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CHAPITRE VIII

Cette philosophie qui doit nous donner l’explication dernière de la Pensée et assurer au Savoir toute sa valeur et toute sa portée, en prêtant à la fois aux choses une réalité intelligible et à la raison un pouvoir effectif sur elles, c'est celle que nous avons déjà exposée, comme théorie de la Nature, sous le nom de monisme panthéiste, et qui considère le monde et la Pensée comme le double produit d’une seule activité, comme les manifestations corrélatives et harmonieuses d'une Substance unique, se développant, en tant qu'Existence universelle, par les événements cosmiques, et en tant que Raison universelle, par les actes des consciences individuelles. Cette ‘doctrine qui, appliquée à la théorie de la connaissance, peut prendre le nom de panthéisme rationa-

liste, nous paraît contenir la solution naturelle et nécessaire du problème du Savoir, l'explication adéquate de la Pensée, le fondement suffisant de la Raison.

Nous allons, en effet, essayer de faire voir que, lorsqu'on examine sans opinion préconçue le problème de la connaissance scientifique, et qu'on lui donne la réponse immédiatement suggérée par la réflexion, on arrive à considérer les pensées finies comme les modes d’une Raison universelle se développant corrélativement à une Existence universelle et fondant par là l'harmonie de ces pensées avec les choses finies : or c’est là précisément l’énoncé du panthéisme rationaliste. En d’autres termes, les conditions que le moi pensant, en réfléchissantsur lui-même, s’assigne directement et nécessairement, nous paraissent identiques aux principes généraux de cette philosophie : de telle sorte que le panthéisme ne serait autre chose que le fait même du Savoir, exprimé dans son essence et ramené à ses conditions fondamentales. Par là nous serons autorisés à regarder toute autre solution du problème de la connaissance comme artificielle et sans portée, à voir dans le panthéisme la seule interprétation possible de l'intelligence, et dans la substance telle qu’il la définit la source suprême de la Nature et de la Pensée.

La condition universelle sur laquelle la réflexion fait reposer le Savoir, quand elle le considère dans son caractère idéal, peut s'exprimer de la manière suivante. Il faut, pour que la connaissance devienne la

base d'une science effective, que l’activité représentative de l'esprit soit vraie, c'est-à-dire que les phénomènes, ou perceptions, par lesquels elle se manifeste successivement, correspondent à des faits extérieurs se produisant hors de l'esprit, et soient, sinon des images exactes de ces faits, ce qui semble irréalisable. au moins des symboles intellectuels de leur réalité et des signes valables de leurs rapports. Il faut, par conséquent, que la raison et le sens, dans leurs effets communs, représentent une activité plastique manifestant le fait en corrélation avec le phénomène, produisant la chose symétriquement à l’affirmation.

Le problème de la connaissance consiste donc à se demander à quelles conditions une telle correspondance est possible, comment l'acte intellectuel peut reproduire, dans le sujet, un acte physique hors du sujet, et quelle idée il faut se faire de la Pensée dans ses rapports avec l'univers pour comprendre une telle harmonie. Ce problème doit, par suite, se décomposer eu deux questions : d’un côté, à quelles conditions la correspondance entre les éléments sensibles de la connaissance et la réalité extérieure est-elle possible ? c’est-à-dire, comment la production des faits subjectifs dans la conscience peut-elle avoir lieu en même temps que la production des faits objectifs dans le monde ? de l’autre côté, à quelles conditions la sensibilité subjective peut-elle se convertir en raison affirmante ? c’est-à-dire, comment l'idée d'Étre et la croyance à l’objet peuvent-elles se manifester au

sein de la matière confuse des sensations, les unir et les transformer en connaissance ?

Autrement dit, comment le phénomène peut-il répondre au fait, et comment peut-il devenir perception en s'illuminant de raison? Quels sont les rapports de la pensée sensible, d'une part avec le pensable, de l’autre avec la Pensée raisonnable ? Qu'est-ce que la sensibilité, considérée comme représentative, dans le moi, des existences fragmentaires de l'univers ? Qu'est-ce que la Raison, considérée comme représentative de cet univers en tant que formant un seul Tout? Comment faut-il définir la Substance, pour donner la validité à cette double activité sensible et rationnelle ? Répondre à ces questions, c’est exposer dans ses traits essentiels le panthéisme rationaliste.

