou passives non seulement envers des animaux, mais envers des choses brutes indépendamment de leur rapport avec quelque tierce personne. Il réagit contre les lésions indépendamment de loute culpabilité ou plutôt il applique Pidée de responsabilité là où elle n’a que faire : sans doute est-ce inutile et même nuisible dans mainte hypothèse, mais il eût été bien empêché d’établir des distinctions et ainsi l’abstraction de tous autres caractères que la lésion était inévitable, bien qu’inadaptée aux cas concrets. C’est seulement à une époque récente que, même en cas de faute, on a pu concevoir la nécessité d’individualiser, d’atténuer ou d’accentuer la réaction ou la correction, suivant le résultat à atteindre et l’impression à produire en des sujets plus ou moins impressionnables. Une légère réprimande peut réussir ici et là de sévères châtiments échouer. Pourtant tout n’était pas regrettable dans la conduite opposée du sauvage, puisque sa vie était plus menacée que la nôtre et que ses semblables ne se seraient pas arrêtés devant une menace trop mesurée.
Chez lui, ce ne sont pas seulement les actes sociaux, mais les gestes de la vie privée qui sont réglementés. La religion, les croyances, sont impératives. Le jeu, la danse, revêtent des formes obligatoires et les mouvements contraires au rythme sont punis. Non seulement les contrats et tous les actes juridiques se caractérisent par des formalités inutiles, mais il semble que les formalités deviennent l'objet
1. Sir G. Grey, Polyn. Researches, t, 1, p. 222; Lang, Abor. of Austr., p. 7; Lubbock, Or. de civ., p. 440, et H. préh., p, 408,
principal, unique de certaines prescriptions et qu’on en crée sans l’ombre d’un prétexte, sans occasion, sans support et comme pour elles-mêmes. L’habileté, la subtilité d’un Spencer, a eu peine à trouver, à inventer peut-être, les raisons originelles des cérémonies et salutations : le vaincu abandonnait ses vêtements et son harnais au vainqueur et maître ou ge jetait à ses pieds, — de là l’usage de se découvrir, de se prosterner, de s’incliner, etc... Mais, si elles n’ont été dépourvues de sens dès le début, du moins ces convenances ontelles pris, par la suite, une importance exagérée, alors que leur raison, au contraire, s’effaçait. Les Egbas, qui sont fort bavards et ont du temps à perdre, ont inventé toute une série de saluts et de réponses applicables à toutes les occasions possibles : suivant qu'on est assis ou debout, etc... En Australie, selon Eyre, les rapports des indigènes appartenant à des tribus différentes sont extrêmement pointilleux (Lubbock). Presque partout la distinction en classes et en catégories amène l’emploi de formules d’une politesse conventionnelle : on se parle à la deuxième ou à la troisième personne du singulier ou du pluriel.
— Les mêmes minuties ne se retrouvent-elles pas chez nous, non seulement en matière diplomatique et protocolaire, mais dans les relations mondaines et même civiles ? Nous devrions avoir assez des restrictions, obligations et gênes qui nous incombent de par le monceau de nos codes et de nos lois et par la politique de notre intérêt. Nous ne nous en contentons pas. & À côté de cette société colossale dont les effets sont si faibles, il en existe une autre qui ne semble qu’une ombre. Elle ne possède aucun moyen de coercition, jamais elle n’a condamné ni à la privation de liberté, ni à l’amende. Elle na point de préposés, nulle procédure, nul code. Elle chuchotte, mais ce mot est une loi impérieuse. A la différence de Pautre, elle ne fait jamais connaître ses motifs, souvent capricieux ; elle se plaît à les colorer de quelque apparence d’absurdité pour mieux montrer qu’elle est souveraine. Elle est instable. » Ses effets sont plus merveilleux encore que ses procédés : « Sans contrainte, presque volontairement, tous lui obéissent, vont au devant de sa volonté. Elle prend l’homme à son lever, ne le quitte point jusqu’au coucher, lui dit, minute par minute, ce qu’il doit faire. Un blâme de cette société plus subtile suffit pour nous faire éviter ce que l’autre est impuissante à empêcher par la force. Si elle voulait prêter son concours à l'autre, il n’y aurait plus besoin de lois ni de tribunaux. Pourquoi ne le veut-elle ou ne le peut-elle ? »
C’est le monde, c’est la mode. Si l’on demande un exemple de leur
action quotidienne, on n’a qu’à songer à l’homme qui, par inadvertance ou pour tout autre motif, se promènerait sans chapeau. Celui qui s'aperçoit de l’absence de sa cravate se trouve gêné ; l’élégant qui sort avec des habits démodés se couvre de ridicule. Affronter la risée publique est plus rare et demande peut-être plus de courage que de résister à la réprobation. Procédons done, avec M. R. de la Grasserie, à l’analyse abstraite de ces importants phénomènes et à leur classement parmi les forces sociales et psychologiques !.
