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ÉLIMINATION DES MOBILES NON MORAUX

réaction ou sanction, y compris la déconsidération aux yeux des autres ou de soi-même et le remords, et inversement la recherche de l'approbation ou de l’admiration de sa propre conscience ou de l’opinion.. À un ordre plus élevé appartient tout un faisceau de tendances psychologiques qui produisent l'estime de la vertu, le mépris du vice et du crime : tels le sentiment de la dignité, de l’honneur, la loyauté, l’émulation dans le bien. Ils peuvent dériver du sentiment moral, mais ne s’identifient pas avec lui, même s’ils sont étrangers à l'espoir d’une récompense où à la prévision des inconvénients du déshonneur et de la honte. Peut-être moins proches des mobiles juriques, mais les aidant à triompher d’un égoïsme borné, diverses tendances altruistes permettent à autrui d'agir en nous, par sympathie. Même s’il s'accompagne de bienveillance et de pitié, le droit en diffère profondément et il n’est nème pas souhaitable qu’on le fonde sur elles.

Nous sommes aussi poussés au bien par plaisir, par besoin, ou encore par un désir simple, un instinct, une habitude, et écartons le mal par dégoût ou répulsion. Ce n’est pas encore le mobile moral. Si on laisse de côté la question — étrangère à cette analyse — du mérite et de l'approbation accordés à l’agent qui résiste aux passions contraires, l’honnête homme qui accomplit son devoir sans y songer se trouve, par hypothèse, exclu. Déniant aux idées de droit et de devoir une nature transcendante, nous ne prétendons pas, pour autant, qu'en dehors des besoins physiologiques et de l'instinct fondamental du vouloir-vivre, il y a seulement des états psychologiques complexes € dont l’énergie impérative se traduit par la conscience très vive qu’il faut faire telle action, s’abstenir de telle autre » (Lévy-Bruhl, p- 255). Le désir fort, le trouble indéfinissable éprouvé en présence de certaines situations, sont loin de s'accompagner toujours du sentiment de devoir, de s’ériger en loi. Loin d’être conçus comme des

qu’on redoute. « Icil’on ne craint pas seulement, on rend aussi hommage. » — Kant, Crit. de la raison prat., p. 254 s: le respect n’est pas un sentiment de plaisir, car l'obligation blesse notre amour-propre et nous coûte à exécuter, ni un sentiment de peine, et s’il triomphe nous ne nous lassons pas d’admirer la majesté de la loi (mais l’admiration s'applique aussi à des qualités brillantes, étrangères à la moralité). Le respect nous abaisse et nous élève. — On connaît l’apostrophe célèbre (p.269): « Devoir, mot grand et sublime, toi qui n’as rien d’agréable ni de flatteur et qui commandes la soumission sans pourtant employer, pour ébranler la volonté, des menaces propres à exciter l’aversion et la terreur, mais en te bornant à proposer une loi qui, d’elle-même, s'introduit dans l’âme et la contraint au respect (sinon toujours à lobéissance) et devant laquelle se taisent tous les penchants, quoiqu’ils travaillent sourdement contre elle, — quelle origine est digne de toi?»

désirs personnels, les mobiles moraux servent même de raison à des actes auxquels nous n’en découvrons aucune autre : nous accomplissons telle action, par ailleurs indifférente, parce qu’elle est « bonne », et inversement; si une inclination nous y engage, ellemême nous paraîtra bonne, mais l'impératif adjacent à ces tendances directes ne se confond avec aucune d’elles.

Toute activité résulte de forces d’attraction et de répulsion. Une forme très particulière de.ces forces consiste dans le désir de désirer qui s’oppose au vouloir de ce qui paraît irrationnel. C’est presque le mobile que nous cherchons.

Nous restons en présence de la seule considération de désirabilité ou respectabilité en soi, indépendamment de la prévision des conséquences, de l'intérêt et de l’inclination personnels. Tandis que la valeur économique résulte de la croyance à l’aptitude d’une chose à satisfaire un besoin, l’idée de la valeur morale implique que nous ’établissons aucune relation entre un moyen et une fin et se réduit à une affirmation immédiate de lesprit ; elle se présente comme absolue et non comparative. Le bien est en-soi (Ahrens) ou plutôt il apparaît tel subjectivement, malgré la relativité de l’idéal objectif, et notre mobile n’est moral, à proprement parler, que lorsque nous accomplissons le devoir pour le devoir (mais cette exclusion doctrinale n’emporte pas proscription).

