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SCIENCE ET POSITIVITÉ

M. Wundit, continue M. Lévy-Bruhl, a proposé de ranger la morale parmi les sciences normatives : or la question est de savoir si ces deux termes sont compatibles f... — Non, la question n’est pas de mots, mais de savoir s’il n’existe pas des élaborations normatives qui, sous un nom quelconque, soient possibles, légitimes (rationnelles, logiques, positives mêmes) et efficaces : peu importe qu’elles soient dénommées scientifiques. On s’attachait à ce mot parce qu’il éveillait l’idée d’une activité intellectuelle légitime. Si l’on convient de le restreindre à ce qui n’est pas régulatif, il est bien évident que la morale n’est point telle. Mais est-il besoin de tant d’ahan pour parvenir à ce résultat de piètre importance? Qu’importe l’étiquette? Nous la sacrifions bien volontiers.

D'une part, de ce que la morale n’est pas la science des mœurs, ni une science théorique, ayant pour objet de connaître, mais un art, qui a comme but de fournir des préceptes, il ne s’ensuit pas qu’elle doive disparaître, car le scientifique, au sens strict, n’a pas seul droit à l’existence. D’autre part, si on entend seulement prouver, — ce que nul ne conteste, — le droit de la science des mœurs à la vie, a-t-elle besoin de détruire la morale pour s’établir sur ses ruines ? Constatez en paix ( ce qui est », nous en serons fort aises; mais laissez-nous chercher « ce qui doit être », dût-il se tirer de ce qui est.

— Nous parvenons ainsi à une argumentation un peu moins verbale. Plus on ignore le réel, plus on'se plait, dit-on, à imaginer d’autres mondes et plus on les croit préférables à celui-ci. À mesure que la réalité sociale, les lois des phénomènes, sont mieux connus, «il devient impossible de se représenter comme souhaitable ou comme obligatoire ce qu’on sait être impraticable. L'idée de ce qui doit être est ainsi conditionnée et comme resserrée de plus en plus étroitement par la connaissance de ce qui est [devient]. A la limite, la science de ce qui doit être aurait fait place à des applications raisonnables de la science de ce qui est, pour le grand bien de tous. »

Constatons d’abord que les conceptions idéales sont précisément des réalités, des facteurs de ce qui devient, et qu’on doit en tenir compte comme d’une force naturelle.

L’extension des connaissances positives supprime-t-elle la faculté

1. Fouillée, El. soc. de la mor., p. 237 s : Pour qu’une science soit à la fois théorique et normative, il faut et il suffit « que la théorie ait précisément pour objet les fins et les règles de la pratique, c’est-à-dire de la volonté ». Gette condition est réalisable : elle suppose seulement l’existence de fins, la possibilité de leur classification et de la détermination d'une fin idéale.

d'imagination ? Il ne le semble pas; elle paraît plutôt l’accroître. Aboutit-elle à l’opfimisme absolu? Rien n’est moins prouvé. Cette conception théologique et presque mystérieuse est singulièrement déplacée en des esprits aussi forts : « Ne dérange pas l’ordre de la nature, dit un littérateur; elle travailla pour toi depuis des siècles. Quand toi tu combines selon un dessein borné les aspects de ta vie, elle accorde au sens de l’univers les mouvements de la terre et des eaux. Où il y a un ravin, il ne faut pas se demander si une montagne n’y serait pas plus belle. Les hommes ne touchent à la nature que pour en rompre l’équilibre. » Sans doute ce qu’ils y ajoutent, ce qu’ils y modifient, n’ajoute pas à sa beauté ou à sa grandeur en ellemême; mais ne peut-il, bien combiné, accroître sa commodité pour eux, le bien-être qu’ils en tirent? Affirmer le contraire équivaudrait presque à voir en nous le but de l’univers, but consciemment réalisé par une Providence. Ou sinon, si elle ne s’est pas occupée spécialement de nous, si elle nous a mis au même rang que le reste, mais, comme tous les autres êtres, avec la faculté de réagir, ne nous est-il pas loisible de nous prendre pour centre d’appréciation et d’action? Si tout, dans la nature, n’est pas pour notre mieux, ne pouvons-nous, sans bouleverser ses arrangements, les détourner à notre profit et, obéissant aux lois naturelles pour mieux les dompter, écarter leurs inconvénients? Puisque notre pouvoir de réaction fait partie de cet ordre, l’exercer dérangerait-il l'agencement de l'univers? La nature, par hypothèse, ne nous a pas interdit toute activité, toute modification du non-moi : pourquoi aurait-elle exclu ceux de nos actes qui sont guidés par l’idéal, plus que tels autres actes impulsifs ou réfléchis? S'ils étaient mauvais, défectueux par essence, ne devrait-on pas négliger et même chercher à effacer rétroactivement ces «€ mœurs » qu'on prend pour base, et même notre civilisation, puisqu’ils proviennnent en partie de conceptions téléologiques et idéales ? Non! au lieu de détruire l’œuvre déjà accomplie en ce sens par nos ancêtres humains et non humains, notre intérêt est d’adapter le monde à nous, en même temps que nous nous adaptons à lui. Artificiels en ce qu’ils dérivent de l’homme, mais naturels en ce que l’homme lui-même est un produit conforme à la nature, les idées et sentiments agiront dans le futur comme ils ont agi dans le passé. Toujours il subsistera des appréciations, des différences de jugement entre ce qui nous convient et ce qui ne nous convient pas, entre ce qui est el ce qui, n'étant pas, serait meilleur que ce qui est. Aussi relative qu’on voudra, il ne saurait être interdit de conserver l’idée de valeur, et, comme conséquence logique, de déterminer le meilleur

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