La société est vigoureuse, mais peu pénétrante ; ses peines sont trop brutes ; elle est massive et difficile à mettre en mouvement. Une multitude de faits exigent d’être réglés plus expéditivement ou ne valent pas qu'on s’adresse à la société, à sa contrainte, ni qu’on se fasse justice à soi-même par la vengeance ou le duel, inséparables de graves inconvénients, Entre le citoyen et Etat, se trouve le monde, avec son droit à la fois individuel et social. C’est encore la société, mais ut singuli. Il ne règle pas les rapports de deux personnes face à face, ni les droits de tout homme ; il concerne seulement ceux qui ont une condition égale (la Cour...), même peu élevée. Ses mobiles, comme son but, ses prescriptions et ses sanctions, restent dans la sphère immatérielle et idéale. Il n’agit pas par peur et s’adresse plutôt à l’honneur, souvent exagéré ou mal conçu, mais encore avec son élévation primordiale. Ainsi la galanterie a relevé la femme ; le courage, la chasteté féminine, la rigoureuse probité, la bienveillance, ont été renforcés par le même procédé.
Jusque là, le « monde » joue un rôle bienfaisant. Il est plus difficile d’apercevoir son utilité lorsqu'il emprunte les contours de la législation sociale en ce qu’elle a d’extérieur et de vain. En son état premier, elle était remplie d’appareil et de formalités sanctionnées par la nullité ; en droit romain, les termes des actions de la loi étaient hiératiquement consacrés (le plaideur était débouté s’il avait employé le mot chêne au lieu du mot arbre) et notre procédure ne se détache que peu à peu de ce rigorisme et de ces complications. « Le formalisme est un des instincts psychologiques les plus répandus : on ne s’insurge contre l’un que pour lui en substituer un autre. » Dans la législation mondaine, de même, la forme tient le plus de place, elle étouffe le fond. Les cérémonies religieuses ou juridiques n’ont d’égales que les mondaines. « On dirait que l’homme mondain ne vit que pour elles et par elles. À chaque pas une obligation surgit.
1. R. de la Grasserie, Rôle psych. et sociol. du monde et de la mode, p. 3-6, et Riv. di fil. e sc. affini, avril 1902 : le monde est l’état statique dont la mode est l’état dynamique.
Il ne pourrait plus s’en passer. De petits arrêts rythment son allure. Cela le dispense de penser, de vouloir, de prendre une initiative génante. Il en éprouve un véritable besoin » (p. 23).
Ces usages ne se cantonnent pas dans les classes supérieures. La toilette, 1 parure, les bijoux, les cérémonies et marques de politesse, sont surtout aimés par les peuples inférieurs. Mais, au lieu qu’on « retrouve » ces travers,chez eux, plus nombreux et plus énergiques, parce qu’ils les « exagèrent », nous avons plutôt une atténuation des leurs ; et si l’étiquette, de la cour, s’est yulgarisée, elle n’en était pas moins une amplification, un ratBnd rent, de la tendance populaire, et sa délicatesse seule empêche qu’on voie dans ces mœurs aristocratiques un retour à celles des sauvages.'Leur superfluité, du moins, est égale, dans la plupart de leurs parties. — Nous ne croyons pas non plus que le formalisme et l’amour des cérémonies soient naturels à l’homme et fassent partie de sa nature esthétique : comme l’activité désintéressée, comme l’art et les présents, ilssont antérieurs à la production économique, au commerce, à la science, et, comme la tendance à l'échange, ils ne sont devenus innés que parce qu’ils sont acquis depuis un temps immémorial. Cette restriction posée, nous convenons que les formalités de la procédure sociale plaisent à l’homme, davantage même que celles de la vraie procédure, car, nées non d’un litige mais de rapports sympathiques, elles s’accordent avec son caractère sociable. Aussi se conforme-t-on volontiers à leurs exigences et s’incline-t-on devant les jugements qui les sanctionnent. D’ailleurs elles répondent, en outre, « au goût de l'extérieur, du visible, auquel se réunit celui de l’habituel, de la répétition, de l’imitation de soi-même », et sans doute aussi le besoin de se limiter pour le plaisir de le faire.
La mode nous impose des toilettes et même des attitudes souvent génantes, parfois disgracieuses, fréquemment stupides. Aussi suscitet-elle quelques révoltés : «une inhumation mondaine les attend ».
Qu’y a-t-il au tréfonds de ces divers phénomènes ? Quelles en sont les racines psychologiques? Comment expliquer cette incohérence et ces exagérations? Quelle est la mesure de leurs avantages et de leurs inconvénients ? Sans doute l’usage adopté communément et durable paraît raisonnable; mais ce motif constitue une pétition de principe : pourquoi est-ce l’usage? M. R. de la Grasserie introduit ici l’idée de normalité, qui elle-même s’analyse en une loi et un besoin d’homogénéité, non exclusifs mais étroitement restricteurs des variations individuelles : l’homme doit ressembler à l’homme, non seulement anatomiquement et mentalement, mais par son extérieur,
par ses paroles et ses actes. L'accord contraint, insuffisant, se complète par l’harmonie. Le besoin d’uniformité se suffit à lui-même, comme celui de symétrie. Le crime ne serait pas autre chose que l’anomalie sociologique. En matière de mondanité et de mode, d’ailleurs, la conformité ne s’étend pas beaucoup entre classes ; on y sacrifie selon ses moyens. Toutefois il s’exerce dans toute la société une influence plus profonde, celle de limitation, « ce penchant humain à se conformer à ce qui a été » et, ajouterons-nous ici, à copier ce qui est au-dessus de soi.
