LA CRISE MORALE : CAUSES ET REMÈDES
la même enseigne 1? — Préférez-vous camper à la belle étoile de la pensée ? Là vous aurez les coudées franches, mais serez-vous davantage à votre aise, vous que le bien-être soucie? Ne serait-il pas prudent de s’assurer un abri au moins provisoire, lorsqu’on démolit ancien ?
Les dangers de l’anarchie morale, endémique, sont plus à craindre que ceux de l’anarchie politique, réduite à quelques sectaires. Notre époque a marché aussi vite à travers les stades intellectuels et moraux que dans les transformations matérielles, sans attendre les modifications organiques et psychologiques correspondantes. Il en est résulté des convulsions et des soubresauts, qu’on incline à confondre avec l’enfantement du progrès : or « les tremblements de terre ne sont pas très judicieux dans leurs opérations » (P. Laffite). Pré. servons donc la continuité sociale.
Ainsi, à l’intérêt doctrinal de savoir si l’œuvre de nos aïeux survivra, s’ajoute le besoin de remédier à l'instabilité sociale, à la criminalité et à tout cet état de mœurs qui ne tombent pas sous les lois. Or la cause du mal fournit des indications quant aux remèdes.
À des doctrines malsaines, il convient d’opposer des théories qui trouvent, dans la réalité observable, une base solide, mais non exclusives de l’idéal. Aussi est-il recommandable d’étudier la justice moins en juriste lié aux textes et absorbé par les controverses, qu’en philosophe et en sociologue soucieux d’interpréter le progrès social et d'orienter la législation écrite, émancipée de toute routine, vers le droit rationnel. Cet idéal doit être scientifique, fondé en dehors de la foi religieuse et de la métaphysique. A cette condition, rien plus que son étude n’est utile dans tous les temps, alors que chacun a besoin de déterminer la portée de ses droits et devoirs et des sacrifices qu’ils méritent. Cette tâche s’impose plus’ impérieusement encore en une période de crise, où l’on doit changer la notion du droit et du devoir sous peine de la voir périr. C’est à elle que nous nous attacherons.
Contre un mal si profond suffit-il d’une publication, suffirait-il de mille ? Nous n’en manquons pas : jamais elles ne furent plus nombreuses et l’effet n’en est guère sensible. La morale des philosophes, sauf par ses mauvais côtés, semble avoir eu une influence pratique moindre que celle des prophètes. Et pourtant on ne peut contester davantage cette influence : elle est seulement moins trans-
1. C’est une marotte de Stirner : « Vous avez détruit Dieu pour le remplacer par l’Homme, le Roi par la Loi. » Il nie l’avantage de cette impersonnalisation,
parente à l'observation, parce qu’elle s’exerce par intermédiaires et se propage comme par cascades successives. Malgré son caractère spéculatif et abstrait, la morale a parfois servi de guide aux éducateurs et, par là, contribué à ramener les hommes au sentiment du devoir.
II. — L’un des remèdes çonsiste donc dans l’étude des théories relatives au droit et au devoir. Nous ne traiterons ici qu’une part restreinte du problème. |
Et d’abord qu’est, le droit? Quels sont son origine, son fondement ? Possèéde-t-il même une base réelle, ou bien n’est-ce qu’un vain fantôme de l'esprit ? Ces questions primordiales auxquelles sont subordonnées l’existence et la validité du système juridique entier, n’ont pas reçu de réponse définitive. Le mot droit lui-même, dont les sens sont multiples, appelle une précision au moins nominale. Il ne s’agit ici ni de l’enseignement ni de la science du droit. Nous nous occuperons de la règle de droit et surtout de la faculté de faire ou ne pas faire ou d’obtenir, à l’égard desquelles se posent des questions identiques. L’objet principal de nos recherches sera le sentiment et l’idée de droit, que nous assimilons sans les confondre.
Nous sommes donc loin d’embrasser tous les éléments que comporte un système juridique complet *, à savoir : 1° l’idée que chacun possède de ses droits et de la justice ; 2° la concordance d’un certain nombre de ces idées chez des hommes différents ; 3° leur application aux cas particuliers par un juge ; 4° la sanction attachée à certaines d’entre elles. L'idée de désirabilité ou de respectabilité d’un état ou d’un acte étant constitutive du phénomène subjectif, lui-même essentiel au droit, nous y bornerons notre examen et négligerons de rechercher comment, de ces conceptions individuelles, les unes ont triomphé de manière à établir l’accord parmi elles, et pourquoi — problème voisin — la coercition a été assurée à tels ou tels idéaux ?.
On ne manquera pas d’objecter que nous confondons avec la