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ÉVOLUTIONNISME, DÉTERMINISME ET FATALISME

et le pire, pour poursuivre l’un et écarter l’autre, c’est-à-dire de proposer un « bien » (relatif à un sujet individuel ou collectif) comme fin de l’activité.

Enfin, à mesure que nous nous pénétrons de la réalité en devenir, en résulte-t-il en nous, comme on le prétend, un fatalisme absolu ou seulement la notion d’une fatalité extérieure? Il ne le semble pas davantage. Q Il devient impossible, dit-on, de vouloir ce qu’on sait être impraticable. » Reste à préciser ce qui est impraticable. Les adversaires de la morale paraissent oublier que ce qui est contraire à la réalité actuelle et aux possibilités, c’est d’empécher nos idées d’avoir des objets non réels et de pousser à la réalisation de cet objet, — ce qui le rend possible quand il n’exige pas d’autre condition que l’existence de cette idée-force. Ce qui est impossible, c’est d’éviter la réaction de l’être contre son milieu; c’est de supprimer la préconception de l'acte, la notion du résultat à atteindre, lesquelles agissent réellement. Ce qui est inconcevable, c’est de détruire dans l’homme ce qui le distingue de l’être inconscient ou irréfléchi, c’est de tuer l’homme, l’idée, l’idéal.

Que ces idéaux aient été d’abord fantaisistes, c’était inévitable; que se rétrécisse le domaine de ce qu’on considère comme désirable, par opposition au réel, cela ne peut que nous encourager à discipliner nos imaginations, à être prudents dans la détermination des fins et modérés dans leur poursuite, à examiner, dans le domaine social, politique et juridique, les conséquences lointaines et hypothétiques d’une première intervention dans l’ordonnance naturelle des phénomènes (comme on commence à le faire dans le domaine biologique et médical). Sans doute, pour qu'aucun inconvénient n’en résulte, l’homme aurait besoin d’être omniscient. Il ne peut que s’en rapprocher : d’où Putilité de la science, de l’étude des faits. Ces recherches sont et demeureront incomplètes ; comme l’histoire et l’ethnographie, la science des mœurs pourra contribuer à diminuer la part de l’inconnu et du hasardeux dans l’intervention, mais qu’elle n’ait pas la prétention de suppléer à ce dont elle est seulement le correctif. Il n’y a pas lieu d’attendre l’achèvement de la science ou un « certain degré » de perfectionnement pour bâtir des idéaux et intervenir, ne fusse que selon des règles provisoires. Sinon, il faudrait instaurer un laisser.-passer absolu. Si nous nous trompons, c’est que nous avons omis des facteurs ; il n’y a qu’à corriger et, comme les inconvénients nous frappent les premiers, nous n’y manquerons pas : l’expérience nous viendra de tous ces « malheurs », qui ont au moins ce bon côté.

Prétendra-t-on que, si nous tenons compte de tous les facteurs,

nous aboutirons à vouloir l’état actuel, tendant vers le futur ? Dût-on se borner à prendre « ce qui sera » comme fin, ce serait encore un but, un idéal, surajoutant une influence concordante, comme lorsque l’effet devint préconçu et que la finalité se superposa à la causalité. Mais « l’état actuel », c’est la réalité évoluant et où l’idéal a eu et conserve une part. Parmi ses éléments, l’homme peut se’tenir à ceux qui lui sont favorables, ceux qui satisfont aux conditions de son mieux-être, recherchées ‘directement mais non a priori. On a beau réintroduire un à un dans l’idéal les facteurs du réel, il reste toujours une différence entre un milieu qui est étrangèr à toute préoccupation spéciale et où tout sujet est le « premier venu » et les aspirations de ce dernier, où il tient forcément une place prépondérante.

Puisque nous pouvons concevoir des états autres que les actuels, les apprécier comme préférables pour nous, la morale recherche donc légitimement ce qui doit être. — Si l’on objecte que la science ne constate point de fins dans la nature, nous répondrons qu’il y existe des termes, des résultats vers quoi tendent des ensembles de causes, et que, chez les êtres vivants et conscients, ces fins sont préconçues, évaluées, poursuivies ou écartées. [Il n’est en rien contraire à un positivisme non obtus de constater un but, une tendance, une aspiration, de les poser comme fins et d’indiquer les moyens, les conditions de leur réalisation. Qu’on ait eu tort de prendre, comme base, des notions métaphysiques, des hypothèses aprioriques ou très différentes de la réalité (libre arbitre, etc...) ou enfin de prétendus axiomes dont on déduisait mathématiquement des préceptes, nous sommes d’autant moins disposé à le contester que nous le répéterons nous-même (infra). Mais ces critiques n’excluent pas tout idéal, ainsi que nous nous efforcerons de l’établir ensuite (infra : Rétablissement de l’idéal). Les fins ultimes constatées échappent à la critique : elles s’imposent, et nous proposons seulement d’en faire des buts conscients. C’est le désir de ces buts finaux, l'impulsion qui nous y pousse, qui donnent leur valeur à eux-mêmes et aux moyens adaptés à leur poursuite. Valeur toute relative, sans doute, mais d'autant plus appréciable et appréciée qu’elle existe par rapport au sujet, — homme, société ou humanité.

« L’anthropocentrisme moral, objecte-t-on, est la dernière forme de l’anthropocentrisme physique et mental. » — IL s’agit, non pas de soutenir, en contradiction avec toute science positive, que l’homme occupe le centre du monde, mais qu’il se prenne pour appréciateur : loin que ce soit là une conception finaliste du monde, c’est parce que personne ne l’a assigné comme but à la création qu’il doit s’y

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