VERTE NT
Quand on considère le bien dans esprit de l’homme, un trait, dès l’abord, amène à douter de son identité d’objet avec l’idéal que nous venons d'indiquer et auquel le caractère inexpliqué de la vie ne confère pas une autorité transcendante, ou avec tout autre de valeur relative : c’est qu’il se trouve en nous à l’état de notion simple, première, et s’impose avec un caractère absolu et impératif. « Tu dois, tu as droit... »: la & voix intérieure » proclame inconditionnellement ce qui doit être. — Que sont donc cet attrait et cette répulsion?
Ne nous arrêtons pas à la proscription de l’observation interne comme ne constituant pas une observation : l’introspection est particulièrement légitime quand il s’agit d’examiner comment une idée opère en nous. Tentons donc l’analyse du phénomène moral tel qu’il se présente, sauf, s’il y reste rebelle, à nous éclairer ensuite par ses origines. Et sous le vocable de & phénomène moral », nous entendons les concepts absolus, droits et devoirs, sous l’aspect actif aussi bien que passif. Nous les qualifierons d’ailleurs : instinct, sentiment, idée-force, — non que nous confondions l’inné avec l’acquis ou une disposition d’ordre sensible avec une idée générale, même motrice, mais parce que ces divers éléments se rencontrent dans le droit et que le tout peut être désigné par la partie.
Il semblerait, au premier abord, que le bien doive apparaître sous l'aspect de la résultante d’un syllogisme téléologique : Si tu souhaites tel résultat et que telle voie y mène, tu feras bien de la suivre. Cette conclusion s’impose comme un devoir, mais sans autorité propre ; nous remontons à ses fins, jusqu’à ce que nous arrivions à une fin en soi, considérée comme ayant une valeur en elle-même, et c’est ce terme, ultime en apparence, qui paraît proprement moral; les buts dérivés en sont seulement des applications. Ce n’est pas par déduc-
tion, mais par affirmations immédiates que procède la conscience. Bien que parfois juxtaposées, l'obligation morale n’est pas une nécessité logique conditionnée par un désir personnel, et l'adhésion que nous lui accordons ne résulte ni d’un calcul utilitaire, ni d’une inclination pure et simple, ni même d’un désir de désirer : elle a un caractère spécial, Qu’y a-t-il donc de vraiment moral dans nos divers mobiles ? 5
Procédons par élimination. Pas plus qu’il ne convient de prendre pour réalités les fictions juridiques inventées poyr légitimer les postulats des instincts éthiques ou les exigences de la pratique, il faut éviter la confusion entre les mobiles sincèrement moraux et les s0phismes par lesquels nous justifions, d’avance ou après coup, nos actions; bien que, tranquillisant la conscience, ces raisons ne soient pas dépourvues d’efficacité, nous nous en tiendrons aux mobiles réel. lement déterminants. *
Parmi la foule de nos tendances et aspirations, nous nous prononçons en faveur des unes, d’abord en vertu de l’intérét. Peut-être n’est-ce pas le mobile le plus général, mais c’est celui qui nous frappe le plus, car il est, par hypothèse, conscient. Les utilitaires ont raison, en ce sens que la justice présente une correspondance effective générale et une coïncidence théorique avec des utilités objectives ; par contre, la première idée ne se décompose pas en la seconde ni n’en provient. Même quand elles portent sur un objet identique, elles sont distinctes et même exclusives l’une de l’autre. Dés qu’on invoque, pour obtenir obéissance, l'intérêt de quiconque, il ne s’agit plus de devoir, à moins qu’on ne présente cet intérêt comme éminemment respectable. Ce n’est pas que l'intérêt n’existe et n’agisse pas dans les institutions juridiques et que le droit n’ait jamais à lui faire légitimement appel, mais leur essence et leur mode d’action ne sont pas les mêmes. La convenance, la prudence, conseillent et n’obligent pas ; surtout, elles ne commandent pas d’un ton impérieux, à la façon de ce sentiment que Darwin définit en disant qu’il faut lui obéir. Ce n’est pourtant pas plus l’ordre d’un maître que le précepte technique enseigné à l'apprenti ; la notion de fin ne s’y rencontre pas (ou plus) et l'infraction nous paraît mauvaise en soi.
Plus près des idées de droit et de devoir se trouvent les sentiments Cpro-moraux », c'est-à-dire ceux qui les ont suppléées et les aident encore dans leur fonction : sentiments religieux, en tant que suggestion du bien plus que comme crainte de Dieu, appréhension ! de toute
1. Dans le respect, remarque Stirner (p. 86), il y à autre chose que dans la crainte, laquelle n’empêche pas qu’on veuille se délivrer, par ruse, de ce