La première partie du problème de la connaissance consiste à se demander à quelles conditions le phénomène peut répondre, dans l'esprit, à un fait réel hors de l'esprit. Or, quand on cherche à donner à cette question une solution directe, la réponse qui s'impose est la suivante. La seule raison que nous ayons d'affirmer l'existence de réalités autres que nos états de conscience, et de considérer ceux-ci comme les équivalents des premières, est notre croyance implicite à une substance transcendante, capable de fonder l’ordre des représentations en corrélation avec l'ordre des choses et d'établir entre elles un rapport tel, que les unes soient les formes idéales des autres. Le fait physique et le fait psychique deviennent alors deux faits inséparables, ou plutôt deux éléments d'un

même acte. Tout ce qui est, est pensé ou représenté ; tout ce qui est représenté, est. Le phénomène sensible et le fait objectif sont les deux aspects, corrélatifs et solidaires, d’une seule réalité, qui est le produit total et la manifestation complète du noumène unique caché sous l’un et sous l’autre, L'Être sans la Pensée, la Pensée sans l’Être, sont deux abstractions : la vraie réalité, c’est la correspondance entre l'Étre et la Pensée, l'unité qui les produit en fonction réciproque, la loi substantielle qui fait de l’un la matière et de l’autre la forme.

.H n'y a donc ni fait physique pur, ni fait psychique isolé ; il n’y a qu'une seule existence consistant précisément dans l’accord des deux faits et dans la production simultanée de l’idée et de l’objet. Et si le monde a une réalité propre en dehors de telle ou telle pensée, si les faits extérieurs restent vrais, lors même qu'ils ne sont point perçus par tel ou tel moi, c’est que telle ou telle pensée n’épuise pas toute ia Pensée, c'est que la forme représentative qui correspond à un fait physique n’est pas tel ou tel état mental se manifestant dans telle ou telle conscience, mais est l'infinie virtualité de tous les modes psychiques par lesquels ce fait peut être représenté, la puissance commune de toutes les idées qui peuvent le reproduire à divers points dé vue. Il faut donc dire que la véritable réalité, c'est l’union du fait matériel avec une Pensée universelle capable de se représenter à elle-même ce fait dans un nombre infini de cons-

ciences individuelles, et d'établir une correspondance

formelle entre toutes ces représentations et le fait lui-même. La substance cachée derrière les phénomènes, qui assure au monde la réalité et à la connaissance la vérité, doit par suite être conçue comme un : Être qui se développe simultanément par l'Existence et par la Pensée, et cela de telle sorte que toute existence puisse être représentée dans un nombre infini de pensées particulières, modes de la Pensée universelle, et aussi de telle sorte, comme nous le verrons bientôt, que toute pensée particulière puisse représenter un nombre infini d’existences, identique à l'Existence universelle.

Si donc, pour nous figurer les choses d’une facon sensible et grossière, nous imaginons la Substance comme une Pensée et une Existence juxtaposées l'une à l’autre et se développant symétriquement, il faudra entendre cette juxtaposition et cette communauté de développement de telle façon, que tout mode de l'Existence universelle, ou toute existence particulière, puisse trouver un équivalent formel et une idée corrélative dans la Pensée universelle tout entière. Ce point de l'existence, ce fait singulier rayonnera, pour ainsi dire, dans tous les sens au sein de la Pensée et se dilatera dans toute son étendue ; il sera par conséquent identique à la Pensée universelle ellemême, en tant qu'elle représente une chose particulière et correspond, non à l’Existence entière, mais à un de ses modes déterminés. Ainsi l'harmonie de la Pensée et de l'Existence ne sera pas une correspondance finie et fragmentaire, comme celle qui se pro-

duirait si chaque existence était simplement liée à tel mode de pensée et s’épuisait en lui. Chaque chose singulière est représentable par un nombre infini d'idées, est rattachée à la Pensée universelle tout entière, et se confond avec celle-ci en tant qu’elle est la Pensée universelle de telle existence particulière.

