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INEXACTITUDE ET DANGERS DE L'UTILITARISME

de transformer en lois les nécessités sociales, autrefois voilées sous un prestige surnaturel, aujourd’hui invoquées comme « bien public » : par eux l’utile devient juste et désormais il estutile d'assurer le respect de la justice !.

Cette coïncidence de fait, toutefois, n’est pas universelle, et beaucoup d’actes intéressants, de besoins individuels ou sociaux, considérés comme trop importants ou trop secondaires, n’ont pas besoin d’être encouragés par les idées de devoir ou de droit.

Le respect du droit, avons-nous dit, est indispensable, même si quelqu’un s’en trouve lésé : une violation permanente de ses règles entraînerait l'insécurité, la ruine, la perte de la nation. Mais tel n’apparaît pas le seul mobile de leur exécution, notamment lorsqu’elle est spontanée; cum hoc, non propter hoc. Et ce n’est pas non plus à la recherche éclairée de satisfactions personnelles ou collectives que sont directement attribuables la genèse et le développement des concepts juridiques. — Au point de vue théorique, il n’est pas davantage douteux que le droit doive être combiné de la façon la plus profitable à tous et avec le minimum de sacrifices pour chacun. Mais à la formule étroite de l'intérêt, il vaut mieux substituer celle des « conditions de vie ».

Les règles juridiques, parce que générales, peuvent avoir, dans des circonstances particulières, des conséquences blessantes. Les idées de droit et de devoir sont loin aussi de correspondre toujours à un intérêt réel, même indirect et inconscient : elles ne distinguent pas selon les cas concrets et souvent se portent sur des actes indifférents ou se maintiennent à l’égard d’actes devenus nuisibles. Elles ne coïncident pas plus exactement, par elles-mêmes, avec l’intérét concu el recherché comme tel : lorsqu’elles portent sur le même objet que ce dernier, elles en sont plutôt complémentaires, l’un cessant là où l’autre commence. Dès qu’on aperçoit l’utilité ou dans la mesure où

1. Les classifications des biens (meubles et immeubles...) ont une base utilitaire déformée par la logique; celle des «res mancipi et nec mancipi » a une origine historique, influencée par l’utilitarisme. — Planiol, Dr. civ., t. II, p. 387, 395, 445...: Il n’y a plus à hésiter sur la légitimité de la validité des stipulations pour autrui: elle est devenue une nécessité pratique absolue. La jurisprudence, qui ne vit pas d’abstractions et se forme au milieu des réalités des affaires et des intérêts, considère comme couverte la nullité de la vente de la chose d'autrui... — 11 serait paradoxal de dire que le meilleur système juridique est celui qui se préoccupe le moins des principes. Pourtant le principal progrès du droit a consisté à tempérer le rigorisme primitif par des raisons de commodité. Sans doute les transformations viennent de ce que des rapports nouveaux (par ex. formés consensu) viennent à paraître respectables, mais ce respect tient à l'utilité.

on l'apprécie, il ne s’agit plus de droit ou de devoir. Il n’est pas exigé que la loi soit établie ou obéie par vénération pour elle-même, mais le motif n’en importe pas moins à la qualification de Pacte envisagé. La conscience publique, non seulement admire celui qui met son devoir au-dessus de son utilité, mais elle considère que c’est abaisser le bien que de l’accomplir par calcul et non par désintéressement. Or, puisqu'il s’agit ici surtout de l’idée, cette voix mérite considération. Qu’est-ce donc qui constitue la nature propre de l’obligation morale ou juridique? \

Au lieu d’être: une variante de la notion d’utilité, elle comporte essentiellement un sentiment d’obligation intérieure, de désirabilité en soi de son objet, qui imposent observance. Même dans les devoirs de l'individu ou de la société envers soi, cet élément ne se confond pas avec le désir pur etsimple ni avec aucune des formes de l’égoïsme, — plaisir, crainte, prudence, souci de l’opinion; quant aux droits d'autrui, aux devoirs que nous nous reconnaissons envers lui, l’altruisme, la bienveillance, ne suffisent pas à les expliquer. Droits et devoirs ne répondent peut-être à rien d’absolu, mais, paraissant tels, c’est un trait de leur constitution, un mode particulier de leur action. Pour critiquer la prétendue « vertu par profits et pertes », il n’est même pas besoin d’invoquer sa grossièreté, qui supposerait admis d'avance les critères moraux; il suffit qu’elle soit inexacte en fait et non souhaitable au point de vue même de l'intérêt. Or, lorsque nous entendons agir par devoir, nous ne calculons pas, ni, le plus souvent, n'avons calculé antérieurement, même en la personne de nos ancêtres. Nous ne pourrions peser les répercussions de toutes nos décisions sans diminuer notre activité ou nous tromper aussi souvent que l'instinct. Sans supposer que notre réflexion est vouée à demeurer inférieure à l'intuition instinctive, savons-nous par expérience directe ce qui est utile? Suivons-nous les conséquences de nos actes à plus de quatre pas? Notre devoir est souvent plus net que notre intérêt et, comme il exprime l'expérience de la race, nous pouvons en accepter la direction.

Quant aux conséquences de l’utilitarisme, s’il venait à se réaliser, elles n’ont rien d’attrayant. Si on se place au point de vue individualiste, l'idéal se réaliserait-il par Le « libre jeu » des intérêts égoïstes ? L’analogie est lointaine avec la liberté limitée par celle d'autrui, car l'intérêt n’est borné par rien. Si rien n’est désirable que l’utile, Pintérêt collectif ne peut s’imposer que par la force et nous pouvons légitimement lui résister. Bref c’est la lutte de tous contre tous. — Si l’on donne la préférence à l’intérêt social, n’est-ce pas instaurer

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