L’idée du bien, dans la conscience, sinon à la réflexion, ne comporte pas la notion d’une correspondance objective à la façon du vrai. Elle semble indéfinissable par d’autres termes, irréductible à d’autres éléments. Et pourtant, malgré ce caractère commun avec le beau‘, malgré une égale exclusion du raisonnement comme source directe, malgré enfin la similitude des plaisirs et peines associés, dans les deux cas, au jugement approbateur ou désapprobateur, le sentiment éthique diffère du sentiment esthétique, autant que l’action de la contemplation. Le premier concerne et détermine l’activité.

Telles choses paraissent louables, respectables, « à faire », et les autres blâmables, sacrilèges, « à ne pas faire », sinon répréhensibles et punissables. Deux traits caractérisent donc extérieurement les idées morales : l’irréductibilité et la nécessité absolue. Nous allons voir combien furent excusables les auteurs que trompa cette difficulté de

1. Sur l’art, l'esthétique et la morale: Durand de Gros, Brunetière, Herckenrath, Wulf, Berdyczewski, Sertilanges... — Van Bemmelen, Not. fond. du dr., p. 15: par le jugement esthétique, nous apprécions, par rapport à nous, Pimpression des choses sur nous-mêmes: élément subjectif et personnel; le bien, au contraire, est objectif et altruiste.

DÉSIRABILITÉ ET RESPECTABILITÉ 495

décomposition : seul l’examen expérimental de la fonction et de la genèse en dévoilera La nature cachée.

Nous sommes — il faut bien en convenir — impuissants à séparer le sentiment moral en divers éléments. On a beau le retourner sous toutes ses faces, l’examiner dans ses plus infimes détails et ses manifestations les plus diverses : sous des aspects légèrement différents, sa substance est bien toujours semblable à elle-même dans toutes ses parties.

À tous, la réalisation du bieu, même si on entend par là le mal, semble éminemment souhaitable. I] inspire à chacun humilité et vénéralion, ( crainte sacrée » (Stirner). Sa violation est partout en horreur, elle éveille l’idée de souillure. Son autorité ne tend pas à interdire de critiquer les dispositions de la norme, d’en proposer la mise à jour, pas plus que la légalité n’exclut la modification de la loi dont elle proscrit la violation ; mais du moment où elle existe et surtout dans la masse, la règle, morale ou juridique, est considérée comme respectable en elle-même. Nous aimons la justice, la vertu, suivant notre conception, et, comme l’objet de tout amour, nous les supposons supérieures, elles nous en imposent. Nous n’en disposons pas, elles sont intangibles. « L'Etat, dit Stirner (p. 270), ne peut abandonner la prétention que ses ordres soient sacrés » ; et si ce n’est l’ordre lui-même, c’est l’autorité d’où il émane, roi ou nation, qui possède la souveraineté, la majesté, presque la divinité. L’Eglise avait le péché; les prescriptions laïques ont les crimes et les « immoralités », avec tout Le cortège d’idées qui accompagnent ces mots. « Ne pas haïr celui qui a porté atteinte à une chose sacrée est déjà un crime » (Stirner). Nul n’entend avec indifférence, ne profére sans émoi ces « mots auréolés » -— tels que : justice — qui, ayant mille fois, au cours de l’histoire, « résumé les aspirations des opprimés ou les résistances des oppresseurs », remuent aujourd’hui tout un fonds émotif hérité des ancêtres (Letourneau).

Il n’est pas étonnant qu’une psychologie simpliste n’ait cru pouvoir expliquer les idées correspondantes que comme des tendances innées, « implantées dans l’âme humaine par une puissance extraterrestre ». Du moins l’éclat des maximes idéales emprunte-t-il à la majesté de leurs auteurs : « dieux », princes, peuple souverain, conscience. Que la religion (en dehors de l’adoration d’une divinité) se caractérise par ( le fanatisme au service d’une cause ou d’un être qui devient le but et le guide des pensées ou des actions » (G. Le Bon) ou seulement par « la foi dans le surnaturel particulier » (G. Sorel), il faut convenir que l'idéal présente un caractère quasi-religieux.

Comme les êtres des légendes et des fables, il paraît être fantôme, pure illusion, représentation toute subjective, œuvre d’imagination.