Le fait réel est donc, en même temps que particulier et contingent comme chose, universel et nécessaire comme idée : un fait réel et un fait universellement pensable, c'est la même chose, et voilà pourquoi tout ce qui est, est vrai. Inversement, l’idée universelle d’un fait, ou la pensée d’une chose considéree non dans tel ou tel moi, mais comme universellement et éternellement réalisable dans les consciences, est identique au fait lui-même, et voilà pourquoi toute vérité est réelle. La singularité d’une existence est la même chose que son universelle intelligcibilité ; être singulièrement réel ou être universellement vrai, c'est tout un. Ce qui donne aux choses leur réalité contingente est en même temps ce qui leur donne leur vérité nécessaire : c’est la Substance dans laquelle l'existence finie et la Pensée infinie se con-

fondent, toute chose y étant universellement représentable et ne se distinguant pas, comme réalité particulière, de son idée infinie.

Ainsi, tout point de l'existence rayonne de toutes parts dans la Pensée et s'y développe à l'infini. Chaque réalité matérielle a, en tant que forme, la Pensée tout entière pour champ d'activité; et l’on peut dire que l'existence particulière n’est pas autre chose

que la Pensée universelle se concentrant en un seul point et s'exprimant par un seul signe. L'identité de l'Être et de la Pensée prend par là un sens rationnel, si l'on entend par Pensée la possibilité infinie d’être représenté. Il est vrai que toute chose se confond avec son idée, si l'on considère cette idée,non comme actuellement présente dans tel ou tel esprit, mais comme universellement possible dans tous les esprits. L'existence des choses et leur vérité sont donc relatives l’une à l’autre et substantiellement identiques : ce sont les deux aspects de leur réalité nouménale, qui consiste précisément dans l'inséparable union et l'identité fondamentale de leur existence particulière comme choses et de leur intelligibilité universelle comme idées.

Telle est la conception de la Substance à laquelle nous conduit l'examen de la première question du problème de la connaissance, ou de celle qui consiste à se demander comment le fait et l'affirmation peuvent coïncider. Mais il est une seconde question à laquelle'il faut répondre : celle des rapports de la raison et de la sensibilité. Comment l'intelligence, identique dans son essence à l’Existence universelle elle-même, puisqu'elle en est la forme absolue, doitelle être comprise dans son union avec la sensibilité et dans son apparition au sein d’un sujet fini ? Comment se produit la coïncidence d'un mode fini de la Pensée et d’une forme universelle de l’Existence ?

L'idée d'être, en eftet, est évidemment la Pensée universelle en tant qu'elle représente, non telle ou

telle chose particulière, mais la possibilité de toutes les choses et la matière de toutes les existences. L'idée d'Être est donc identique à l’univers lui-même en tant que forme, au Tout représenté d’une façon absolue. C'est la Substance considérée dans sa fonction pensante et abstraction faite de sa manifestation comme chose ; c’est la réalité suprême en tant qu'elle se donne une forme intelligible et se représente dans son essence universelle. La question de savoir comment l’idée d'Être peut se trouver présente dans les phénomènes, ou dans les idées particulières, de telle sorte que l’objet de ces idées puisse être affirmé comme réel ou comme faisant partie de l'Existence totale, revient donc à celle de savoir comment la Pensée totale peut se retrouver elle-même tout entière dans chacun de ses modes et représenter en eux le Tout réel. Il faut expliquer, pour rendre l'intelligence véridique et le jugement valable, comment les idées particulières des choses peuvent s'unir, dans le moi, à l’idée universelle du Tout, comment la réalité totale peut exister, à l'état de forme représentative, dans les consciences finies et contingentes.

Or cela ne peut se comprendre qu’en considérant la Pensée universelle, substantiellement identique à l'Existence universelle, comme capable de se concentrer totalement en tous ses modes et de s’y reproduire avec tous ses caractères. Le Tout pensé existe dans toute pensée, et comme le Tout pensé n'est pas distinct du Tout réel, il s'ensuit que le Tout réel existe formellement dans toute pensée. La Pensée

universelle doit donc être conçue comme toute rem plie d'elle-même, comme infiniment féconde, comme existant pleinement et absolument dans toutes ses déterminations, comme s'exprimant par tous ses organes. Elle n'est point la juxtaposition de toutes les idées particulières, le lieu géométrique des pensées singulières, la pure puissance des intelligences finies : c'est une activité qui les engendre, une forme dynamique se confondant avec la Substance absolue et faisant partie de sa vie profonde, une force indéfectible qui a pour essence de se reproduire partout avec son caractère d’unité indivisible, de se retrouver partout dans son universalité. La Pensée universelle se résume tout entière dans chacun de ses modes ; elle affirme son essence complète dans chacune de ses manifestations ; elle est partout elle-même, partout absolue et indivise. Quel que soit le mode de pensée que l'on considère, on y retrouve la Pensée tout entière ; toute idée est, foncièrement, de mème nature que la Pensée.

