SECTION III
La force et le droit.
La faculté juridique est-elle fondée sur le pouvoir du sujet? — La règle juridique prévaut-elle par lu force?
La conception mécanique du monde, depuis longtemps, a été remplacée par la conception dynamique ; sous l’apparence extérieure du mouvement, on a découvert le moteur, la force interne. Le droit présenté comme un concept logique est en train de céder de même le pas à la notion du droit agissant comme une force. Encore s’en faut-il que sa nature exacte ait été dès l’abord pressentie. De même que, dans les sciences physiques, une notion rudimentaire du principe actif avait été, au début, inévitable, de même, dans le domaine juridique, le droit apparut d’abord sous l’aspect un peu fruste de la force brutale. Ce n’est pas à dire qu’on y soit parvenu originairement par l’extension abusive de constatations cosmologiques : le monde social a donné et donne encore, à un observateur superficiel, le spectacle de la lutte, du déchaînement des violences, de la domination des faibles par les vainqueurs. Une sagacité un peu plus grande reconnaît la même influence du « Faustrecht » (droit du poing) sous le déguisement de prescriptions législatives et de préceptes moraux qui avantagent ici les vieillards, là les puissants, un peu partout les mâles. Le suffrage universel, insinue-t-on, n’est encore que la raison du plus fort sous l’apparence de la majorité. De subtils psychologues (Tarde notamment), à côté de ces oppositions, frappantes parce que volumineuses et peu nombreuses, découvrent, à l'analyse microscopique, de minuscules combats entre désirs et croyances d’un même individu ou d’individus différents, Partout la force majeure semble l'emporter.
Est-il donc étonnant que la conscience populaire d’abord, la science des philosophes ensuite, y aient vu « la raison la meilleure »? A ce que rapporte Thucydide, il y a beau temps que les Athéniens invoquaient envers leurs ennemis que « partout où il y a puissance, une nécessité fatale veut aussi qu’il y ait domination » : « Le plus faible doit obéir au plus fort, disaient-ils : c’est une loi que nous n'’avons pas établie et qui durera après nous, car elle est éternelle. »
C’est en Allemagne que ces maximes ont été le plus souvent formulées, parce qu’elles y correspondent le plus profondément aux caractères ethniques. Au Grec, amoureux des formes et de l’harmonie, le droit apparaissait comme uu principe d'ordre; chez le Romain, il combinait la volonté et la raison, l’énergie morale avec la discipline. « À la conscience germanique, le droit se révèle comme une force, un pouvoir appartenant à la personne f. » C’est là non point la conclusion d’un.principe individualiste, mais la conséquence d’une tendance effective à l’indépendance : on y trouve d’une part le déploiement de f’énergie physique, qui aboutit à l’indiscipline des Stirner et des Nietzsche, d’autre part l’encouragement à l’action, le stimulant, forme plus raffinée qui se rencontre chez Jhering. A l'influence d’un passé brutal se mêlent ainsi le sentiment de la puissance et l’aspiration à une plus grande puissance encore. Ces mêmes particularités expliquent d’ailleurs le respect de la force, le besoin d’obéissance, car il est dans la nature de la force de céder devant une force prépondérante,
La systématisation et l’apologie de la force s’accommodent en Allemagne aux théories les plus diverses : à celles du droit naturel aussi bien qu’à l’arbitraire individuel ou au principe opposé de la volonté de l'Etat, au panthéisme fataliste, à l'idéalisme, au pessimisme, au darwinisme et, au fond, à l’évolutionnisme historique. Tandis qu'Hufeland fonde des droits innés sur notre force et sur nos facultés, Spinoza ? admet que le droit naturel de chacun va aussi loin que sa puissance : les poissons sont faits pour nager et les plus gros pour manger les plus petits. L’école hégelienne, partie de l’idéalisme, aboutit, chez le maître lui-même et chez ses disciples Lasson et Rüssler, à l’apothéose du réalisme guerrier *. D’après Schopenhauer * ce qui règne, dans le monde de l’homme comme dans le monde animal, c’est la force et non le droit, qui n’est autre que la ( mesure de la puissance de chacun ». La société « réduite à un système d’actions et de réactions où le triomphe appartient effectivement et légitimement au plus puissant ou au plus intelligent »,
1. Aguiléra, L’idée du dr. en AI., p. 3-6, 341 s: la force est l’idée-mère, le point central de l’évolution juridique allemande. La possession ou Gewehre est non pas un droit, ni le mundium (manus) un devoir de protection de l’incapable; ce sont des manifestations de la puissance, En matière d’obligations, les auteurs sont embarrassés de la personne autre que le titulaire : le débiteur ; le droit est un pouvoir de vouloir, une prétention de la volonté.