« Vaine sonorité, mythe verbal, erreur, superstition, mensonge ), il n’en posséderait pas moins la puissance magique des idées et jouerait son rôle aussi efficacement qu’une vérité ou une réalité. A la différence des idoles qui se contentent de l’admiration ou de l’adoration, il exige et obtientd’action ou l’abstention, il tend à l’obéissance et à la soumission. Selon les effets envisagés et les comparaisons, on y voit un «lien » qui garrotte notre espait, une « chaîne » invisible qui nous rive au bien, une « barrière de paille », pourtant infranchissable, dressée devant le mal.

Ce bien inconditionné, sacré par lui-même et doté de valeur en soi, devient une nécessité absolue, garantie par le sentiment moral et la raison ; d’où résulte une sécurité subjective ajoutée à l’objective. Quels sont dont les caractères et le mode d’action de ce processus ?

Le bien et le mal ne plaisent ou ne déplaisent pas seulement, ils sont objet d’approbation ou de blâme, et ces jugements s’accompagnent du sentiment d'obligation et, par là, finalement, d’une motion ou d’une inhibition. La conscience exprime une pressante injonction, apriorique en apparence, alors même qu’elle est, par ailleurs, déduite. La société, le moraliste, qui préchent le devoir, c’est la mère qui dit à l'enfant ! : « Mange tel mets », ou bien : « Ne prends pas le bien d’autrui ! » — « Pourquoi? » — «Parce qu’il le faut. » Qu’on pardonne cet exemple trivial : toute la théorie du devoir et celle du droit, son envers, sont contenues en ces paroles, que, par une admirable intuition, prononcent les personnes les plus incultes. Tout est là : la nature de l’idée, sa manière d'agir, son origine en un être supérieur ou sa source dans l’expérience passée d’autrui, sa raison d'être personnelle et générale, son insuffisance devant une curiosité naissante (et l’on devine la regrettable attitude qui peut en résulter), puis la découverte de la fin cachée et dès lors l'effacement, la moindre utilité du commandement en cet ordre d'activité.

Or la négation précède forcément le rétablissement, et, comme elle exige une moindre compréhension, il arrive qu’on s’en tienne là.

1. Nous rencontrons, après coup, dans un recueil d'extraits anonymes le résumé suivant de toutes les leçons de morale qu’on adresse et peut adresser aux enfants :« LE MAITRE: Il ne faut pas faire cela. — L’ELÈVE : Et pourquoi? — M.: Parce que c’est mal fait. — E.: Mal fait! Qu'est-ce qui est mal fait? — M.: Ce qu’on vous défend. — E.: Quel mal y a-t-il à faire ce qu’on me défend? — M.: On vous punit pour avoir désobéi. — E,: Je me cacherai... Je mentirai. — M. : …1 ne faut pas mentir. — E,: Pourquoi ne faut-il pas mentir? — M.: Parce que c’est mal fait, etc... » Voilà le cercle inévi-

table. Sortez-en, l’enfant ne vous entend plus. Ne sont-ce pas là des instructions fort utiles? Que pourrait-on mettre à la place de ce dialogue?

CARACTÈRE OBLIGATOIRE DE L'IDÉAL AN7r.

Peu d'individus ont assez de perspicacité et de plasticité pour concevoir et s'approprier les raisons profondes des actes et de leur réglementation. Ces raisons existent bien, mais elles ne sont pas à leur portée, au moins en chaque occasion. Aussi donne-t-on toutes sortes d'explications qui n’en sont pas et qui sont destinées seulement à endormir la curiosité. Parfois la mère ajoute : « Il faut faire telle chose parce que Dieu le veut, parce que cela est bien, t’en abstenir, parce que c’est laid et digne d’un enfant mal élevé ; tu te comporteras comme une grande personne, comme une personne raisonnable, supérieure. » Ou bien elle invente quelque avantage ou inconvénient imaginaire, naturel ou social : « Cela te grandira, Tu feras plaisir à telle personne. Tu perdras tel organe, telle faculté, la vie. Les loupsgarous, les gendarmes te puniront!.….. » En tous ces cas, on fait appel à un désir plus puissant, on raitache un fait à un souhait préexistant, on met une inclination, une crainte naturelles, au service de fins étrangères, — tromperie d’ailleurs bienveillante et bienfaisante. L’essence du procédé reste d’ailleurs la même, qu’on promette ou non un châtiment : la sanction n’est pas caractéristique.