Ce mimétisme social, cette reproduction et cette « déteinte », non unilatérales, mais, dans une large mesure, réciproques, qui « empêchent l'originalité », n’expliquent qu’un côté du phénomène : sa forme et non sa composition ni sou principe propulseur. Une sexualité affinée, un sentiment de l’honneur qui fonde une esthétique morale, n’y sont pas étrangers. Mais les convenances, le préjugé du « chic », dans ses multiples domaines, correspondent surtout à un souci d'esthétique souvent plus impérieux que les sentiments éthiques. Je ne sais plus quel humoriste a remarqué qu’un mariage serait plus sûrement manqué si le fiancé était aperçu en bonnet que si on le surprenait en train de commettre une malhonnéteté : cet exemple, trivial et significatif, montre bien qu’on met toutes sortes de considérations au-dessus de la commodité personnelle et même de l'intérêt social. Il est incontestable toutefois que la distinction du beau et du laid, du «bien » et du mal, elle-même, procure des jouissances individuelles et collectives : sous la forme des arts comme sous celle des usages, des cérémonies et des obligations mondaines, elle rompt la monotonie d’une indifférence égale envers les choses et les hommes, d’une absence d’appréciations, c’est-à-dire de sensations et sentiments agréables ou pénibles. En différenciant «artificiellement », elle donne l'attrait de la variété et peut-être même d’un peu de souffrance, sans laquelle il n’y aurait pas de vrai plaisir. Un grand nombre même de civilités rappellent les servilités (supra : « monsieur » ou monseigneur.….), qui étaient fort importantes sous un régime de militarisme, de despotisme et de castes : dans notre société industrielle en même temps qu’égalitaire, elles subsistent, sans raison ou pour varier le typeet y maintenir unélément d’activité désintéressée, un vestige de son passé prédateur. Quelquefois les « considérations distinguées » constituent un de ces innombrables autant qu’agréables mensonges sociaux et conventionnels, sans lesquels la vie serait rendue intenable par l'expression brutale des véritables sentiments. La bienséance et la politesse, observe finement Jhering, ont pour
effet et pour raison de faciliter et de favoriser le commerce de la vie privée, lequel est utile à la vie intellectuelle et morale des hommes. De telles frivolités non seulement adoucissent les frottements, mais fournissent une matière à l’activité de l'esprit.
Cette fin, en somme utile, de tous les « convenable », ( respectable » et « désirable », est secondaire relativement aux actes de préservation individuelle oy sociale. A raison de leur peu d'importance et malgré la présence parmi elles de préjugés sans le moindre intérêt, ce qui est disproportionné avec ses obligations, c’est la sanction dont est frappée, comme un sacrilège, leur violation : le ridicule parfois viager, la disqualification, l’infamie ou même le suicide imposé. De telles peines sont si excessives par rapport à l’intérêt en jeu et aux suites naturelles (c’est-à-dire indépendantes de l’idée de désirabilité), que ce surplus, cet énorme appoint, semble à peine approprié et destiné à des hommes grossiers. Aussi est-ce nous traiter comme des sauvages que d’y faire appel: une personne vraiment cultivée n’éprouve nul besoin de cette menace pour avoir une conduite digne !.
— Lorsqu’on examine comment le droit remplit son office de justice, la première aberration qu’on signale est également la pléthore de sanction. Elle s’applique ou bien à des cas particuliers ou bien à l’ensemble d’un système ou d’une conception juridique. Nous y comprenons d’ailleurs la réprobation, qui frappe fort inégalement les divers crimes. C’est ainsi que certaines tribus mahométanes considèrent le péché de fumer comme plus grave que le meurtre ou l’adultère. Les Cafres méprisent profondément comme incirconcis les Hottentots. — La disproportion n’est d’ailleurs pas absolue : il convient de considérer le contenu des coutumes comme un tout solidaire ; or le maintien de la coutume étant considéré comme une condition de la conservation du groupe et l’étant réellement dans son ensemble, toute transgression, fût-ce d’une de ses prescriptions secondaires, apparaît énorme ; de même l’homme qui viole, de parti pris, un usage mondain ou autre semble afficher le mépris de la société entière. Des actes sans importance sont rigoureusement interdis aussi, car, à la façon du mensonge par plaisanterie, ils sont nuisibles dans d’autres cas et tendent à se généraliser.
L’exagération de la contrainte proprement dite s’observe dans la
1. L’abondance de ces « désirables en soi » est compatible avec le peu d’intelligence et la rareté, chez le sauvage, des relations entre deux états ou deux valeurs. C’est plutôt la moralité, c’est-à-dire l’accomplissement du bien, qui se mesurerait en général par l’élévation intellectuelle : chez les Apaches, par exemple, elle est réduite à ses rudiments.