Par là il arrive que toute sensation est raison, que tout mode de la conscience est activité raisonnable. que toute idée est vraie et que tout phénomène est jugement; et puisque l’activité raisonnable est, en tant que telle, identique à l’Existence universelle, tout état du moi devient le révélateur de cette Existence. La Pensée universelle est ainsi le moyen terme entre les consciences individuelles et l'Étre extérieur à elles: ce qui fait que la pensée finie représente l'Être et que la sensation se transforme en percep-

tion, c'est que cette pensée finie est identique, comme mode, à la Pensée infinie, et que celle-ci est consubstantielle à l'Être. Il n’y a pas rapport direct et immédiat entre le, fait représenté et le phénomène représentant. S'ils sont corrélatifs l’un à l'autre et s'ils constituent un seul ensemble, c'est que le second est inséparable, en tant que mode, de la Pensée totale, laquelle est elle-même inséparable, en tant qu'attribut de la Substance, de l’Existence totale. L'union des deux termes se fait dans l'infini; c'est la Substance transcendante qui fonde leur harmonie, et la cause suprême de la connaissance est ainsi la réalité absolue qui se développe simultanément par l’Existence et par la Pensée, celle-ci se répétant partout dans son intégrité et conservant toujours son inépuisable fécondité.

De cette facon l’on peut comprendre comment le Tout est dans tout, comment toute activité représentative est la forme de l'Infini, comment l’univers se concentre et se reproduit, comme raison consciente, dans toute pensée individuelle. Si l'univers est dans le moi, c'est que l'univers ne fait qu’un avec la pensée du Tout, et que cette pensée existe, concrètement et activement, dans le moi qui est un de ses modes. Si la nature universelle se réfléchit dans la partie pensante, c’est que celle-ci est une manifestation adéquate de la totalité pensante, qui est ellemême forme nécessaire de la Nature.

Ainsi, une Pensée infinie représentant l'univers dans son essence et se concentrant en modes indivi-

duels, de façon à donner naissance à des formes du Tout dans les parties, à des images finies de l'Infini, à des microcosmes reflets du macrocosme : voilà le fondement de la croyance, le principe de l’affirmation, la source de toute certitude et de toute vérité. Le moi est un microcosme, parce qu'il est le produit de ce macrocosme formel qui constitue la Pensée universelle, lequel est le complément du macrocosme matériel qui constitue la Nature. L'univers se reproduit dans la Pensée, la Pensée se reproduit dans ses modes : ainsi s'explique l'immanence de la réalité universelle dans les consciences finies, ainsi se justifie l’union du sens et de la raison.

Cette seconde analyse va nous permettre de compléter notre conception de la Substance, en donnant à l'énoncé précédent sa contre-partie naturelle. Puisque chacun des modes de la Pensée totale, c'est-àdire chaque idée singulière, contient à l’état de forme active l’idée du Tout, puisque la raison universelle s'exprime elle-même tout entière dans toutes ses manifestations et concentre en chacun de ses points son indivisible unité, puisqu'en un mot l'idée du Tout est présente dans toutes les idées des parties, comme d’ailleurs cette idée est consubstantielle au Tout ou à l'Existence universelle, on peut admettre que c’est le Tout lui-même, en tant que réalité, qui se reproduit dans chaque mode de la Pensée et y revit idéalement. Nous disions tout à l'heure que toute existence particulière, ou tout mode de l'Univers, se dilate à l'infini dans la Pensée universelle et s’iden-

üfie à celle-ci en tant qu’elle la représente elle-même. Nous pouvons dire à présent que tout mode de la Pensée, ou toute idée particulière, se développe à l'infini dans, l'Existence universelle et se confond avec celle-ci en tant qu'elle est représentable par lui.

La pensée individuelle, de la sorte, se répand sur la totalité réelle; son activité s'exerce sur la Chose universelle, et sa vie formelle s'identifie à la matière absolue de l'existence. En d’autres termes, chaque idée est, en tant que telle, identique à l’universalité de la Chose ; la forme contingente du sujet se confond avec la nécessité matérielle de l’objet; ce qui fait l'actualité finie de l'intelligence est en même temps ce qui fait la virtualité infinie de l’intelligible. Penser singulièrement et exister universellement, c'est donc tout un, et la réalité individuelle de la Pensée n’est pas distincte de la vérité universelle de la Nature.

