Cf. Auguste Comte, Cours de philosophie positive
dans l'application de cette dernière au monde théorique, avant d'aborder l'étude du monde pratique. A cause de l'analogie profonde des solutions, il est impossible, en effet, de se pénétrer de leur portée et de leur importance, si on ne les expose pas successivement dans ces deux domaines séparés. Les conditions logiques du phénomène juridique apparaîtraient comme isolées et sans efficacité satisfaisante, si on ne leur faisait pas subir une comparaison avec les conditions du phénomène naturel. La raison, source première de la connaissance, doit avoir, partout, le même mécanisme : les variations que l'on pourrait constater proviennent des différences que présente l'objet auquel elle s'applique. Nous allons donc aborder de suite l'étude du fondement logique de nos connaissances dans le monde théorique.
31. — On dit habituellement que la connaissance u <<-.. que nous avons des objets extérieurs„est le produit de l'impression que ces objets font sur nos sens. On admet ainsi implicitement qu'il y aurait des choses en dehors de nous, que ces choses entrent d'une manière ou d'une autre en conflit avec nous-mème et que de ce conflit naîtrait, comme l'étincelle naît du choc d'un morceau de silex contre de l'acier, la connaissance sensible. L'opinion vulgaire admet ainsi, ce qui est exact, qu'il y a des choses extérieures à nous-mêmes; mais delà elle est portée à croire que ces choses existent en soi, indépendamment de
notre connaissance (1). Or, si cette dernière opinion peut être exacte en ce qui concerne notre connaissance psychologique, elle ne l'est pas du tout par rapport à la connaissance logique et c'est ce que la philosophie peut aisément se charger aujourd'hui de démontrer. La recherche delà manière dont les choses extérieures ne sont qu'une création de notre raison est l'objet de l'étude du fondement de la connaissance que nous avons d'elles. La connaissance sensible constilue l'expérience ; cette étude est donc celle du fondement de l'expérience.
32. — Il faut d'abord remarquer que la connaisf **aa uc sance sensible est à la base de toute science du monde
extérieur. La science part en etfet d'observations concrètes faites directement sur les objets, elle les classe ensuite par ordre de ressemblance pour créer les notions abstraites, elles rangent enfin les abstractions ainsi obtenues en échelles convergentes afin d'obtenir le système, qui est son but. Mais les abstractions ne peuvent contenir rien de plus que les données concrètes desquelles elles ont été tirées
1. Kant parle d'une chose en soi. Mais il est douteux qu'il l'ait définitivement comprise dans le sens expliqué ici dans le texte. L'ont interprété de cette manière : Schopenhauer, Herbart, Von Hartmann, Renouvier, Wundt, Riehl, etc. C'est le point de vue de l'école réaliste. Comp. Cohen, ses travaux sur Kant, et toute l'École de Marbourg. V. aussi A. Steriad, etc. L'interprétation de Kant par l'Ecole de Marbourg (Thèse de doctorat es philosophie, Paris, 1913».
(abstrahere) et constituent pour ainsi dire des résidus d'images. Leur existence et leur valeur dépend donc de l'expérience concrète et doit changer avec elle. C'est pourquoi, du reste, une classification basée exclusivement sur l'observation ne peut jamais être définitive et doit à tout moment se modifier à chaque nouvelle découverte qui survient (1).
Si donc tout le mécanisme de la connaissance se réduisait à ceci, si notamment la perception sensible n'était qu'une impression venue du dehors dans son intégralité, aucune connaissance humaine ne pourrait se flatter d'être certaine et tout dépendrait du cours capricieux des événements sur lesquels nous n'aurions aucune prise, absolument. L'observation, en effet, ne peut dépendre que du pur hasard. Notre esprit ne trouverait ainsi nulle part un point d'appui, il errerait à travers le monde, ballotté dans tous les sens par la multitude fuyante et incohérente des choses. La certitude n'existerait pas (2).
Les faits eux-mêmes se chargent d'anéantir une conception de ce genre. Nous avons des certitudes, peut-être pas très nombreuses, mais nous en avons quelques-unes dont on ne peut douter. La raison sent
1. T. Maiorescu, Logica (Bucarest) ; J. Stuart-Mill, Logique : Scliopenhaucr, Le Monde comme représentation et volonté. (Vol. I, L. I).
2. Kant, Préface à la Critique de la. Raison pure. V. aussi Renouvier, Essai de critique générale, Logique, éd. Il, t. [,chap. 30. Observations et développements {loi de position\.
en elle-même une force cachée, grâce à laquelle elle réussit à avancer avec précision à travers l'expérience; elle en tire des conséquences certaines, elle prévoit et peut ainsi dominer ou même changer le cours des réalités extérieures. Toute science tend du reste vers la certitude ; contester l'existence de cette dernière serait contester celle de toute science. Or la science est un fait que nous n'avons qu'à constater et à prendre tel que (1).