Sur ces données, sont bâtis, en plus grand et en plus varié, pour toutes sortes de situations ou d’actions, des systèmes de morale et de droit qui ne sont pas d’essence différente, Ils s’adressent à des hommes, il est vrai, mais combien seraient aussi incapables que des enfants de saisir l’ætiologie et la téléologie juridiques! Ce n’est pas, d’ailleurs, leur affaire : c’est celle des savants, des législateurs. Et ceux-ci, souvent, à la différence de la mère, sont sincères et de bonne foi et ne commettent aucune supercherie, même bien intentionnée. C’est qu’eux-mêmes n’en savent ou n’en cherchent pas plus, si même ils ne veulent ignorer la finalité individuelle ou sociale des nécessités a priori. Maint philosophe, interrogé, répond tout court, comme enfant : « Parce que. »

Kant n’a rien inventé de plus et l'impératif catégorique ne satisfait pas davantage l’investigateur. Les principes, dit-il, qui, pourtriompher, font violence à d’autres motifs, sont des impératifs. [l en est trois espèces : « Le premier exprime une nécessité relative à un but particulier qu’on peut poursuivre ou négliger (l'étude du droit pour telle profession) ; le second se rapporte à un but nécessaire pour tout être intelligent et sensible (la vie, le bonheur ?) : enfinle troisième est conçu en lui-même, indépendamment de toute espèce de but, comme la loi nécessaire d’un être raisonnable. Les deux premiers, subordonnés à un but, sont des impératifs hypothétiques ; le troisième est l'impératif catégorique !. » Tandis que l’exigence d’une action à titre de moyen

1. Métaph. des mœurs, p. 41; Rais. prat., p. 177. — Beaussire, Mor., p. 64.

pour atteindre une fin donnée puise sa force dans le désir de cette fin, la loi morale pose des nécessit£s absolues, universelles, invariables. Elle n’exprime pas un conseil de la prudence, mais une « obligation » indépendante de toute condition, et veut être obéie pour elle-même.

Et cela est assez exact. Sans doute le mal ne se commet pas seulement par ignorance et la vision consciente du bien ne suffit pas à sa réalisation. Le poète, depuis longtemps, l’a remarqué : « Video meliora proboque, Deteriora sequor »; et tes psychologues ont montré que l’on accomplit souvent le mal que lon connaît et que Pon hait, de même que, parfois, on est impuissant à réaliser ce, vers quoi on aspire. Mais, tendre vers un résultat n’est pas l’atteindre, et le fait que l'idéal ne triomphe pas n’est pas une objection contre la réalité de son principe actif. L'existence d’un mobile, n’impliquant nullement l’absence ou la disparition des contre-mobiles, n’est point infirmée par la prépondérance de ceux-ci. — Il convient aussi de distinguer notion et motion, appréciation et appétition. Mais l'estimation suit de près la vision d’un acte, puis la conception de sa bonté en entraîne approbation, et celle-ci engendre le mouvement vers sa réalisation. Ainsi le sentiment de l’obligation ! est intimement liée à l’idée de la désirabilité ou de la respectabilité; l’une appelle l’autre, immédiatement.

On a pourtant souvent distingué ces deux choses pratiquement inséparables : l’idée du bien, de la justice d’un précepte, et le devoir de s’y conformer, la promulgation de la loi morale en l’esprit et l'injonction d’y obéir. « La conscience, dit-on, est connaissance, et le respect est sentiment; tout au plus la première excite-t-elle le second. » Mais qui dit loi dit autorité, et de même la notion de bien contient celle de devoir. C’est seulement à l’analyse que l’établissement des maximes est distinct de celui de leur valeur. — (« Autre chose est de sentir qu’un ordre est donné, autre chose qu’on est tenu de l’exécuter. » L’objection est exacte en elle-même, mais dès qu’on reconnaît à l’injonction un caractère éthique, on sent qu’elle demande d’être suivie, même si l’on éprouve le désir de s’y soustraire?.

1. Contra: le livre si captivant de Guyau: Esq. d’une morale sans obl. n sanction. — Quelques auteurs y voient une obligation relative. Certains s’en tiennent à une obligation envers soi (Malapert, Mor., p. 287); d’autres, envers la société, à l’égard de personne (Duprat, Mor., p. 39).

DA Mon Dieu, quelle guerre cruelle! Mon cœur te soit toujours fidèle. Je trouve deux hommes en moi: L'autre, à tes volontés rebelle, L'un veut que, plein d'amour pour toi, Se révolte contre la loi.

Louis XIV, paraît-il, s’écria, à la lecture de ces vers de Racine: « Voilà deux hommes que je connais bien, » Qui n’en dirait autant?

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