Par là nous retrouvons encore l'identité de l'Être et de la Pensée, mais sous une nouvelle forme et avec interversion des termes. Ce n’est plus chaque chose qui se confond avec son idée, t'est chaque idée qui se confond avec les choses ; ce ne sont pas les points concrets de l’Existence qui s’identifient à la Pensée universelle où ils sont représentés, ce sont les points concrets de la Pensée qui s’identifient à l'Existence universelle qu'ils représentent; loin que les faits débordent sur la Raison et deviennent vérités nécessaires, c’est la Raison qui se répand sur

les faits et devient réalité absolue. C’est la vérité de la Pensée qui fondait tout à l'heure la réalité de l'Être ; c’est la vérité de l'Être qui fonde à présent la réalité de la Pensée. Ces deux points de vue, en se complétant mutuellement et en s'unissant synthétiquement, nous donnent une expression exacte de l'identité des deux termes : et en nous montrant sous ses faces antithétiques la Substance qui en est le commun fondement, ils nous permettent d’en obtenir une image fidèle.

Gräce à cette conception, nous pouvons expliquer directement l'union du sens et de la raison, et par là justifier la connaissance et légitimer le Savoir. Puisqu’en effet la Chose universelle se retrouve, à l'état de forme, dans tout mode de la Pensée, il s'ensuit que la Raison, qui n’est autre que l'univers lui-même en tant que représentable, constitue le fond de toute conscience, la substance de toute activité représentative. Si la pensée finie est réaliste et affirme l'Étre des choses, c’est que l'Être lui-même se trouve en elle dans sa réalité totale. Puisque toute pensée, dans son caractère intellectuel, est inséparable de l’'Existence universellé, qu’elle reproduit à un point de vue déterminé, puisque toute réalité intellectuelle est identique à l’Être total en tant qu'il se concentre singulièrement dans la Pensée et s’y donne une forme intelligible particulière, tout dans l'intelligence doit représenter virtuellement l’universel et réfléchir idéalement le Tout.

Tout fait sensible doit donc être pénétré de raison.

La sensation pure, c'est-à-dire l’idée d'une chose absolument séparée du reste de l'univers, l'idée d’un singulier absolu, est irréalisable et contradictoire. Aussitôt que naît la conscience, apparaît l’affirmation; aussitôt que se manifeste le particulier sensible, l’universel idéal se produit, et cela, parce que tout mode de Pensée, quel qu’il soit, a pour support l’universalité de l'Être. La sensation ne peut donc être conçue indépendamment de la raison : elle est à la fois une raison en acte, en ce que c’est elle qui donne à la pensée du Tout une forme déterminée, et une raison en puissance, en ce que celle-ci n'arrive à prendre conscience d'elle-même et à s'affirmer dans sa pure essence qu'à travers ia sensation et grâce au point d'appui qu'elle lui offre. Le propre de la Pensée, c’est donc l'affirmation, l'énoncé de l'Être : toute conscience est conscience du Tout. Sans doute, le moi n'arrive à saisir cette présence de l'universel en lui-même que sous ses formes les plus complexes et dans ses actes les plus définis ; maïs, consciente ou non, la raison n’en est pas moins partout présente, partout active.

Voilà pourquoi ily a perception et connaissance. Le Tout est dans toute pensée, parce que toute pensée est pensée du Tout ; l’activité totale de la Substance se retrouve avec ses caractères universels dans tous les modes de l'intelligence, parce que cette activité est à la fois représentative et plastique, et que l’activité représentative est homogène et indivisible. L'identité des lois de l'Étre et des lois de la Pensée,

ou de la matière du monde et de la forme du moi, s'explique ainsi par l'union substantielle de la matière universelle et de la forme universelle, et par la présence intégrale de celle-ci dans tous ses modes. Le Tout réel, identique au Tout pensé, est par là identique au moi raisonnable. La coïncidence de la raison et du sens, la compénétration de l'univers et de l'individu dans l’activité représentative et dans la science, trouvent leur justification immédiate dans la Substance unique se développant à la fois: par les choses et par les idées, et donnant la vérité aux choses en les remplissant de l’infinité de l’idée, la réalité aux idées en les remplissant de l'infinité de la chose.

