CHAPITRE II
Les idées de droit et de devoir n’ont pas toujours existé : à l’origine, toute notion équivalente était absente. Elles ne sont pourtant pas de celles qui ont « germé le plus tard ! ». Lentement développée, sensiblement différente de la nôtre, la conception du bien remonte très haut dans le passé; les légendes religieuses, dès une antiquité reculée, en contiennent la mention et celle du principe inverse, qui englobe le mal physique, moral et intellectuel (obscurité, douleur, méchanceté, ignorance). Toutefois elles contiennent le vestige d’un règne originaire de l’amoralisme et de l’apparition, après coup, du mal, et ceci est exact, si l’on entend par là l’idée du mal, car il faut bien que la moralité soit survenue à un certain moment. Cette apparition, qui est une transformation plutôt qu’un commencement absolu, n’est d’ailleurs pas incompatible avec l’évolutionnisme : de même que l’impressionnabilité a donné naissance au plaisir et à La douleur, de même le fait s’est décomposé en valeurs positives et négatives.
IL subsiste d’ailleurs un domaine qui échappe à cette distinction. Tous les actes ne sont pas, à l’heure actuelle, l’objet de règles juridiques ni seulement d’appréciations éthiques. Peut-être ceux qui y échappent sont-ils le plus grand nombre: leurs lois et sanctions naturelles ne sont pas corroborées par les lois et sanctions sociales. Une multitude d’actes de la vie individuelle sont légitimes, en ce sens que personne n’a le droit d’y mettre obstacle, mais nous n’y songeons pas et autrui non plus. Par contre, les actes plus importants ou affectant la manière d’être d’un tiers favorablement ou défavorablement, sont l’objet, à côté de jugements tirés de l’utilité, d’une distinction entre bons et mauvais, justes et injustes. Or, si cette catégorie d’apprécia-
1. Acollas, Idée du dr., p.5. (P. 18: inscrites aux entrailles de la nature humaine.) — Bagehot, 4b., p. 425: Une moralité perfectionnée eût assuré une telle supériorité qu’elle aurait subsisté chez les sauvages. — D’Aguanno: âge quaternaire (?); Stammler (Wirtsch. u. Recht, p. 305): milliers d'années; E. Ferri: invention moderne. — Leur rôle explique, s’il ne prouve, leur antiquité. — Ancienneté des guerres de retaliation: Ruyssen, La g.et le dr., R. de mélaph., 1906, p. 803 s; Letourneau, La DD 194 J. Lagorgette, Le Rôle de la Guerre, p. 292.
tions ne se ramène pas à la première, si elle est étrangère à l’intérêt, à quoi rime-t-elle et quelle est sa raison d’être?
Les premières conclusions de la critique ne sont pas favorables. Des désirs et croyances étudiés par la sociologie, les uns sont liés à certains états ou rapports extérieurs, tels ceux d’utilité, et conçus comme relatifs ; d’autres semblent ne correspondre à rien d’analogue. On comprend sans effort qu’il y ait intérêt à accomplir telles actions, mais pourquoi est-ce bien ou mal ? Ne serions-nous pas dupes de quelqu'un qui y trouverait un profit caché ? Nous doutons du caractère désintéressé de qui nous préchè le devoir et tout ce qui nous pèse ; à peine concevons-nous l'avantage d’y sacrifier, et alors nous nous demandons à quoi bon ajouter à cette raison une idée de dignité ou d’indignité. Dans certains cas, enfin, l’idéal ne semble répondre à aucune fin, à l’utilité de personne.
Serait-ce une vaste illusion ? Nous serions possédés : « Notre créature est notre maître », un peu à la façon des dieux. On pourrait même se demander si cet état quasi hypnotique n’atténue pas le mérite ou la responsabilité, suivant qu’il pousse à des actions héroïques ou criminelles. La liberté est supprimée ; nous nous empêtrons dans les liens que nous tissons et qui nous retiennent captifs. Et il ne s’agit pas seulement de la suggestion dans la propagande, dans l’application du devoir à tel objet ou dans l’éducation, même laïque, comme moyen de gouverner : ce serait la source initiale du droit, son principe. Comme l’hallucination serait générale, inaperçue, nous nous trouverions en présence d’une « véritable énigme ». — La religiosité fait supposer réel l’objet d’images purement subjectives ; l’idéalité n’est-elle pas plus étrange, qui met en tête des choses devant être réalisées ? Les hommes, dit Stirner (p. 89, 97), «ont des conceptions de l’amour, de la bonté, de l’'Homme..., qu’ils voudraient voir effectivement existantes. Il faut y comprendre aussi toutes les intentions de devenir bon, noble, aimable. Or ce que j'aime, ce vers quoi j’aspire, est pure idée et n’existe que dans ma pensée. » Bien plus, commandement non motivé, peu importe que l’idéal provienne de ma volonté ou de celle d'autrui: hétéro- ou auto-, ce serait toujours suggestion. De là le respect, — secret de la passivité devant l'obligation. Nous forgeons des « personnalités de respect » : l’homme, — son corps inviolable, alors que je puis le blesser, — son avoir intérieur, convictions et sentiments, que je pourrais bafouer, — et par dessus tout, synthèse de son activité et de son désir, prolongement de son être physique et psychique : son avoir extérieur (car les reproches adressés au droit s’appliquent surtout à la propriété, droit absolu par excel-