PRÉEXISTENCE, OBJECTIVITÉ ET SUBJECTIVITÉ DU DROIT
même titre que les concepts métaphysiques et plus encore que la Raison, laquelle n’exige pas le sacrifice inverse du côté objectif au côté subjectif du droit. Où flotte la «{nébuleuse » juridique dont il est question? Elle ne nous éclaire nullement sur la cause et le but des institutions juridiques, et leur détermination ne perdrait rien à la disparition de ce simple brouillard. Est-ce au moyen de telles théories qu’on viendra à bout des conceptions aprioriques, arbitraires ou autoritaires du droit, comme ce serait souhaitable ?
Sans doute la raison, la volonté, l'Etat ne créent pas le droit, mais qui donc prétendra que le bien objectif peut se passer d’être reconnu, voulu et prescrit? Ce sont là deux aspects d’un même phénomène, qui gagnent à être distingués, mais n’ont rien d’exclusif. Le droit n’existe pas seulement dans la mentalité, il se trouve dans les choses avant d’être dans l’idée, dans la loi, mais cela signifie seulement que son contenu correspond à certaines catégories de situations et de rapports, extérieurs à lesprit qui les conçoit comme justes ou injustes !. Tout autre point de vue ne se suffit pas à luimême : en particulier, le système « cosmologique » est obligé d’en appeler à d’autres explications pour montrer comment le droit passe en l’esprit humain. Qu’on le veuille ou non, qu’on s’appuie ou non sur elle, la conscience existe et elle entre en conflit avec le monde extérieur : M. Picard lui-même est obligé de reconnaître dans le droit « l'expression codifiée de l’insurrection de l’homme contre ses passions }.
Faute d'accorder sa place à la notion essentielle du bien subjectif, on en est venu à codifier purement les lois de causalité, à traduire la cosmologie et la sociologie descriptives en préceptes. La règle que propose M. Duguit (p. 16) se fonde sur la ( force des faits », sur la vie effective en société, et elle se formule ainsi: « Fais cela, non parce que c’est bien ou utile, mais parce que cela est. » Or si aucun choix n’a à être effectué parmi (ce qui est », celui à qui l’on commande ou persuade d’agir de telle façon pourra répondre que le mobile contraire « existe » en lui; et si l’on exerce un choix et propose un « but », au nom de quel critère se prononce-t-on? Quel besoin le réel a-t-il d’être prescrit ? Comment un précepte peut-il reposer uniquement « sur la réalité »? Si, à l’inverse, son objet n’existe pas, ce n’est plus une réalité. Après avoir lu pendant quelque temps les mots : est, ou: n’est pas, on est tout étonné de voir les prétendus réalistes employer: doit, ou: ne doit pas être. Cette substitution,
4. Novicow (Justice et expansion de la vie, p. 108) pose la question.
que l’habileté est de rendre inaperçue, présente pourtant une grande importance, puisqu'un état quelconque n’est point par cela même un idéal. La même subtilisation se rencontre chez les ontologistes : la définition même du droit comporte une fin, une chose qui sera ou qui doit être et qui par conséquent, ne peut exister actuellement que dans l'esprit, à l’état de conception, de virtualité conçue comme simplement future ou bien comme désirable; si l’on prétend qu’il s’agit seulement d’une réalité actuelle, c’est qu’il n’y a pas de droit. Au lieu de proposer la réalisation d’un idéal soit subjectif soit même objectif, ces prémisses conduisent à idéalisèr le réel.
Cherchez, dit-on, le droit dans le Cosmos, dans les rapports du monde extérieur. Or si nous nous bornons à regarder la nature sans la juger !, y observons-nous autre chose que des rapports de puissance ? Une interprétation, grossière sans doute, des principes cosmologiques, mais seule positive et non métaphysique ou fantaisiste (car la liberté, légalité, la société et la solidarité effectives n’ont que des domaines restreints) devait aboutir fatalement à la même conséquence que le principe opposé de l'arbitraire individuel ou collectif : à savoir, que le droit est une manifestation de la force et se fonde sur la force et par la force.
1, À la différence du réalisme, l’éthique évolutionniste, en déclarant juste que chacun obtienne les conséquences de sa propre nature et de sa conduite, n’approuve comme idéal qu’une fraction du réel. Elle n’implique pas non plus que la justice soit rendue dans la nature. L’idée d’une sanction naturelle n’est que l’intuition populaire du caractère normal de ce que chacun subisse les suites de ses actes, comme cela se rencontre dans la « nature ». La conception mystique de la « justice des choses » s'explique par des raisons toutes positives. Le criminel se perd lui-même, Napoléon marche fatalement vers sa chute: une action avilissante ébranle toujours la confiance en soi et en sa destinée, « Après quelques perfidies, notre passé offre un spectacle décourageant... Tout, en nous, semble fait en vue de la justice, tout y va » (Mæterlinck, Le temple enseveli, p. 21, 39). Pourtant la nature, amorale, ignore notre justice: c’est nous qu’il l’y mettons. Elle ne poursuit ou ne produit que le maintien et le développement de la vie: ceux qui y cherchent l’indication du juste la trouvent dans les « conditions de vie ».