OBJECTION TIRÉE DU PEU D'ÉLÉVATION DE L'UTILITARISME
cas et le plaisir du risque dans le second, tiendront lieu de sentiments plus sociaux; car iln’y point contradiction entre ces deux attitudes : tel qui craint la peine a plaisir à se donner, et cette dernière disposition est inséparable du goût du « jeu », qui nous procure de grandes satisfactions en tant d’autres circonstances. S'il y a certitude, si le sacrifice doit être définitif, le plaisir d’être admiré, d’être loué, au moins par notre conscience, deviendra, de ce fait, plus légitime, et l'indispensable habitude du bien, même intéressée, entretiendra toujours cette approbation. Mais, si autrui se guide exclusivement par l’égoïsme, ne trouvera-t-il pas, au lieu de nous louer, que c’est sottise de se sacrifier à la considération posthume? L’égoïsme approuve le dévouement, s’ilse sent à même d’en profiter : nos sympathies, inconsciemment, n’ont souvent pas d’autre source. Pourtant, que fera le désabusé? Ne préfèrera-t-il pas, pour vivre, perdre la « raison de vivre », l’inappréciable estime de soi et d'autrui? La vie peut-être est Le plus haut bien, mais la nôtre est intimement liée à celle de l’espèce : la société ne peut pas ne pas maudire le citoyen qui manque à sa fonction, la sentinelle qui se tait au lieu d'annoncer l’ennemi. La réflexion, en ce cas, peut être mauvaise conseillère, et c’est pourquoi ils sont fous, ceux qui prétendent ne se gouverner que par raison : il convient bien plutôt d’agir délibérément comme on le ferait sous Pempire du sentiment, du devoir. En tout cas, l'ignorance volontaire, le silence imposé au vouloir-savoir, vaut bien ici la métaphysique.
Ces gens qui marchandent leur sympathie et leur dévouement ne pourraient pas ne le faire qu’en ces extrêmes circonstances : et, dans toutes les autres, leur défaut d'expansion diminuera leurs propres satisfactions, À l’inverse, celui qui vivra d’une vie large et remplie, celui-là, en ce cas exceptionnel, ne balancera pas. Si, précisément parce qu’il s’agit d’une exception, le calcul, qui en vaut la peine, reprend la place de l'habitude, ne trouvera-t-on pas autant de noblesse et de beauté dans ce geste, n’éprouvera-t-on pas, en ce moment suprême, une jouissance infiniment supérieure et plus grande que celles d’une vie terre à terre prolongée ? Ne quittera-t-on pas en même temps les souffrances ? Peut-être sera-ce la façon de sentir qu’on se rend le plus utile. Ainsi parle en nous l'instinct social, et la connaissance, lorsqu'elle n’est pas superficielle, nous apprend qu’il faut le laisser suivre son évolution.
A toute éthique utilitaire, on reproche de supprimer ou d’abasser l'idéal. Cette flétrissure de l’intérêt s’explique par l’antécédent d’un utilitarisme étroit et matériel; elle est injuste envers toutes autres
formes. En tous cas elle est apriorique. Ne peut-on même la retourner ? Doit-on postuler d'avance une morale qui puisse imposer à l'homme le sacrifice de sa vie pour l'idéal, pour un autre homme ? La réaction, peut-être exagérée, comme toute réaction, contre les excès de l’abnégation, n’est pas toujours une manifestation d’égoïsme. Certains sacrifices sont inutiles : nous ne pouvons pas ne pas en admirer les victimes, nous n’0sons encourager à les suivre. Vivre pour autrui, qui devra vivre pour nous, est une complication superflue si l'on entend par là autre chose que la mutualité de services rendus nécessaires par la solidarité, En dehors de la justice, il y a place pour la charité : mais celle-ci ne doit pas renverser les lois de la justice.
Conformons-nous donc aux exigences de la vie, suprême puissance motrice de notre activité. On ne saurait méconnaître, parmi elles, l'aspiration de l’homme vers le bien-être. L’idéal qu’on fonde sur cette base est plus solide que le «souverain bien ». Il est plus Aumaïn : au lieu d’un Absolu stérile, il propose une conduite appropriée au temps et au milieu. Mais il y a lieu de corriger ce que tout calcul a d’étroit, de mesquin, par des sentiments altruistes qui n’en constituent pas la négation et ne sont pas moins réels. Exaltons encore ce que l’expérience du passé nous enseigne comme de ( beaux » sentiments. Sinon par devoir, au moins pour le plaisir de donner, d’être généreux, donnons, payons de notre personne, sans compter, sans espérer une récompense.
Vu, Vu : E. GAUDEMET.
Le Doyen de la Faculté de Droit de l’Université de Dijon, E. BAILLY.
Vu et permis d'imprimer.
Dijon, le 17 mai 1907. Le Recteur, E. Borrac.