NON UNIVERSALITÉ DE L'ÉGOISME
le « salus populi, suprema lex » et le sacrifice de l'individu 1? Pourquoi celui-ci ne se rebellerait-il pas? Si intérêt est le principe suprême,au nom de quoi me demande-t-on de mettre au-dessus du mien celui d’un autre? Essaiera-t-on de me persuader que, jouissant des avantages sociaux, il est logique que je n’attente pas à son bien-être et accomplisse ce qu’elle attend de moi ? Je répondrai, en bon utilitaire et en bon logicien : Je reste dans mes prémisses car je place mon « intérêt avant tout ».
On ne manque pas de soutenir que l’utilité bien comprise de chacun se lie à l’utilité publique et qu’une société rationnelle serait organisée de façon que personne n’ait avantage à nuire. Mais nous sommes loin encore de cet idéal et les exceptions inévitables suffisent à ce que la règle manque son but. De ce que l’acte utile à la société profite à l'individu, il ne suit nullement que, en chaque cas concret, on retire un avantage du sacrifice consenti au profit d’autrui. Si je profite d’un privilège, sa suppression me sera-t-elle indifférente ? Les réactions de la société contre ses agresseurs n’ont pas lieu immédiatement ni avec certitude. Mon intérêt, dites-vous, s’accorde avec celui de tous? Alors, je commence par moi-même, c’est le plus sûr! Au nom de quoi m’interdirez-vous le plaisir immédiat, la vengeance, le renoncement? Ceci même prouve que la réflexion n’est point un phénomène général.
La nature humaine n’est point aussi étriquée qu’on le donne à penser. L’homo æconomicus, assujetti au principe hédonique, est un type imaginaire, nulle part observé. « Donnez-moi, s’écrie Bentham, le plaisir et la douleur et je créerai tout un monde moral et social : je produirai non seulement le désir du juste, mais la générosité. » Eh, sans doute ! l’homme est un être sensible, soumis à la recherche du bien-être, insigne de vie; sans doute aussi, comme le disait La Rochefoucauld, l'intérêt parle toutes sortes de langues, même celle du désintéressement; mais il ne s’ensuit nullement que lPégoiïsme soit son lot et sa loi, qu’il soit « Le seul sentiment primitif et que tous les autres s’y rattachent ou s’en dégagent » (Jhering). Non seulement c’est souvent à son insu et indirectement que l'intérêt est pour-
1. Du moins le citoyen manquera de garanties, de sécurité, biens indispensables et estimés. — Si l’esclavage des catholiques assurait le plus grand bonheur...? 11 faudrait l’instituer immédiatement, répond la logique forcée de Bentham. Mais, s’empresse-t-il d’ajouter, l’hypothèse est invraisemblable, à cause des embarras et peines suscités. L'Etat, qui ne meurt pas, a avantage à ménager l’avenir ; il voit de haut et envisage le bien commun. Toutefois toute mesquinerie, tout intérêt de parti ou de classe, ne sont point bannis du gouvernement. A l’égard d’une minorité infime, que ne se permettrait-on?
suivi, mais le calcul est loin d’être universel. Outre le plaisir, il y a la vie, dont le plaisir n’est qu’un imparfait indice et qui nous meut parfois malgré lui; en la nôtre agit celle d'autrui; l’activité réfléchie, mode dérivé, suppose l'impulsion ; à côté de l'intérêt, il y a le désintéressement. Ce que, sans s’en douter toujours, l’homme cherche dans la jouissance et fuit dans la douleur, c’est l'augmentation ou la diminution de vie. L’égoïgme pur n’est donc ni un fait ni un idéal. L’hédoniste est plus loin. de la nature que l’animal. Souvent le résultat se retourne contre son aspiration au bonheur, — la vie exigeant certaines duretés envers soi.
« L'homme n’est pas un être ultililaire. Il est meilleur et pire, moins médiocre et plus absurde que ne le voient les utilitaires » (G. Richard). L'histoire ne s'explique pas plus par le calcul que la vie par le plaisir. Si l'humanité préférait la sécurité et la jouissance personnelle, les guerres seraient moins rares, les œuvres philanthropiques moins nombreuses. Le désir nous pousse directement à une foule d’actes, relatifs à autrui aussi bien qu’à notre personne; nous inclinons à dépenser la vie pour elle-même autant qu’à l’épargner, nous aimons le jeu, le risque, mais sommes prêts aussi à nous dévouer, ou au moins éprouvons des sentiments tels que l’admiration ou le dédain d’objets ou de personnes qui ne nous touchent pas, d’actes accomplis depuis des siècles, ou la sympathie envers une victime inconnue, et il serait difficile d’y découvrir un calcul. Mille gestes manifestent notre humanité et notre abnégation. Prétendrat-on que l’amour maternel n’existe qu’à raison des satisfactions qu’il procure ou que le sauveteur se ( plaît » à se dévouer? Cette récompense, parfois coûteuse, est-elle notre mobile, même inconscient ? « Aimer, disait Leibniz, c’est être heureux de la félicité d’autrui, mais la félicité d’autrui n’est qu’un intermédiaire par lequel nous poursuivons encore avec ou sans conscience, notre propre félicité. » Dans le sacrifice, il se passe quelque chose comme lorsque l’aigüille d’une boussole est détournée par une influence magnétique : elle suit encore le courant; ici, les deux pôles, toi et moi, sont intervertis (Fouillée). Ou plutôt je suis un instrument, une machine mue de l'extérieur. Sans doute je ne saurais (sortir de ma peau » (Stirner), mes mobiles seuls meuvent ma volonté et moi seul suis son sujet, mais je pense les autres !, par les autres, je ne me distingue pas d’eux, je jouis de leurs joies et souffre de leurs douleurs.
Le fanatique qui consacre sa vie à une œuvre, à une ( cause »,
4, Fouillée, Morale contemp., p. 5, 263 s: De ce que j’ai une activité individuelle ne résulte pas qu’elle se prend elle-même pour fin.