Renouvier, Phil. analyt. de lhist., t. I, p
tence, on devient {plus intolérant à l’égard de simples croyances d'autrui. Chaque credo nie les autres credo. La religion, quelle que soit l’étymologie du mot, a beaucoup divisé les hommes. La vraie science est plus tolérante et, partant, tolérable : à elle seule il appartient de fournir les éléments de la morale.
La science a permis à l’esprit humain d’impersonnaliser la notion de cause : espérons que, de même, l'influence des principes abstraits se substituera, en vue de l’action, à celle des ordres personnels, qui, s’ils n’abaissent pas la vertu, n’équivalent pas au respect du bien pour lui-même : contre leur puissance brutale, chacun pourrait toujours se révolter f.
Ces critiques portent surtout contre la conception primitive ou populaire de la divinité et contre la théorie qui appuie le droit sur la volonté de Dieu. Si l’on n’a recours à cet arbitraire, on fait appel à l'essence divine. Comme nous l’ignorons, cette essence ne serait d’aucun secours dans la découverte ou la réforme des principes juridiques. De plus, Dieu est toujours semblable à lui-même et les idéaux des hommes sont souvent contradictoires. S’il se conforme à la nature des choses, l’explication n’est pas plus avancée que sans lui.
Tandis que l’appel au mystère n’éclaire nullement l’évolution du droit, on constate que sa corrélation avec la religion est loin d’être constante, puisqu'il existe des peuples incroyants et foncièrement honnêtes ? et que des nations de ferme croyance ont commis mille atrocités. Les facteurs du développement juridique, là où nous les connaissons, manifestent parfois une complète indépendance : les Romains, peuple juridique par excellence, ont parfaitement distingué la règle des rapports humains (jus) de celle qui présidait aux relations entre les hommes et les dieux (fas) 3. — Alors même que la religion communiquerait sa force à l’idée de droit, ce serait à la condition qu’on possédât la foi : en un temps où elle s’en va, n’y aurait-il pas lieu d’hésiter, avant de dire aux incrédules qu’il n’y a
1. « Le sujet, objecte Secrétan, ne saurait se confondre avec l’agent obligé; autrement le devoir serait abandonné au bon plaisir... Pour être affranchi du devoir, il suffirait de le mépriser. » Retournons l’argument : « L’agent moral ne peut être obligé que par lui-même ; autrement, le devoir serait le simple bon plaisir d’une autre volonté. Il suffirait de mépriser cette autre volonté » (Fouillée, Mor. cont., 364).
2. Reclus, Prim., p. 135 : les Esquimaux ont moins de religion et plus de moralité qu'aucune autre race (Lubbock).
3. Sur droit et religion : G. Richard, Idée de dr., p. 192. « Le droit romain, contemporain de trois religions (culte des ancêtres, culte panthéistique de la nature, christianisme), s’est transformé en vertu de causes internes avec une majestueuse uniformité. »