LE DROIT, LE DEVOIR POSSÈDENT-ILS UNE RAISON D'ÊTRE
lence). Tout cela subsiste par notre résignation, notre humilité, notre renoncement, puisque nous n’en voyons pas l'intérêt.
Cette critique a le mérite de montrer que le sujet n’est pas conscient d’une utilité à laquelle correspondrait le droit. La conscience n’est pas « l’exercice de la prévoyance » qui, montrant les conséquences avantageuses ou funestes des actes, ajouterait: Fais, ou : Ne fais pas. Le remords n’est pas non plus « la crainte ou l’horreur du châtiment ! », ni le dépit d’avoir été déjoué, ni même l'honneur humilié ; il se rencontre même après les actes dont l’impunité et le profit sont assurés et chez des gens sans aveu. Les mauvaises actions, sans doute, sont sujettes à des retours fâcheux et l’égoisme bien calculé les condamnerait, en même temps que la conscience ; néanmoins les deux ordres de faits semblent distincts et irréductibles. C’est précisément ce qu’on reproche le plus au « bien »: son influence, en même temps que l’humiliation, commence dès que l’ordre est non plus motivé, mais pur et simple, « impératif ». « Quand, dit Stirner, je crie à quelqu’un de s’écarter d’un rocher qu’on va faire sauter, je n’exerce aucune action morale, Quand je dis à l’enfant: Si tu ne manges pas ce qu’on l’a servi, tu seras privé de diner, ce n’est pas une influence morale. Mais si je lui dis : tu prieras, tu honoreras tes parents, tu diras la vérité, etc., car c’est là le propre de l’homme, sa mission, la volonté de Dieu, — alors l’influence morale est accomplie. » Le droit se présente sous le même jour que le devoir : « Droit en soi, absolu! Ainsi donc, sans rapport avec moi-même ? Le droit est obligatoire pour moi, parce qu’il est institué par la raison humaine, contre laquelle ma raison est déraison. Autrefois on tonnait contre la faible raison humaine au nom de la raison divine ; aujourd’hui c’est au nom de la forte raison humaine qu’on rejette la raison individuelle. Et pourtant il n°y a pas d'autre raison que cette déraison... La pensée du droit est originairement ma pensée, elle a son origine en moi. Mais dès qu’elle est sortie de moi, dès que le « mot » est prononcé, elle devient chair. » La créature des hommes leur échappe ; elle est plus que le créateur, elle est en soi et pour soi (p. 256).
Telle est la satire que dirigent contre les idées de droit et de devoir leurs négateurs, et ils s’en tiennent là. Après avoir détruit, ils ne rebâtissent pas et se moquent de ceux qui le tentent. Il leur échappe que le fondement absolu des idéaux cache une raison d’être relative,
1. Laplaigne, 4b., p. 102: À force d’entendre parler de la conscience, bien des gens se figurent qu’effectivement elle existe.
une fonction, qu’il nous reste à établir. Leurs critiques montrent tout au plus que le droit et le devoir sont difficilement explicables, et la méprise est excusable, puisque de plus habiles et de mieux intentionnés y ont été pris : sans parler de Kant, qui laisse inexpliquées les causes efficientes et finales de l’éthique, les meilleurs explorateurs de l’ætiologie et de la téléologie juridiques ont eu recours, pour se tirer d'affaire, à des notiqns hyperphysiques, sinon mystiques.
Fût-il une erreur universelle, comment expliquer le droit, sa naissance, son rôle? Car enfin il est bien difficile de faire admettre qu’on obéisse «pour obéir » à une loi dont on ignore l’origine, le but et la valeur intrinsèque (Fouillée). Il ne convenait sans doute pas de demander les « conditions » du devoir à ceux qui le posaient comme inconditionnel. Mais est-il présomptueux de vouloir percer le soi-disant mystère moral, alors que l’évolutionnisme enseigne qu'aucune institution durable n’a existé, avec un tel caractère de généralité, sans des raisons non accidentelles et relevant par suite, de l’explication positive.
A côté des auteurs qui bannissaient d’avance, comme immorale, la décomposition des notions morales, d’autres les déclaraient irréductibles parce qu’ils n’en tentaient pas sérieusement la réduction ou y échouaient après un essai direct. « C’est, disaient-ils avec un semblant de raison, un impératif catégorique, un absolu, non utilitaire mais transcendant. » L'observation interne ne nous a, en effet, rien fourni de plus. Mais ce résultat n’épuise pas la curiosité. Soit un corps qui paraît (simple », parce qu’il résiste à l’analyse, c’est-à-dire parce que nous ne réussissons pas à en dissocier les éléments : notre impuissance prouve-t-elle qu’il soit réellement indécomposable ? Nullement. Elle résulte souvent d'un défaut de méthode, ainsi qu’il apparaîtra si nous parvenons à produire ce corps par synthèse. Si, incapables d’analyser l’idée de désirabilité en soi, nous en opérons la reconstitution par l’examen de son rôle et de son origine, nous aurons par là même établi qu’elle n’est ni simple ni primitive et se ramène à des phénomènes plus élémentaires ?. Dans le « beau », on a découvert l’unité, l'harmonie... ; de même nous chercherons si
4. Picard (Dr, pur, p. 66) cherche, au droit, des causes plus profondes que la cérébralité humaine: il existerait aprioriquement, en dehors des hommes, dans l’ordre universel et la raison intrinsèque des choses. — M. Fouillée n’exclut pas la métaphysique, mais ne table pas principalement sur elle.
2. Dissection, vivisection, éclairent moins la nature de la vie que l’étude de ses origines el de son évolution. De même le fruit détaché paraît une individualité à part; ses antécédents et son développement montrent qu’il se rattache à la plante et lui donne naissance.