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OBJECTION TIRÉE DE L’IMPOSSIBILITÉ DU SACRIFICE

à l'idéal sa valeur objective, n’en diminue pas l'autorité. Bien au contraire, si l’on possède des notions précises de ce qui doit être, appuyées sur la science, on repoussera le mal avec plus de courage, on recherchera et défendra le bien avec plus de vigueur. C’est une conception plus haute, plus satisfaisante pour l’homme intelligent et libre, que l’obéissance aveugle au devoir « parce que c’est le devoir ». L'infaillible juge de la conscience, de l'impératif catégorique, n’estil pas d’ailleurs aujourd’hui tout à fait déprécié? :

Le seul inconvénient serait qu’on détruisit sans rien rétablir : or l'élimination partielle des idéaux traditionnels est subordonnée à leur remplacement par de meilleurs. Les substituts des mobiles moraux ne sont certes pas ces mobiles eux-mêmes, mais, sans nous contenter de la conformité extérieure, qui oserait exiger qu’on remplisse uniquement son devoir par devoir? Au lieu de laisser entendre que le sacrifice est véritable et non apparent et que l'accomplissement du bien est nuisible à soi-même, la coïncidence de la morale avec le désirable relatif et personnel rend l’obéissance plus douce. Trop de calculs terre à terre enlèvent à la conduite tout éclat, trop de sévérité aliène Les volontés à la morale.

Le mal, d’ailleurs, existe déjà, à l’état impulsif ou parce qu'on a sapé les concepts « absolus » sans rien y substituer, et l’immoralité apparente des conseils peut tenir à ce qu’on vit en un temps d’immoralité ou d’amoralité : or la rééducation, la résurrection des instincts moraux doit, comme leur genèse primitive s’opérer par la pression sociale et l’appel à l'intérêt. Au mal, que nous n’apportons pas, de la négation, aux périls de la critique, dont l'idéal se relève pourtant parfois plus fort, nous joignons le remède, en un tout inséparable. Fût-ce en notre époque d’irrespect, toute régénération n’est pas vouée à l’insuccès. Que dire autre chose à l’homme qui, répugnant à se laisser conduire en aveugle, demanderait : Pourquoi ferais-je mon devoir ? N’est-il pas préférable de guider les gens par les choses que par les mots?

Cette théorie est susceptible de donner lieu à de fausses interprétations de la part d’égoïstes bornés : mais en quelle doctrine, si bienfaisante qu'elle soit, les individus incultes ou vicieux ne peuvent-ils puiser des excuses ou des encouragements ? Aux hommes de bonne volonté, on doit conseiller d’agir comme s’ils éprouvaient les sentiments juridiques et de ne se fier à eux-mêmes vis-à-vis des règles abstraites tirées des conditions de vie, que s’ils se sentent un grand désir de normalité. Aux gens incapables de saisir plus que la gène procurée par l’idéal, à ces infatués ou à ces révoltés qui osent s’éle-

ver contre le principe idéaliste, dont l’universalité démontre l'ur-

gence, à tous ceux qui n’en possèdent pas les succédanés, aux égoiïstes

imprévoyants, il importe de répéter que, si le bien s’impose malgré

son caractère apparemment étranger à l'intérêt, c’est simplement que son utilité, certaine, est difficile à apprécier, parce qu’hypothé-

tique, indirecte, éloignée : « Si vous cherchiez bien, si vous étiez

omniscient, vous verriez quê c’est votre intérêt. » Disparût-il, l'idéal

renaîtrait, car il est indispensable.

Est-ce au nom de cette utilité, par définitior" peu patente, au point de n’être pas conçue, ou a fortiori en face d’une éventualité personnellement indifférente, qu’on pourra demander et obtenir le sacrifice d’un avantage actuel, immédiat ou certain et considérable? Il se présente de ces conflits où le devoir, Le « bien du plus grand nombre », se trouve en antagonisme avec l'intérêt ou le désir : le triomphe du premier n’est-il pas plus sûr avec la morale traditionnelle? Pourquoi un intérêt, — si le droit et la morale ne sont rien de plus, n’ont aucune valeur supérieure, — l’emporterait-il sur un intérêt majeur, sur l'instinct de conservation? La plupart du temps, le caractère général de la règle qu’on se trace à soi-même, l'habitude d’une conduite honnête, l'instinct, écarteront les tentations ou en triompheront. L'intérêt d’ailleurs n’est point exclusivement pécuniaire, mais vital, et le devoir répond à un intérêt bien entendu et dont on ne saurait mesurer l'importance.

Mais imaginons un concours de circonstances tel qu’on puisse impunément tirer profit d’une mauvaise action ou qu’on doive choisir entre le devoir, le déshonneur, et la mort, la ruine ou d’autres maux terribles. — L’inconvénient fût-il réel, n’est-il pas fatal que les règles, notamment celles que donnent les juristes, aboutissent, par leur généralité même, à des conséquences choquantes dans des circonstances données ? Y a-t-il d’ailleurs beaucoup de ces cas? Heureusement ils sont, par hypothèse, fort rares et seraient rendus plus rares encore, si chacun luttait énergiquement pour le moindre de ses droits, et de ses idéaux, dont la violation le menace tout entier : malgré les mesures prises par lui, linfracteur ne saurait être sûr, d'avance, de conserver le sentiment de tranquillité. Mais, en attendant que les intérêts s’accordent ou que les droits soient pleinement garantis, supposons qu’il existe de ces hypothèses. L'intérêt de tout individu est d'éviter de rechercher systématiquement dans chaque cas concret s’il se trouve en leur présence : cette conduite lui épargnera de continuels calculs. S’il y a seulement risque à faire le mal ou à faire le bien, l'exagération de l’appréhension dans le premier

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