Nous le voyons donc, lorsqu'on part du fait de la Pensée et qu’on cherche, sans parti pris d'avance, à déterminer immédiatement les conditions capables de lui assurer la vie et l'efficacité, on arrive nécessairement à concevoir la pensée imdividuelle comme le mode d’une Pensée infinie en corrélation avec une Existence universelle, corrélation qui s'explique ellemême par l'unité de la Substance ayant pour attributs la Pensée et l’Existence, et se développant concurremment par l’activité représentative et par l’activité plastique. Une réalité transcendante se manifestant simultanément par la représentation et par le représentable, produisant par son unité intrinsèque l'harmonie des deux séries, et donnant la réalité aux pensées individuelles, modes de la Représentation infinie, en même temps que la vérité aux choses con-

tingentes, modes du Représentable universel : telle est la conception à laquelle aboutit naturellement la réflexion, tel est le fondement que la Pensée s'assigne infailliblement à elle-même.

Or qu'est-ce que cette conception, sinon le panthéisme, et le nom que nous lui avons donné par avance n'est-il pas, en effet, le seul qui lui convienne? Une substance ayant pour double attribut la Pensée et l'Être, et fondant par son unité l'identité de l’ordre des idées avec l’ordre des choses, n'est-ce pas la définition même donnée à l'absolu par le représentant le plus illustre de la philosophie panthéiste ? On peut donc dire que le panthéisme est le fruit naturel de la Pensée, quand elle réfléchit sur ses propres condi- : tions, que c’est le point où l'esprit aboutit forcément quand, partant de l’acte fondamental qu'il découvre dans toutes ses opérations intellectuelles, à savoir l'affirmation de l’objet intelligible, il veut l'expliquer rationnellement et lui donner une base a priori.

Le panthéisme devient dès lors pour nous la seule philosophie possible, le produit nécessaire de l’entendement réfléchi, le symbole absolu du Savoir conscient. Résultat forcé du dogmatisme intellectualiste, il fonde à son tour un réalisme rationaliste, qui voit dans la Raison une forme consubstantieile aux choses et accorde à la Pensée des droits légitimes sur la Nature. S'il se garde du réalisme vulgaire, qui considère les phénomènes comme les images exactes des choses et qui, par suite, identifie inconsciemment à l'absolu la sensibilité dans ses déterminations les

plus complexes et les plus relatives, il veut du moins que la Raison, dans sa fonction générale, ait une valeur transcendante. Il la regarde donc comme un attribut universel de la Substance, et admet en elle la présence du Tout à l’état d'idée.

L'idée d'Étre n'est donc plus simplement, comme le veut le sensualisme, le symbole par lequel nous désignons l’ensemble des états dont notre conscience peut être le théâtre ; c’est la Substance absolue, en tant qu'elle a pour attribut la Pensée, s’affirmant et prenant conscience d'elle-même dans ses modes contingents. Par là est assurée la certitude scientifique, par là est légitimée l'induction, par là est garantie l'identité des lois réelles de l'univers avec celles que la Pensée y découvre empiriquement. Car celle-ci devient identique à son objet, non sans doute dans les formes particulières qu’affectent ses fonctions intuitives, formes qui sont évidemment contingentes et dépendent de conditions organiques multiples, mais dans la fonction essentielle par laquelle elle affirme qu’il y a de l'Être, que cet Être peut se révéler symboliquement à elle, et que son développement peut, par suite, être intellectuellement déterminé : d’où il résulte qu’il y a connaissance et vérité.

Ainsi, l'identité de la logique et du mécanisme et celle de la perception et du fait, bases nécessaires de la science et postulats généraux de l'expérience, se trouvent expliquées par l’unité de la Substance qui supporte en même temps l'univers et la raison, et dont la nature actuelle et contingente se manifeste

par la seconde de ces identités, tandis que son essence virtuelle et son histoire nécessaire se traduisent par la première, Une activité simultanément représentative et plastique, qui se révèle à la fois par la correspondance temporelle et singulière du phénomène et de la chose, par l'harmonie éternelle et universelle de la raison et du mouvement, voilà le nom de la Substance dont le développement engendre la Nature et la Pensée. Tel est, par suite, le fondement du Savoir, |

VU ET LU en Sorbonne, le 12 Décembre 1883.

Le Doyen de la Faculté des Lettres de Paris, A. HIMLY.

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