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IMPRATICABILITÉ DE LA GÉNÉRALISATION DU CALCUL

les moyens appropriés, d’avoir sans cesse présentes à l’esprit de telles relations, innombrables et entre-croisées ! L’homme qui prétendrait réfléchir tous ses actes, loin d’être un sage, ressemblerait, par son inhabileté, à un fou, s’il ne le devenait. Trop raisonner est déraisonnable. Le plus orgucilleux doit se résigner devant lP’impuissance d’être omniscient. Supposons même qu'il suffise de la possession de toutes les sciences sociales : n’est-elle pas au dessus des intelligences les plus privilégiées ? Tenir un juste compte des préoccupations de lavenir, des désirs d'autrui, n’est-ce pas une tâche au-dessus de notre mentalité? Les idées de droit et de devoir y pourvoient sans tant d'effort : c'est leur supériorité de n’avoir pas besoin d’être reprises en détail et ab initio en vue de chaque application. A côté de l’inconnaissable théorique, de multiples intérêts pratiquement incalculables conseillent d'instaurer par réflexion le spontané.

Le règne de la finalité n’entraînerait pas seulement une perte de temps, mais un surmenage opposé à la loi physiologique de la distribution de l'énergie, qui «oblige l’être à ne pas se faire un perpétuel calculateur d’intérêts ou de forces ». Nous ne disposons, dit M. Fouillée (Mor. de Kant, p. 210), que d’une certaine quantité d’énergie cérébrale, qui doit être avant tout employée à l’action. Ce que nous dépensons à penser et à calculer est autant de détourné de l’action extérieure vers une activité intérieure qui s’épuise elle-même, L'homme qui voit et délibère trop le pour et le contre reste indécis. La réflexion excessive n’épuise pas seulement, elle détériore. Défavorable aux êtres intellectuels à l’excès, la nature oblige à une certaine impulsivité, au désir qui se satisfait sans se rattacher à une fin quelconque. Il faut agir pour agir et pour pouvoir agir encore. Tout au plus convient-il de délibérer par voie de dispositions générales. Sinon, le citoyen, guidé par un utilitarisme forcément étroit, mal calculé et peu social, ne réussirait pas à agir suivant les véritables intérêts communs. En cas de conflit entre l’avantage général et l’avantage particulier, l'instinct collectif, parlant sous forme de devoir, sacrifierait le membre à son groupe. Nous pouvons nous révolter ? Les inconvénients indirects ou éloignés de cette malhonnéteté en feraient une opération désastreuse, surtout parmi des êtres conscients de leurs droits et de l’intérêt qu’ils ont à poursuivre en tout individu les atteintes même non personnelles.

La connaissance spéculative peut se détacher des conditions de vie. Mais, tandis que le jugement doit être suspendu en l’absence de critère du vrai, existence pratique pose, à tout instant, des problèmes dont la solution ne souffre aucun délai, même en l'absence de justi-

fication possible. L’antagonisme entre l'instinct de connaissance et l'instinct de vie, doit se résoudre au profit de ce dernier.

Impuissante à trouver toutes les fins et tous les moyens, la logique est en outre incapable de les réaliser. Les passions, non egalement raisonnables, mais parfois grandes et belles, atteignent mieux à ce résultat, Semblable à Epiméthée, l’homme cesse de goûter le plaisir dont il pénètre le secret, et.notamment le plaisir de vivre. À vouloir rechercher trop systématiquement notre intérêt ou à calculer chacun de nos actes, nous gâtons le plaisir d’agir et manquons notre but. Le souci du bonheur empêche le bonheur. Plus une raison cultivée, affirme Kant, s’applique à jouir de la vie et du bonheur, moins l’homme éprouve de satisfaction. Spencer réplique (Morale et sociol., 11) : « Cela est décevant parce qu’on néglige d'exercer un autre groupe de facultés. » Or ce serait inévitable si l’on prétendait se passer de droit et de devoir. Le plus sûr moyen d’atteindre notre but final, c’est de ne pas le poursuivre toujours directement et de suivre nos sentiments juridiques et moraux, qui le visent sans que nous le sachions. Un instinct, du moins, résumant une multitude d'expériences non personnelles, est en général plus sûr qu’une réflexion superficielle, non scientifique, ne tenant pas compte de tous les éléments.

Normalement nous n’avons pas seulement des idées morales : nos sentiments moraux se manifestent instantanément dans chaque circonstance. Dangereux sont ceux qui, en présence du mal, ne sont point choqués et se contentent d’épiloguer. Gardons-nous de la manie raisonnante et ne négligeons pas la vertu du sentiment. Acceptons d’être guidés par le sentiment interne d'approbation ou de blâme par nous-mêmes ou par autrui.

En tout cas, longtemps soutenus et contenus par l’appareil moral et juridique, les hommes ne sauraient en être, sans inconvénients, privés brusquement et sans remplacement. Celui-là même qui a sapé le caractère absolu des idéaux ne saurait, en un instant, se constituer une nouvelle règle de conduite et doit, au moins provisoirement, suivre les anciennes, Le maintien du droit et du devoir est surtout capital à une époque où l’irrespect descend des sphères spéculatives dans la pratique de la masse.

L'idée de valeur et d’obligation en soi n’est pas moins nécessaire actuellement que ne le fut autrefois celle d’un ordre émanant d’un être supérieur. Il n’est même pas probable qu’un état de haute culture dépouille son idéal de ce caractère, qui est la conséquence et la garantie de l'urgence et de l’intangibilité des intérêts correspondants. Tant que l’homme sera inapte à posséder les raisons relatives de ses

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